LES GRANDS SEIGNEURS PATRIOTES
La Rocliefoucauld-Liancourt, Montmorency, Beaumez, La Fayette.
On ne peut pas dire que le duc de La Rochefoucauld- Liancourt fût un orateur. Mais ce grand seigneur avait été, avant la Révolution, « l'ami, le père des philosophes, le centre et l'appui de toutes les sociétés phi-
(1) Moniteur, séance du 23 décembre 1790.
lanthropiques. Il avait poussé Tivement au mouvement de 89 (1). » Il ne faut pas croire cependant qu'il manquât totalement d'esprit et d'à-propos. Un jour, à l'assemblée des iS'otables, il était question de la dîme : « La dîine^ disait l'archevêque d'Aix d'un ton pleureur, cette offraîide volontaire de la pitié des fidèles... — La dhne, reprit le duc de La Rochefoucauld, avec son ton simple et modeste qui rendait le trait plus piquant, la dîme, cette offrande volontaire de la pitié des fidèles, sur laquelle il existe inaintenant quarante mille procès dans le royaume (2). »
Le duc Mathieu de Montmorency, qui, sous la Restauration, devait se signaler par un esprit de réaction oveugle, était alors libéral. En le voyant « si noble, si jeune, si candide, si patriote, » selon les expressions d'un témoin oculaire (3), on ne pouvait s'empêcher d'accueillir avec sympathie ce qu'il disait. « Il n'a^-ait pas de talent, dit Thibaudeau ; on n'y regardait pas de si près avec un grand seigneur. On lui savait gré de ce qu'il employait ses petits moyens à la défense de la cause populaire. On le disait inspiré et poussé par Siéyès (4). »
Quant à Talleyrand, les témoignages contemporains s'accordent à lui refuser toute espèce de talent de tribune (5). Le peu qu'il disait, il le lisait et le faisait rédiger, dit-on, par des collaborateurs. Assidu aux réunions qui se tenaient chez le duc de Liancourt, il y prenait rarement la parole et affectait de s'endormir bientôt, d'après son collègue D'André (6). Il est visible qu'il se réservait.
(1) Michelet, III, 58.
(2) Et. Dumont, p. 21.
(3) Thibaudeau, Biographie et Mémoires, p. 95.
(4) Ihid.
(5) (( Ce n'était ni un orateur, ni un homme de tribune; quand il y paraissait il débitait sans art et sans chaleur ce qu'il avait écrit. » Thibaudeau, Biographie et Mémoires, p. 101.
(6) Mallet du Pan, t. II, p. 488.
BEAUMEZ. 447
Il faut dire un mot du cKevalier de Beaumez, figure incertaine et changeante, à demi-obscure, mais que l'on rencontre à chaque pas dans l'histoire de la Constituante. C'était un orateur médiocre, mais abondant et imperturbable, quoiqu'il improvisât rarement (1).
Avant la Révolution, premier président au Conseil supérieur de l'Artois, il tenait chez lui des conférences de jeunes aA^ocats, oii on discutait, dans un sens libéral, des questions de droit et de politique.
Député de la noblesse de la gouvernance d'Arras, il fut d'abord défavorable à la réunion des ordres; puis il se laissa convaincre et siégea à gauche.
Le 29 septembre 1789, il eut l'honneur d'être rapporteur du Comité de jurisprudence criminelle. On vante beaucoup ce rapport, qui manque cependant d'ordre et de lumière. On loue, dans les biographies, l'éloquence déployée par Beaumez pour demander l'abolition complète de la torture. Yoici ce passage, qui ne semble pas avoir frappé les contemporains.
« Il reste encore, dans votre code, une torture préalable; si les raffinements de la cruauté la plus inouïe ne sont plus employés à forcer les hommes de s'accuser euxmêmes, ils sont encore mis en usage pour obtenir des révélations de complices. Fixer vos yeux sur ce reste de barbarie, n'est-ce pas. Messieurs, en obtenir de vos cœurs la proscription ? Ce sera un beau, un touchant spectacle pour l'univers, de voir un roi et une nation, unis par les liens indissolubles d'un amour réciproque, rivaliser de zèle pour la perfection des lois, et élever comme à l'envi des monuments à la justice, à la liberté, à l'humanité. » Rien de plus insignifiant et de plus banal que ce court morceau. Le discours sur les biens du clergé fait mieux
(1) Montlosier, t. II, p. 244.
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connaître l'homme. C'est le clief-d'œuvre de l'indécision politique. Les uns voulaient qu'on vendît ces biens, les autres qu'on ne les vendît pas. Beaumez arrive à se former, chose invraisemblable ! une opinion intermédiaire.
Ainsi il annonce, en débutant, deux maximes : 1° La nation n'est pas jjiojniétaiie; 2° Le clergé ne F est pas no 71 plus.
« Le premier principe, en fait de propriété, est que celui qui n'est pas possesseur prouve sa propriété; or, la nation ne possède pas: donc elle doit prouver et produire ses titres. On a dit: le clergé n'est pas propriétaire, donc c'est la nation. Ce n'est pas là une preuve. Ce n'est pas à ceux qui disent que la propriété n'appartient pas à la nation à prouver qu'elle n'a point de titre.
« La propriété est le droit d'user et d'abuser. Or, la nation n'a jamais usé des biens du clergé; elle n'a donc pas le droit d'en abuser... (1). »
Ces sophismes curieux arrivent à cette conclusion plus curieuse encore:
« A qui appartiennent donc les biens du clergé ? Quel en est le propriétaire ? Personne : ils sont res sacrœ, res religiosœ, res nullius. »
Mais que faut-il faire ? Eien. Ajourner la question « jusqu'à ce que les assemblées provinciales aient donné leurs avis ».
L'Assemblée supporta patiemment ces plaisanteries de légiste. Mais on se méfia désormais de Beaumez. Il eut beau suivre la fortune des Constitutionnels, voter avec eux, on lui prêta des arrière-pensées, un masque, un rôle secret. Homme à tout faire, il fit ce qu'on voulut, parlant aujourd'hui contre la création des petits assignats, parlant pour le lendemain, colorant des contradictions de son parti.
Après la session, Beaumez fut nommé membre du di-
(1) Moniie'ur rétrospectif, séance du 30 octobre 1789.