CHAPITRE II
La biographie de Robespierre, comme celle de Mirabeau, est assez connue pour nous permettre de supposer que le lecteur n'ignore ni les antécédents, ni les opinions politiques, ni la physionomie du célèbre orateur (2). Ce n'est même pas le lieu d'apprécier à fond cette éloquence trop oubliée et trop légèrement jugée. La place de Robespierre »est au club des Jacobins et à la Convention: c'est là, dans son vrai milieu, à son heure d'épanouissement complet, qu'il faudra l'étudier et commenter les monuments de sa parole. Aujourd'hui, nous ne signalerons que le caractère général de son talent et les circonstances de ses débuts oratoires.
Quelque opinion que l'on ait sur l'éloquence et sur la politique de Robespierre, une remarque s'impose d'abord : c'est que son caractère ne fut pas sympathique
(1) Sur Buzot à ia Constituante, voir les Mémoires de Petion, Buzot et Barharoux publiés par Dauban, 1866, in-S^, p. 7 et 41.
(2) Vojr notamment Ernest Hamel, Histoire de Bohespierre, d'après des papiers de famille et des documents entièrement inédits, 1865-1867, 3 vol. in-8.
à ses contemporains. Il eut des séides, et pas un ami, comme l'a dit très bien Louis Blanc (1). Il manquait, dit-on, de cordialité, éloignait toute confiance familière et, quand il descendait de la tribune, vainqueur ou vaincu, aucune main empressée ne se tendait vers la sienne : une atmosphère glaciale l'entourait et faisait le vide autour de lui (2). Sauf au club des Jacobins, si son éloquence touchait les esprits et ne laissait pas les cœurs insensibles, sa personne ne bénéficiait jamais des mouvements généreux que provoquaient ses discours. Cet ami de l'humanité semblait nourrir contre les hommes une sombre et mystérieuse rancune, et on se demandait, on se demande encore d'où lui venait cette misanthropie cachée sous ses paroles les plus nobles et les plus confiantes. C'est là le trait le plus frappant de son éloquence ; c'est le premier point qu'il nous faut élucider.
Etait-ce, comme l'a dit Michelet, la misère qui lui donnait de l'amertume ? Mais Robespierre touchait, comme tous les députés, dix-huit livres par jour. Ces appointements, aujourd'hui modestes, constituaient, en 1780, une aisance très large : c'était une fortune pour un homme de goûts simples. Oui, Robespierre était riche comparativement à Urissot, à Camille Uesmoulins, à Loustallot et à tant d'autres qui, en 1789, ne gagnaient peut-être pas', avec leur succès d'écrivains, la moitié de l'indemnité d'un député. La légende de l'habit noir emprunté par l'avocat d'Arras pour un deuil officiel ne repose, que nous sachions, sur aucun témoignagne sérieux. Comme tant d'autres, à cette époque, Robespierre
(1) Histoire de la Bévolution française, t. V, p. 273.
(2) ({ Les patriotes qui vous veulent le plus de bien (lui disait le journal de Prudhomme en avril 1792), qui vous estiment et qui vous aimeraient, si votre orgueil n'opposait une barrière entre eux et vous, ne peuvent s'empêcher de dire : Quel dommage qu'il n'ait pas cette bonhomie antique, compagne ordinaire du génie et des vertus ! )> (Révolutions de Paris, n« CXLVII.)
n'avait pas de fortune personnelle; mais sa profession (cliose rare en ce temps-là) Ini donnait amplement de quoi vivre .
On l'a représenté orphelin dès son enfance, déjà clief de famille, préoccupé et inquiet de sa vie avant l'âge : de là, dit-on, ce pli de gravité et ce visage sombre. Sans doute, il perdit sa mère à sept ans et son père à neuf ans. Mais il fut recueilli et élevé, avec son frère, cKez ses aïeux maternels. Les soins de la famille ne lui manquèrent donc pas. On le mit au collège d'Arras et il n'y fut pas l'écolier taciturne qu'on veut trouver dans le futur héros de la Terreur: ses biographes nous l'y montrent bon élève, insouciant et gai comme les autres enfants, jouant volontiers à la chapelle, élevant des oiseaux, se plaisant aux récréations de son âge. Bientôt l'évêque d'Arras obtint pour ce bon sujet une des bourses dont l'abbé de Saint-Waast disposait au collège Louis-le- Grand. C'est ici que s'assombrit, dans quelques écrits, la légende de l'orphelin. Pauvre boursier raillé, exploité, victime, comment pouvait-il éviter la misanthropie ? On oublie que jamais les boursiers des grands collèges ofnciels ne furent traités autrement que leurs camarades. Camille Desmoulins était lui aussi, en même temps, boursier à Louis-le-Grand, et il resta optimiste et souriant jusqu'à l'échafaud. Sans doute Robespierre perdit alors son correspondant vénéré, l'abbe de Laroche, et sa jeune sœur Henriette. Mais ces deuils l'afi'ectèrent sans modifier son caractère : il resta, la douleur passée, un enfant comme les autres. Déjà il a le bonheur de sentir se former ses opinions : « Un de ses professeurs de rhétorique (dit M. Hamel), le doux et savant Hérivaux, dont il était particulièrement apprécié et chéri, ne contribua pas peu à développer en lui les idées républicaines. Epris des actes et de l'éloquence d'Athènes, enthousiasmé des hauts faits de Rome, admirateur des mœurs austères de Sparte, le brave homme s'était fait l'apôtre d'un gouvernement idéal, et, en expliquant à ses jeunes auditeurs
les meilleurs passages deb plus purs auteurs de l'anti* quité, il essayait de leur souffler le feu de ses ardentea convictions. Kobespierre,dont les compositions respiraient toujours une sorte de morale stoïcienne et d'enthousiasme sacré de la liberté, avait été surnommé par lui le Ro nnain (1). » Il était donc aimé, estimé de ses maîtres Quand Louis XA^I vint visiter le collège, c'est lui qui fut chargé de le haranguer, et le principal corrigea avec indulgence le discours du Romain où les remontrances politiques se mêlaient aux louanges obligées. Il faut n'avoir pas vécu dans cette république en miniature qu'on appelle un collège pour s'imaginer qu'un fort, comme l'était Robespierre, qu'un héros des concours scolaires, a.it pu y jouer, de près ou de loin, le rôle d'un souffredouleur.
Ses études finies, connut-il de précoces épreuves capables de le porter au noir? Après avoir obtenu pour son frère Augustin la survivance de sa bourse, il fit son droit, sous le patronage du collège Louis-le-Grand, qui lui accorda une gratification pécuniaire avec un certificat élogieux. Alors âgé de vingt ans, en 1778, il eut avec Jean-Jacques-Rousseau une entrevue qui décida peut* être de sa vocation et de sa destinée. Reçu avocat, il retourne à Arras, y plaide, s'y fait connaître, est nommé juge au tribunal civil et criminel de l'évêque d' Arras, résigne ses fonctions pour ne pas avoir de condamnations capitales à prononcer et éprouve toutes les joies de la popularité. Il rédige, en 1789, à la nouvelle de la convocation des Etats généraux, une adresse très hardie sur la nécessité de réformer les Etats d'Artois, et, mis en lumière par cette publication, il est nommé, à trente et un ans, député du Tiers de la gouvernance d'Arrae aux Etats généraux.
Est-ce là, je le demande, une jeunesse malheureuse, une carrière manquée? Admettons que Robespierre,
(1) Hamel, Rist. de Bohespierre, t. I, p. 17.
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avocat à Ajras, fût déjà grave : était-il, comme on le veut, triste ou amer? Membre de la joyeuse académie des Rosati, il rimait, en rieuse compagnie, d'aimables bouquets à Chioris, de petits vers galants, se montrant gai et frivole quand il le fallait, ne laissant rien paraître d'un être à part, d'un Timon. Ce n'est ni dans la retraite ni au milieu des disgrâces du sort ou des hommes que l'orateur de la Convention se prépara à ses tragiques destinées : son enfance et sa jeunesse ressemblèrent à celles des plus favorisés d'entre ses contemporains. Dans les rangs du Tiers état d'avant la Eévolution, il était, à tout prendre, un des heureux.
Ce n'est donc pas dans sa condition antérieure qu'il faut chercher la cause de sa visible amertume et de cette noire rancune dont il semblait rongé; il n'apportait aux Etats généraux aucun grief personnel contre la société et contre les hommes. Mais il fut peut-être blessé des sourires railleurs avec lesquels, dit-on, on accueillit sa première apparition à la tribune, d'autant plus que les moqueries s'adressèrent moins à ses opinions politiques qu'à sa personne. Son habit olive, sa raideur, sa gaucherie provinciale furent, à première vue, ridicales. Le style travaillé et suranné des discours qu'il lisait à la tribune mit en gaîté les assistants. Les députés de la noblesse d'Artois, Beaumez et les autres, commencèrent contre lui une petite guerre de quolibets, de sourires, de haussements d'épaules qui piquèrent et firent saigner son amourrpropre, si on en croit une tradition orale rapportée surtout par Michelet. L'homme politique eût peut-être dédaigné ces sarcasmes; mais le lettré en demeura profondément ulcéré, outragé dans sa dignité (1).
C'est que, sauf l'abbé Maury, personne à la Consti-
(1) Plus tard, quand Desmoulins voudra blesser Robespierre au plus sensible de son être, c'est le lettré qu'il \dsera, plus encore que le politique {Vieux Cordelier, n° VTI.) (( Camille... trouva, toucha d'une main rude un endroit plus délicat encore en cette
tuante ne fut plus jaloux que lui de sa renommée d'homme de lettres. Académicien de province, il était habitué à faire applaudir son talent d'écrivain et d'orateur, et à ses couronnes d'élève du lycée de Louis-le- (xrand il avait ajouté, à la mode du temps, des lauriers cueillis à différents concours. L'année 1783 avait été une date mémorable dans sa vie: en même temps que l'académie d'Arras l'admettait dans son sein, l'académie de Metz le couronnait pour un mémoire sur la, réversibilité du crime, où se trouvent déjà quelques-unes des formules qu'il répétera volontiers à la Convention. En 1785, il n'obtint d[s l'académie d'Amiens qu'un accessit pour un éloge de Gresset. Ce demi-succès le porta à réserver ses œuvres à l'académie d'Arras, dont il devint l'orateur habituel et préféré, bientôt le président. A cette tribune pacifique, il exerça et fixa ses aptitudes à l'éloquence d'apparat, débitant de longues dissertations d'un style facile, un peu mou, un pieu fleuri, pâle reflet de Rousseau, d'une composition sage, bien ordonnée, très classique, presque scolaire, toujours sur des sujets de droit naturel et de morale. Il prit là son habitud*e de généraliser, de disserter en dehors du temps présent et de glorifier en beau style les principes innés. Bien écrire et bien dire, ce fut sa peine et son souci quotidien. Sa correspondance n'est pas moins travaillée que ses mémoires académiques: il badine dans l'intimité avec un art laborieux, avec un apprêt qui va jusqu'au pédantisme. Remerciant une demoiselle d'un envoi de serins, il lui dit avec effort: a Ils sont très jolis; nous nous attendions qu'étant élevés par vous, ils seraient encore plus doux et les plus sociables de tous les serins. Quelle fut notre surprise, lorsqu'en approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter con-
âme endolorie. Ce point était celui oii l'amour-propre littéraire était mêlé, confondu avec l'orgueil politique. Ceci était le fond du fond. Et même Robespierre eût pu ne pas être un politique : mais de toutes façons, s'il n'eût été prêtre, il eût été sans nul doute homme de lettres. » (Michelet. ^ VII, p. 143.)
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tre les barreaux avec une impétuosité qui faisait craindre pour leurs jours ! Et voilà le manège qu'ils recommencent toutes les fois qu'ils aperçoivent la main qui les noui-rit. Quel plan d'éducation avez-vous donc adopté pour eux, et d'où leur vient c»e caractère sauvage? Est-ce que la colombe, que les Grâces élèvent pour le cbar de Ténus, montre ce naturel farouche ? Un visage comme le vôtre n'a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines ? Ou bien serait-ce qu'après l'avoir vu ils ne pourraient plus en supporter d'autres (1) ?» Il semble, même dans ses lettres familières, concourir pour un prix de littérature.
On comprend maintenant quelle fut la déception du bel esprit d'Arras quand son beau style, si apprécié dans sa province, lui valut, aux Etats généraux, un succès de ridicule. Les journaux firent chorus avec les députés, et, dès qu'on eut constaté cette susceptibilité aiguë et cet amour-propre maladif de lauréat, ce fut une cible à laquelle chacun visa (2). La pire malignité fut de défigurer son nom dans les comptes rendus. On l'appelait ttohetspierre ou Rohért-Pierre, ou, par une cruauté plus raffinée, on le désignait par M. ... ou simplement par: Un meTTibre, ou: Un député des communes, et on lui ôtait jusqu'à la consolation de faire lire sa prose dans l'Artois. D'ordinaire, on résumait ses opinions en quelques lignes. Parfois même on ne soufflait mot de son discours, et quand l'infortuné se cherchait le lendemain dans la feuille de Barère ou dans celle de Le Hodey, il v trouvait tous les discours de la séance, sauf le sien. L^s rancunes littéraires sont vivaces: la sienne fut in^^orable et éternelle. Il ne rit plus, il fixa sur sa figure un masque sombre et, ne pouvant se faire prendra, au sérieux, il se fit
(1) Hamel, Hist. de Bohespierre, t. I, p. 44.
(2) Les Actes des Apôtres le «^moarent ironiquement à Voltaire, à Tacite, à Montesqui^i* ^t ajoutent que (( si M. le comte de Mirabeau est le flambea-ix de la Provence, M. de Robespierre est la chandelle d'Arras. ^ <'t. I, n^ 5.)
pr>endre au tragique. Par l'effroi qu'il inspira, il devait regagner, à Paris, la faveur et les applaudissements goûtés jadis à Arras. Lui dont on avait ri sans pitié, il vint un moment où on n'osa plus ne pas l'applaudir...
Voilà, selon nous, l'explication de l'amertume f aroucke que fit paraître Ilobespiierre. C'est ainsi qu'en lui les humiliations du lettré firent tort à l'orateur et à l'homme d'Etat. Il lui manqua ce don de cordialité (1), qui donnait du charme à Mirabeau, à Cazalès et à Danton. Acr cueilli par les sifflets, il garda une attitude défiante et soupçonneuse, même au milieu de ses plus grands succès de tribune.
Mais est-ce là tout Robespierre ? Sa politique «et son éloquence ne furent-elles que la revanche d'un amourpropre littéraire grièvement blessé ? Cet homme remar-
(1) Rien ne caractérise mieux sa morgue pédante que le trait suivant. Son camarade de collège et ami, Camille Desmoulins, avait supposé dans son journal, qu'en voyant le petit Dauphin battre des mains à une fenêtre des Tuileries, après le décret sur le droit de paix et de guerre, Robespierre avait dit à la foule: « Ce marmot sait mieux que nous ce qu'il fait. » Aussitôt Robespierre écrivit à son ancien condisciple :
« Je dois, monsieur, relever l'erreur où vous avez été induit, écrit-il après avoir cité le passage qui le concernait. J'ai dit à l'Assemblée nationale mon opinion sur les principes et sur les conséquences du décret qui règle l'exercice du droit de paix et de guerre; mais je me suis borné là. Je n'ai point tenu dans le jardin des Tuileries le propos que vous citez. Je n'ai pas même parlé à la foule des citoyens qui se sont assemblés sur mon passage au| moment où je le traversais. Je crois devoir désarvouer ce fait: 1° parce qu'il n'est pas vrai; 2° parce que, quelque disposé que je sois à déployer toujours dans l'Assemblée nationale le caractère de franchise qui doit distinguer les représentants de la nation, je n'ignore pas qu'ailleurs il est une certaine réserve qui leur convient. J'espère, monsieur, que vous voudrez bien rendre ma déclaration publique par la voie de votre journal, d'autant plus que votre zèle magnanime pour la cause de la liberté vous fera une loi de ne pas laisser aux mauvais citoyens le plus léger prétexte de calomnier l'énergie des défenseurs du peuple. »
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quable eut assiirément d'autres visées, un autre génie. La manière d'être que nous venons d'expliquer ne fut qu'un aspect de sa personnalité, qu'une apparence: il fallait néanmoins s'y arrêter, puisqu'un orateur n'est en général que ce qu'il paraît être, puisque même un rictus involontaire, même un tic de sa physionomie font partie de son éloquence, et qu'à la tribune l'homme intérieur n'est connu et jugé que d'après l'homme extérieur.
Etait-il ^Taiment ridicule à ses débuts ? Les journaux donnent peu de détails sur son compte à cette époque, -et les auteurs de mémoires, qui pour la plupart écrivirent après avoir subi la terreur qu'il inspira, se vengent trop visiblem*ent de leur peur en défigurant leurs premières impressions. Malgré eux, ils le représentent, dès juin et juillet 1789, comme un monstre à figure de coquin. « J'ai causé deux fois avec Robespierre, dit Eti»enne Dumont; il avait un aspect sinistre; il ne regardait point en face; il avait dans les yeux un clignotement continuel et pénible (1). » jSTous chercherions vainement, chez les contemporains, un souvenir juste et vrai de Eobespierre débutant. Ce qui est certain, c'est qu'il dut s'imposer et devint l'orateur qu'il fut au milieu des difficultés les plus décourageantes. Excellente école: il s'y débarrassa de son air et de son style d'Arras ; à force de raturer et de limer, il rencontra l'expression juste et frappante. Les quolibets de ses ennemis l'empêchèrent de se contenter trop aisément. Lui qui d'abord, de son propre aveu, « avait une timidité d'enfant, tremblait toujours «en s' approchant de la tribune et ne se sentait plus au moment où il commençait à parler (2) », il s'enhardit bientôt, se fit une manière personnelle, dont il était maître aux derniers mois de l'Assemblée constituante. Ses collègues procédaient de Montesquieu: chez lui le fond et la forme sont inspirés de Eousseau. Il parle déjà, à la tribune de la
(1) Et. Dumont. p. 250.
(2) Ihid.
Constituante, la langue de la Convention, et il exprime en 1790 les idées de 1793.
Qui ne connaît sa politique ? Dans la Constituante, il renonça à toute influence présente ou prochaine. Il se fit « riiomme des principes », l'homme de l'avenir. Il comprit, presque seul, que la Révolution ne faisait que commencer, qu'elle userait et rejetterait ses premiers instruments. Son souci fut de se réserver, intact et fort, pour les luttes terribles auxquelles on ne faisait que préluder. Dès l'origine il rompt av^ec les constitutionnels et les triumvirs, (t Son rôle, dit très justement Michelet, fut dès lors simple et fort. Il devint le grand obstacle de ceux qu'il avait quittés. Hommes d'affaires et de parti, à char que transaction qu'ils tsssayaient entre les principes et les intérêts, entre le droit et les circonstances, ils rencontrèrent une borne que leur posait Robespierre, le droit abstrait, absolu. Contre leurs solutions bâtardes, anglofrançaises, soi-disant constitutionnelles, il présentait des théories, non spécialement françaises, mais générales, universelles, d'après le Contrat social, l'idéal législatif de Rousseau et de Mably.
« Ils intriguaient, s'agitaient, et lui, immuable. Ils se mêlaient à tout, pratiquaient, négociaient, se compromettaient de toute manière; lui, il professait seulement. Ils semblaient des procureurs; lui, un philosophe, un prêtre du droit. Il ne pouvait manquer de les user à la longue.
« Témoin fidèle des principes et toujours protestant pour eux, il s'expliqua rarement sur l'application, ne s'aventura guère sur le terrain scabreux des voies et moyens. Il dit ce qu'on devait faire, rai^ement, très rarement, comment on pouvait le faire (1). »
(1) Michelet, Rist. de la Rév., t. II, p. 324-325. On se rappelle que Duport reprochait à Robespierre (17 mai 1791) « d'avoir tenu sans interruption une chaire de droit naturel. » Cf. plus haut, p. 464.
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En eiïet, quand on passe des discours de Mirabeau et de Barnave à ceux de KobespieiTe, on est transporté dans un monde tout différent, monde idéal où les difficultés et les contradictions de la vie réelle n'ont pas d'écho. Ce n'est pas Kobespierre qui se moquerait, comme ces deux orateurs, de la théorie et la métaphysique. 11 ne voit, ne glorifie qu'une chose: le droit pur. Le premier avant 89, dans ses écrits, il emploie usuellement les mots d'égalité, de liberté et surtout de fraternité. Il ne suppose pas un instant qu'on puisse transiger avec les exigences de la morale: obéir à la morale, c'est pour lui toute la politique. « Comment l'intérêt social, dit-il, à propos de l'éligibilité des juifs^ pourrait-il être fondé sur la violation des principes éternels dé la justice et de la raison, qui sont les bases de toute société ? » Il se pose comme l'Alceste de l'Assemblée, irrité du sarcasme des Philintes politiques, mais se roidissant et allant néanmoins son chemin, sans se gêner pour rompre en visière avec les compromis et les défaillances. Sa rhétorique, c'est d'être honnête envers et contre tous, et, s'il l'est avec pédantisme, est-ce une raison pour suspecter sa sincérité ? Oui, la plupart riaient ; mais Mirabeau ne s'y trompait pas et répétait: « Il ira loin: il croit tout ce qu'il dit. » Yoyez de quel ton vraiment indigné il apostrophe, en juin 1789, la députation envoyée par le clergé aux communes pour leur demander de délibérer sur la rareté des grains, et leur faire consacrer, par cette délibération isolée, la séparation des ordres:
« Allez, et dites à vos collègues que, s'ils ont tant d'impatience à soulager le peuple, ils viennent se joindre dans cette salle aux amis du peuple; dites-leur de ne plus retarder nos opérations par des délais affectés; dites-leur de ne plus employer de petits moyens pour nous faire
abandonner les résolutions que nous avons prises, ou plutôt, ministres de la religion, dignes imitateurs de votre maître, renoncez à ce luxe qui vous entoure, à cet éclat qui bksse l'indigence; reprenez la modestie de votre origine; renvoyez ces laquais orgueilleux qui vous escortent; vendez ces équipages superbes, et convertissez ce vil superflu en aliments pour les pauvres (1). »
Mais il se sent encore ridicule, et ce n'est que le 20 octobre qu'il se fait enfin écouter à propos de la loi martiale.
Bientôt les rieurs commencent à se taire, et le 16 janvier 1790 il peut défendre, sans être interrompu, le peuple de Toulon, qui avait incarcéré illégalement des fonctionnaires hostiles à la Révolution.
Dos lors, il est en possession de sa méthode oratoire et d'un genre d'argumentation dont il ne sortira pas pendant toute la durée de la Constituante. Quelle que soit la réforme que proposent ses collègues de la gauche, il la combat comme trop modérée, comme trop peu favorable au peuple. Quels que soient les excès et les sévices commis par la multitude, il les excuse et les présente comme de faibles taches à un beau tableau. Que parlet-on de la violence populaire ? Le peuple montre plutôt une patience inconcevable; après tant de siècles de servitude et de tortures, il se contente, au jour de sa victoire, de brûler quelques châteaux et de pendre quelques aristocrates. Y a-t-il là matière à tant s'indigner? « Qu'on ne vienne donc pas, dit-il le 22 février 1790, calomnier le peuple ! J'appelle le témoignage de la France entière; je laisse ses ennemis exagérer les voies de fait, s'écrier que la Révolution a été signalée par des barbaries. Moi, j'atteste tous les bons citoyens, tous les amis de la raison, que jamais révolution n'a coûté si peu de sang et de cruautés. Yous avez vu un peuple immense, maître de
(1) Texte dcimé par Et. Dumont, qui assistait à la séance. (Souvenirs, p. 61.)
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sa destinée, rentrer dans l'ordre au milieu de tous l-es pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de siècles. Sa douceur, sa modération inaltérables ont seules déconcerté les manœuvres de ses ennemis; et on l'accuse devant ses représentants ! » Tel est le thème que Robespierre ne cesse de développer à la tribune, affectant de planer plus haut que les accidents et les crimes isolés, jugeant l'ensemble de la Révolution alors que ses contemporains n'en regardaient que le détail. Cette placidité étonnait et scandalisait les Constituants, mais elle commençait déjà à plaire aux tribunes et à la rue. Aux Jacobins, Robespierre fait de rapides progrès. Asrsidu aux séances, parleur infatigable, il s'impose à la célèbre société, s'en fait aimer, s'y dédommage des premières rebuffades de ses collègues. Bientôt les Jacobins ont la primeur des discours destinés à la Constituante, et, en 1791, ils sont déjà séduits, conquis, sous le charme et presquie sous le joug: Robespierre peut se croire encore à la tribune et devant l'audi^toire de l'Académie d'Arras. Il triomphe et jouit d'unanimes et constants applaudissements qui ne s'adressent pas moins au lettré qu'au politique.
Cependant, depuis le jour où il a fait taire les rieurs, il n'a cessé de parler à l'Assemblée. Il a dit son mot dans toutes les discussions à l'ordre du jour. Eligibilité des comédiens et des juifs, égalité politique (marc d'argent), établissement des jurés en toute matière, permanence des districts, droit de paix et de guerre, tribunal de cassation, constitution civile du clergé, réunion d'Avignon, affaire de Nancy, résistance des parlements, organisation du jury, droit de tester, extension de la garde nationale, droit de pétition, droits politiques aes hommes de couleur, réélection des Constituants, abolition de la peine de mort, licenciement des officiers de l'armée, liberté de la presse, inviolabilité royale, établissement des conv<;ntions nationales, revision de la Constitution, il parle longuement sur toutes ces questions si variées, sans qu'on
puisse l'accuser, comme Tabbé Maury, de déclamation: car son but est moins de traiter à fond ces sujets que de montrer dans quels rapports ils sont avec les principes de la morale. Il excelle à dégager le côté théorique des questions, à élever le débat.
Il aime aussi, nous l'avons dit, à prendre la défense du peuple, à justifier ses erreurs, à confondre ses détracteurs. Il a mis toutes ses qualités et tous ses défauts dans ses opinions sur les troubles des provinces, sur l'adjonction des simples soldats aux conseils de guerre, sur l'admission des indigents aux fonctions politiques. Il veut être, à la Constituante, Tavocat des pauvres et des humbles. Quoi d'étonnant que sa popularité devienne formidable, et que sa toute-puissance aux Jacobins finisse par lui donner de l'autorité, même à l'Assemblée constituante ?
Cette autorité devint telle qu'il décida l'Assemblée à voter sa propi^e mort. C'est en effet sur sa proposition que fut porté le décret relatif à la non-rééligibilité des Constituants, et voici en quels termes il défendit sa motion le 16 mai 1T9I. Nous citons son discours intégralement. On va voir que le Robespierre ridicule des premiers jours, s'il a jamais existé, était devenu un orateur consommé. La faiblesse de sa cause ne fait que mieux ressortir son talent :
« Avant d'être convaincu de l'utilité de la motion que j'ai faite, de grands exemples m'avaient frappé. Tous les législateurs dont les hommes ont conservé le souvenir se sont fait un devoir de rentrer dans la foule des citoyens et de se dérober même à la reconnaissance. Ils pensaient que le respect des lois nouvelles tenait au respect qu'inspirait la personne des législateurs. Ceux qui fixent les destinées des nations doivent s'isoler de leur propre ouvrage. Je n'ai pas besoin de me perdre dans des raisonnements subtils pour trouver la solution de la question qui vous est soumise.
« Cette solution existe dans les premiers principes de
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ma droiture et de ma conscience. Xous allons délibérer sur une des principales bases de la liberté et du bonheur public, sur Torganisation du Corps législatif, sur les l'ègles constitutionnelles des élections; faisons que ces grandes questions nous soient étrangères. Dépouillonsnous de toutes les passions qui pourraient obscurcir la raison; je crois ce principe généralement bon; mais je vais un moment l'appliquer personnellement à moi. Je suppose que je ne fusse pas insensible à l'honneur d'être membre du Corps législatif, et je déclare avec franchise que rien ne me semble plus digne de l'ambition d'un homme libre. Je suppose que les chances qui pourraient me porter à cet honneur fussent liées aux grandes questions que nous allons résoudre : serais-je dans l'état d'impartialité et de désintéressement absolu qu'elles exigent ? Puisqu'il n'existe, dans tous les hommes, qu'une même morale, une même conscience, j'ai cru que mon opinion serait celle de l'Assemblée. (On applaudit.)
« C'est la nature même des choses qui a élevé une barrière entre les auteurs de la Constitution et l'autorité législative qui doit exister par eux et après eux.
« En fait de politique, rien n'est juste que ce qui est honnête, rien n'est utile que ce qui est juste, et rien ne s'applique mieux à la cause que je discute que les avantages attachés au parti que je propose. Quelle autorité imposante va donner à votre Constitution le sacrifice que vous ferez vous-mêmes des plus grands honneurs auxquels les citoyens puissent prétendre ! Que les ressources de la calomnie seront faibles, lorsqu'elle ne pourra pas reprocher à un seul d'entre vous d'avoir voulu mettre à profit, pour prolonger votre mission, le crédit que vous donnerait près de vos commettants la manière dont vous l'avez remplie; d'avoir voulu étendre votre empire sur des assemblées nouvelles, lorsqu'elle verra que vous avez sacrifié tout intérêt personnel au respect religieux pour les grandes délibérations qui vous restent à prendre !
« Si l'on m'opposait quelque scrupule relatif à 1 intérêt
public, il ne me serait pas difficile de répondre. Désespère-t-on de nous voir remplacés par des hommes également dignes de la confiance publique? (Il s'élève des murmures.) En partageant le sentiment, honorable pour cette Assemblée, qui fait la base de cette idée, je crois exprimer le vôtre, en disant que nos travaux et nos succès ne nous donnent pas le droit de croire qu'une nation de 25 millions d'hommes libres soit réduite à l'impossibilité de trouver 720 défenseurs dignes de recevoir et de conserver le dépôt sacré de ses droits. Mais si, dans un t-emps oii l'esprit public n'existait pas encore, où la France était loin de prévoir ses destinées, la nation a pu faire des choix dignes de cette révolution, pourquoi n'en ferait-elle pas de meilleurs, lorsque l'opinion publique est éclairée et fortifiée par une expérience de deux années, si fécondes en grandes leçons.^ (On applaudit.) « Les partisans de la réélection disent encore qu'un certain nombre et même que certains membres de l'Assemblée sont nécessaires pour éclairer, pour guider la législature suivante par les lumières de l'expérience, et par la connaissance plus parfaite des lois qui sont leur ouvrage. Je pense d'abord que ceux qui, hors cette Assemblée, ont lu, ont suivi nos opérations, qui ont adopté et défendu nos décrets, qui ont été chargés par la confiance publique de les faire exécuter, connaissent aussi les lois et la Constitution. (On applaudit.) Je crois qu'il n'est pas plus difficile de les connaître qu'il ne l'a été de les faire. (Les applaudissements recommencent.) Je pourrais même ajouter que ce n'est pas au milieu de ce tourbillon immense d'affaires et d'événements qu'il a été plus facile de reconnaître l'ensemble et de lier dans sa mémoire les détails de toutes nos opérations. Je pense d'ailleurs que les principes de cette Constitution sont gravés dans le cœur de tous les hommes et dans l'esprit de la majorité des Français ; que ce n'est point de la tête de tel ou tel orateur qu'elle est sortie, mais du sein même de l'opinion publique qui nous a précédés et qui nous a soutenus;
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c'est à la volonté de la nation qn il faut confier sa durée et sa perfection, et non à l'influence de quelques-uns de ceux qui la représentent en ce moment. Si elle est votre ouvrage, n'est-elle plus le patrimoine des citoyens qui ont juré de la défendre contre tous ses ennemis ? N'estelle pas l'ouvrage de la nation qui l'a adoptée ? Pourquoi les assemblées de représentants choisis par elle n'auraient-elles pas droit à la même confiance ? Kt quelle est celle qui oserait la renverser contre sa volonté ? Quant aux prétendus guides qu'une Assemblée pourrait transmettre à celles qui la suivent, je ne crois point du tout à leur utilité. Ce n'est point dans l'ascendant des orateurs qu'il faut placer l'espoir du bien public, mais dans les lumières et dans le civisme des assemblées représentatives. L'influence de l'opinion publique et de l'intérêt général diminue en proportion de celle que prennent les orateurs ; et quand ceux-ci parviennent à maîtriser les délibérations, il n'y a plus d'Assemblée, il n'y a plus qu'un fantôme de représentation. Alors se réalise le mot de Thémistocle, lorsque, montrant son fils enfant, il disait : « Yoilà celui qui gouverne la Grrèce; ce marmot gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Atliéniens, et les Athéniens gouvernent la Grèce. » Ainsi une nation de 25 millions d'hommes serait gouvernée par l'Assemblée représentative, celle-ci par un petit nombi^ d'orateurs adroits; et par qui les orateurs seraient-ils gouvernés quelquefois :* (On applaudit.) Je n'ose le dire, mais vous pourrez facilement le deviner. Je n'aime point cette science nouvelle qu'on appelle la tactique des grandes Assemblées: elle ressemble trop à l'intrigue ; et la vérité et la raison doivent seules régner dans les Assemblées législatives. (On applaudit. J
« Je n'aime pas que des hommes puissent, en dominant une assemblée par ces moyens, préparer, assurer leur domination sur une autre, et perpétuer ainsi un système de coalition qui est le fléau de la liberté. J'ai de la confiance en des représentants qui, ne poussant au delà de deux ans
les vues de leur ambition, seront forcés de la borner à la gloire de servir leur pays et l'iiumanité, de mériter l'estime et l'amour des citoyens dans le sein desquels ils sont sûrs de retourner à la fin de leur mission. Deux années de travaux aussi brillants qu'utiles sur un tel théâtre suffisent à leur gloire ; si la gloire, si le bonheur de placer leurs noms parmi ceux des bienfaiteurs de la patrie ne leur suffit pas, ils sont corrompus, ils sont au moins dangereux; il faut bien se garder de leur laisser les moyens d'assouvir un autre genre d'ambition. Je me défierais de ceux qui, pendant quatre ans, resteraient en butte aux caresses, aux séductions royales, à la séduction de leur propre pouvoir, enfin à toutes les tentations de l'orgueil ou de la cupidité.
« Ceux qui me représentent, ceux dont la volonté est censée la mienne, ne sauraient être trop rapprochés de moi, trop identifiés avec moi; sinon, loin d'être la volonté générale, la loi ne sera plus que l'expression des caprices ou des intérêts particuliers de quelques ambitieux ; les représentants ligués contre le peuple, avec le ministère et la cour, deviendront des souverains et bientôt des oppresseurs. (On applaudit.) Ne dites donc plus que s'opposer à la réélection, c'est violer la réélection, c'est violer la liberté du peuple. Quoi ! est-c-e violer la liberté que d'établir les formes, que de fixer les règles nécessaires pour que les élections soient utiles à la liberté? Tous les peuples libres n'ont-ils pas adopté cet usage? N'ont-ils pas surtout proscrit la réélection dans les magistratures importantes, pour empêcher que, sous ce prétexte^ les ambitieux ne se perpétuassent par l'intrigue, par l'habitude et la facilité des peuples? N'avez-vous pas vousmêmes déterminé des conditions d'éligibilité ? Les partisans de la réélection ont-ils alors réclamé contre ces décrets ? Or, faut-il que l'on puisse nous accuser de n'avoir cru à la liberté indéfinie en ce genre, que lorsqu'il s'agissait de nous-mêmes, et de n'avoir montré ce scrupule excessif que lorsque l'intérêt public exigeait la plus salu-
taire de toutes les règles qui peuvent eu diriger l'exercice ?
« Cette restriction injuste, contraire aux droits de rhomme, et qui ne tourne point au profit de l'égalité, est une atteinte portée à la liberté du peuple: mais toute précaution sage et nécessaire que la nature même des choses indique pour protéger la liberté contre la brigue et contre les abus du pouvoir des représentants n'est-elle pas commandée par l'amour même de la liberté ? Et d'ailleurs, n'-est-ce pas au nom du peuple que vous faites les lois? C'est mal raisonner que de présenter vos décrets comme des lois dictées par des souverains à des sujets. C'est la nation qui les porte elle-même par l'organe de ses représentants. Dès qu'ils sont justes et conformes aux droits de tous, ils sont toujours légitimes. Or, qui peut clouter que la nation ne puisse convenir des règles qu'elle suivra dans ses élections pour se défendre elle-même contre l'erreur et contre la surprise ? Au reste, pour ne parler que de ce qui concerne l'assemblée actuelle, j'ai fait plus que de prouver qu'il était utile de ne point permettre la réélection; j'ai fait voir une véritable incompatibilité fondée sur la nature même de ses devoirs. S'il était convenable de paraître avoir besoin d'insister sur une question de cette nature, j'ajouterais encore d'autres raisons. Il importe de ne point donner lieu de dire que ce n'était point la peine de tant presser la fin de notre mission pour la continuer, en quelque sorte, sous une forme nouvelle. Je dirais surtout une raison qui est aussi simple que décisive. S'il est une assemblée dans le monde à qui il convienne de donner le grand exemple que je propose, c'est sans contredit celle qui, durant deux années entières, a supporté des travaux dont l'immensité et la continuité semblaient être aurdessus des forces humaines.
« Il est un moment où la lassitude affaiblit nécessairement les ressorts de l'âme et de la pensée; et lorsque ce moment est arrivé, il y aurait au moins de l'imprudence
pour tout le monde à se charger encore pour deux ans du fardeau des destinées d'une nation. Quand la nature même et la raison nous ordonnent le repos, pour l'intérêt public autant que pour le nôtre, l'ambition ni même le zèle n'ont point le droit de les contredire. Athlètes victorieux, mais fatigués, laissons la carrière à des successeurs frais et vigoureux, qui s'empresseront de marcher sur nos traces, sous les yeux de la nation attentive, et que nos regards seuls empêcheraient de trahir leur gloire et la patrie. Pour nous, hors de l'Assemblée législative, nous servirons mieux notre pays qu'en restant dans son sein. Répandus sur toutes les parties de cet empire, nous éclairerons ceux de nos concitoyens qui ont besoin de lumières; nous propagerons partout l'esprit public, l'amour de la paix, de l'ordre, des lois et de la liberté, (On applaudit à plusieurs reprises.)
« Oui voilà, dans ce moment, la manière la plus digne de nous, et la plus utile à nos concitoyens, de signaler notre zèle pour leurs intérêts. Rien n'élève les âmes des peuples, rien ne forme les mœurs publiques, comme les vertus des législateurs. Donnez à vos concitoyens ce grand exemple d'amour pour l'égalité, d'attachement exclusif au bonheur de la patrie; donnez-le à vos successeurs, à tous ceux qui sont destinés à influer sur le sort des nations; que les Français comparent le commencement de votre carrière avec la manière dont vous l'aurez terminée, et qu'ils doutent quelle est celle de ces deux époques, où vous vous serez montrés plus purs, plus grands, plus dignes de leur confiance.
« Je n'insisterai pas plus longtemps; il me semble que pour l'intérêt même de cette mesure, pour l'honneur des principes de l'Assemblée, cette motion ne doit pas être décrétée avec trop de lenteur. Je crois qu'elle est liée aux principes généraux de la rééligibilité des membres de la législature; mais je crois aussi qu'elle en est indépendante sous d'autres rapports; mais je crois que les raisons que j'ai présentées sont tellement décisives, que l'Assem-
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blée peut décréter dès ce moment que les membres de l'Assemblée nationale actuelle ne pourront être réélus à la première législature. (U Assemblée applaudit à plusieurs reprises. — La très grande, majorité demande à aller aux voix.) (1) »
Le 31 mai 1791, après la lecture de la lettre insidieuse de l'abbé Eaynal (2), ce n'est ni Barnave, ni Thouret. ni Le Chapelier, ni aucun des chefs de \<x gauche qui répond au nom de l'Assemblée: c'est Robespierre. Et il le fait avec infiniment de tact et de dignité:
« J'ignore, dit-il, quelle impression a faite sur vos esprits la lettre dont vous venez d'entendre la lecture ; quant à moi, l'Assemblée ne m'a jamais paru autant audessus de ses ennemis qu'au moment ori je T'ai vue écouter avec une tranquillité si expressive la censure la plus véhémente de sa conduite et de la révolution qu'elle a faite. (La partie gauche et les tribunes applaudissent à plusieurs reprises.) Je ne sais, mais cette lettre me paraît instructive dans un sens bien différent de celui où elle a été faite. En eô'et, une réflexion m'a frappé en entendant cette lecture. Cet homme célèbre, qui, à côté de tant d'opinions qui furent accusées jadis de pécher par un excès d'exagération, a cependant publié des vérités utiles à la liberté, cet lionimn, depuis le commencement de la Révolution, n'a point pris la plume pour éclairer ses concitoyens ni vous; et dans quel moment rompt-il le silence-l*^ dans un moment où les ennemis de la Révolution réunissent leurs efforts pour l'arrêter dans son cours. (Les applaudissements recommencent.) Je suis bien éloigné de vouloir diriger la sévérité, je ne dis pas de l'Assemblée, mais de l'opinion publique, sur un homme qui conserve un grand nom. Je trouve pour lui une excuse suffisante dans une circonstance qu'il vous a rappelée, je veux dire son gran(J âge. (On applaudit.)
(1) Texte du Moniteur.
(2) Voir plus haut, p. 345 et suiv.
ROBESPIERKK. 537
« Je pardonne même, sinon à ceux qui auraient pu contribuer à sa démarclie, du moins à ceux qui sont tentés d'y applaudir, parce que je suis persuadé qu'elle produira dans le public un effet tout contraire à celui qu'on en attend. Elle est donc bien favorable au peuple,dira-t-on, elle est donc bien funeste à la tyrannie, cette Constitution, puisqu'on emploie des moyens si extraordinaires pour la décrier, puisque, pour y réussir, on se sert d'un homme qui, jusqu'à ce moment, n'était connu dans l'Europe que par son amour passionné pour la liberté, et qui était jadis accusé de licence par ceux qui le prennent aujourd'hui pour leur apôtre et pour leur héros (Nouveaux applaudis s emeiitsj, et que, sous son nom, on produit les opinions les plus contraires aux siennes, les absurdités mêmes que Ton trouve dans la bouche des ennemis les plus déclarés de la Révolution; non plus simplement ces reproches imbéciles prodigués contre ce que l'Assemblée nationale a fait pour la liberté, mais contre la liberté elle-même ? Car n'est-ce pas attaquer la liberté que de dénoncer à l'univers, comme les crimes des Français, ce trouble, ce tiraillement qui est une crise si naturelle de la liberté que, sans cette crise, le despotisme et la servitude seraient incurables?
« !Xous ne nous livrerons point aux alarmes dont on veut nous environner. C'est en ce moment où, par une démarche extraordinaire, on vous annonce clairement quelles sont les intentions manifestes, quel est l'acharnement des ennemis de l'Assemblée et de Révolution; c'est en ce moment que je ne crains point de renouveler en votre nom le serment de suivre toujours les principes sacrés qui ont été la base de votre Constitution, de ne jamais nous écarter de ces principes par une voie oblique et tendant indirectement au despotisme, ce qui serait le seul moj^en de ne laisser à nos successeurs et à la nation que troubles et anarchie. Je ne veux point m'occuper davantage de la lettre de M. l'abbé Raynal : l'Assemblée s'est honorée en en entendant la lecture. Je
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demande qu'on passe à l'ordre du jour. (M. Robespierre descend de la tribune au milieu des applaudis s ejnent s de la partie gauche et de toutes les tribunes.) (1) »
Ce beau discours déjoua les intrigues des nionarcliiens, et Malouet lui-même, dans ses Mémoires, reconnaît que Robespierre fut éloquent ce jour-là. Remarquons aussi qu'il improvisa, lui qui était liabitué à écrire ses opinions: son talent n'avait pas moins grandi que son autorité politique.
Après le départ du roi, cette autorité s'accrut encore. Tous les yeux se tournèrent vers celui qui n'avait cessé de flétrir les transactions hypocrites et qui n'avait jamais cru à la sincérité de Louis XYI. Le soir même du 21 juin, il prononça aux Jacobins un long discours, qui malheureusement n'a pas été recueilli en entier, mais dont nous avons quelques phrases intéressantes, ainsi conçues: « Peut-être, en vous parlant avec cette franchise, vais-je attirer sur moi les haines de tous les partis. Ils sentiront bien que jamais ils ne viendront à bout de leurs desseins tant qu'il restera parmi eux un seul homme juste et courageux qui déjouera continuellement leurs projets et qui, méprisant la vie, ne redoute ni le fer ni le poison, et serait trop heureux si sa mort pouvait être utile à la liberté de sa patrie. » Alors, dit le procès-verbal de la séance (2), « le saint enthousiasme de la vertu s'est emparé de toute l'assemblée, et chaque membre a juré, au nom de la liberté, de défendre Robespierre au péril même de sa vie ».
Camille Desmoulins, dans son journal (3), ajoute ces détails: « ...Lorque cet excellent citoj^en, au milieu de son discours, parla de la certitude de payer de sa tête les vérités qu'il venait de dire, m'étant écrié: Xous mourrons tous avant toi! l'impression que son éloquence
(1) Moniteur du 2 juin 1791.
(2) La Société des Jacobins, par Aulaid, t. II, p. 532.
(3) Bévolution de France et de Brahant, n^ 82.
naturelle et la force de ses discours faisaient sur l'Assemblée était telle que plus de huit cents personnes se levèrent toutes à la fois, et, entraînées comme moi par un mouvement involontaire, firent un serment de se rallier autour de Robespierre et offrirent un tableau admirable par le feu de leurs paroles, l'action de leurs mains, de leurs chapeaux, de tout leur visage et par l'inattendu de cette inspiration soudaine. »
Madame Roland, qui était présente, dit que la scène fut « vraiment surprenante et pathétique (1). »
Robespierre ne se prononça que tard pour la république; il suivit et encouragea presque les hésitations de l'opinion et des Jacobins, auxquels il disait, le 13 juillet 1791: « On m'a accusé d'être républicain; on m'a fait trop d'honneur: je ne le suis pas. Si l'on m'eût accusé d'être monarchiste, on m'eût déshonoré : je ne le suis pas non plus. »
lEt, le 14, ii prononça un éloquent discours contre l'inviolabilité royale. ISTous en avons déjà cité l'exorde (2), comme un exemple d'une figure de rliétorique trop à la mode en ce temps-là. Toici le reste de ce discours, un des plus puissants que la Constituante ait entendus :
«... Le crime légalement impuni est en soi une monstruosité révoltante dans l'ordre social, ou plutôt il est le renversement absolu de l'ordre social. Si le crime est commis par le premier fonctionnaire public, par le magistrat suprême, je ne vois là que deux raisons de plus de sévir: la première, que le coupable était lié à la patrie par un devoir plus saint; la seconde, que comme il est armé d'un grand pouvoir, il est bien plus dangereux de ne pas réprimer ses attentats.
« Le roi est inviolable, dites-vous; il ne peut pas être puni : telle est la loi. . . Vous vous calomniez vous-mêmes !
(1) Voir le compte rendu qu'elle fait de cette séance dans sa lettre à Bancal du 22 juin 1791.
(2) Voir plus haut, p. 300.
Non, jamais vous n'avez décrété qu'il y eût un homme au-dessus des lois, un homme qui pourrait attenter impunément à la liberté, à l'existence de la nation, et in&ulter paisiblement, dans l'opulence et dans la gloire, au désespoir d'un peuple malheureux et dégradé ! Non, vous ne l'avez pas fait : si vous aviez osé porter une pareille loi, le peuple français n'y aurait pas cru, ou un cri d'indignation universelle vous eût appris que le souA^erain reprenait ses droits !
« Tous avez décrété l'inviolabilité; mais aussi, messieurs, avez -vous jamais eu quelque doute sur Tintention qui vous avait dicté ce décret ? Avez-vous jamais pu vous dissimuler à vous-mêmes que l'inviolabilité du roi était intimement liée à la responsabilité des ministres; que vous aviez décrété l'une et l'autre parce que, dans le fait, vous aviez transféré du roi aux ministres l'exercice réel de la puissance executive, et que, les ministres étant les véritables coupables, c'était sur eux que devaient porter les prévarications que le pouvoir exécutif pourrait faire ? De ce système il résulte que le roi ne peut commettre aucun mal en administration, puisqu' aucun acte du gouvernement ne peut émaner de lui, et que ceux qu'il jjourrait faire sont nuls et sans eft'et ; que, d'un autre côté, la loi conserve sa puissance contre lui. Mais, messieurs, s'agit-il d'un acte personnel à un individu revêtu du titre de roi ? S'agit-il, par exemple, d'un assassinat commis par un individu ? Cet acte est-il nul et sans effet, ou bien y a-t-il là un ministre qui signe et qui réponde ?
« Mais, nous a-t-on dit, si le roi commettait un crime, il faudrait que la loi cherchât la main qui a fait mouvoir son bras. . . Mais si le roi, en sa qualité d'homme, et ayant reçu de la nature la faculté du mouvement spontané, avait remué son bras sans agent étranger, quelle serait donc la personne responsable ?
a Mais, a-t-on dit encore, si le roi poussait les choses à certain excès, on lui nommerait un régent... Mais si on lui nommait un régent, il serait encore roi ; il serait
donc encore investi du privilège de l'inviolabilité. Que les Comités s'expliquent donc clairement, et qu'ils nous disent si, dans ce cas, le roi suerait encore inviolable.
« Législateurs, répondez vous-mêmes sur vous-mêmes. Si un roi égorgeait votre fils sous vos y-eux, s'il outrageait votre femme ou votre fille, lui diriez-vous: Sire, vous usez de votre droit, nous vous avons tout permis?... Permettriez-vous au citoyen de se venger? Alors vous substituez la violence particulière, la justice privée de chaque individu à la justice calme et salutaire de la loi; et vous appelez cela établir l'ordre public, et vous osez dire que l'inviolabilité absolue est le soutien, la base immuable de l'ordre social !
a Mais, messieurs, qu'est-ce que toutes ces hypothèses particulières, qu'est-ce que tous ces forfaits auprès de ceux qui menacent le salut et le bonheur du peuple ! Si un roi appelait sur sa patrie toutes les horreurs de la guerre civile et étrangère ; si, à la tête d'une armée de rebelles et d'étrangers, il venait ravager son propre pays, et ensevelir sous ses ruines la liberté et le bonheur du monde entier, serait-il inviolable ?
a Le roi est inviolable ! Mais, vous l'êtes aussi, vous ! Mais avez-vous étendu cette inviolabilité jusqu'à la faculté de commettre le crime ?
« Messieurs, une réflexion bien simple, si l'on ne s'obstinait à l'écarter, terminerait cette discussion. On ne peut envisager que deux hypothèses en prenant une résolution semblable à celle que je combats. Ou bien le roi, que je supposerais coupable envers une nation, conserverait encore toute Ténergie de l'autorité dont il était d'abord revêtu, ou bien les ressorts du gouvernement se relâcheraient dans ses mains. Dans le premier cas, le rétablir dans toute sa puissance, n'est-ce pas évidemment exposer la liberté publique à un danger perpétuel ? Et à quoi voulez-vous qu'il emploie le pouvoir immense dont vous le revêtez, si ce n'est à faire triompher ses passions personnelles, si ce n'est à attaquer la liberté et les lois, à se ven-
ger de ceux qui aiiront constamment défendu contre lui la cause publique ? Au contraire, les ressorts du gouvernement se relâchent-ils dans ses mains, alors les rênes du gouTernement flottent nécessairement entre les mains de quelques factieux qui le serviront, le trahiront, le caresseront, l'intimideront tour à tour, pour régner sous son nom.
« Messieurs, rien ne convient aux factieux et aux intrigants comme un gouvernement faible; c'est seulement sous ce point de vue qu'il faut envisager la question actuelle: qu'on me garantisse contre ce danger, qu'on garantisse la nation de ce gouvernement oii pourraient dominer les factieux, et je souscris à tout ce que vos comités pourront vous proposer.
« Qu'on m'accuse, si l'on veut, de républicanisme: je déclare que j'abhorre toute espèce de gouvernement où les factieux régnent. Il ne suffit pas de secouer le joug d'un despote, si l'on doit retomber sous le joug d'un autre despotisme. L'Angleterre ne s'affranchit du joug de ses rois que pour retomber sous le joug plus avilissant encore d'un petit nombre de ses concitoyens. Je ne vois point, parmi vous, je l'avoue, le génie puissant qui pourrait jouer le rôle de Cromwell; je ne vois non plus personne disposé à le souffrir. Mais je vois des coalitions plus actives et plus puissantes qu'il ne convient à un peuple libre; mais je vois des citoyens qui réunissent entre leurs mains les moyens trop variés et trop puissants d'influencer l'opinion; mais la perpétuité d'un tel pouvoir dans les mêmes mains pourrait alarmer la liberté publique. Il faut rassurer la nation contre la trop longue durée d'un gouvernement oligarchique.
« Cela est-il impossible, messieurs, et les factions qui pourraient s'élever, se fortifier, se coaliser, ne seraientelles pas un peu ralenties, si l'on voyait dans une perspective plus prochaine la fin du pouvoir immense dont nous sommes revêtus, si elles n'étaient plus favorisées en quelque sorte par la suspension indéfinie de la nomina-
tion des nouveaux représentants de la nation, dans un temps où il faudrait profiter peut-être du calme qui nous reste, dans un temps où l'esprit public, éveillé par les dangers de la patrie, semble nous promettre les choix les plus heureux? La nation ne verra-t-elle pas avec quelque inquiétude la prolongation indéfinie de ces délais éternels qui peuvent favoriser la corruption et l'intrigue ? Je soupçonne qu'elle le voit ainsi, et du moins, pour mon compte personnel, je crains les factions, je crains les dangers.
« Messieurs, aux mesures que vous ont proposées les Comités, il faut substituer des mesures générales évidemment puisées dans l'intérêt de la paix et de la liberté. Ces mesures proposées, il faut vous en dire un mot: -elles ne peuvent que vous déshonorer; et si j'étais réduit à voir sacrifier aujourd'hui les premiers principes de la liberté, je demanderais au moins la permission de me déclarer l'avocat de tous les accusés; je voudrais être le défenseur des trois gardes du corps, de la gouvernante du Dauphin, de M. Bouille lui-même.
« Dans les principes de vos Comités, le roi n'est pas coupable; il n'y a point de délit!... Mais partout où il n'y a pas de délit, il n'y a pas de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse, immoler un coupable plus faible au coupable puissant, c'est un-e lâche injustice. Vous ne pensez pas que le peuple français soit assez vil pour se repaître du spectacle du supplice de quelques victimes subalternes; vous ne pensez pas qu'il voie sans douleur ses représentants suivre encore la marche ordinaire des esclaves, qui cherchent toujours à sacrifier le faible au fort, et ne cherchent qu'à tromper et à abuser le peuple pour prolonger impunément l'injustice et la tyrannie ! Non, messieurs, il faut ou prononcer sur tous les coupables ou prononcer l'absolution générale de tous les coupables.
« Yoici en dernier mot l'avis que je propose:
« Je propose que l'Assemblée décrète: 1° qu'elle con-
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sultera l-e vœu de la nation pour statuer sur le sort du roi; 2° que l'Assemblée nationale lève le décret qui suspend la nomination des représentants ses successeurs; 3° qu'elle admette la question préalable sur l'avis des Comités.
a Et si les principes que j'ai réclamés pouvaient être méconnus, je demande au moins que l'Assemblée nationale ne se souille pas par une marque de partialité contre les complices prétendus d'un délit sur lequel on veut jeter un voile (1) ! »
Les aristocrates furent tellement épouvantés de ce discours qu'ils firent passer Robespierre pour fou. L'ambassadeur de Suède transmet gravement, le 18 juillet, ce bruit à son maître, et le dément avec la même gravité le 23 juillet (2).
Nous n'en dirons pas plus long ici sur l'éloquence de Robespierre: nous le retrouverons aux Jacobins, pendant la Législative, puis à la Convention, et nous compléterons alors cette première esquisse.
(1) Texte publié par Robespierre.
(2) Corr. diplomatique du haron de Staël-Holstein, p. 218.
On connaît maintenant les principaux orateurs de l'Assemblée constituante, et on les connaît non plus d'après les jugements passionnés et sommaires des historiens, mais d'après leurs discours mêmes et les souvenirs des contemporains. On voit combien sont fausses tant de pages écrites de verve sur l'emphase, le mauvais goût, la négligence de ces orateurs. L'habitude était prise de les juger d'après les Montagnards et les Terroristes auxquels la haine refusait (bien à tort d'ailleurs) tout mérite littéraire. C'est un lieu commun que la parole de Saint-Just et de Danton échappe à toute appréciation critique: sans discuter aujourd'hui cette opinion banale, remarquons que, depuis La Harpe, on prêtait à l'éloquence de 1789 tous les défauts qu'on croyait trouver dans l'éloquence de 1793 (1). En réalité, on ne lisait les discours ni des uns ni des autres; on ne daignait pas critiquer: le bon goût littéraire s'unissait à l'orthodoxie politique pour lancer l'anathème. L'étude que nous venons de faire aura du moins montré que cette sentence trop
(1) Voici, à ce sujet, un aveu piquant de Nodier : (( On :i, dit-il, beaucoup écrit contre la langue inepte et barbare des temps révolutionnaires, et je n'ai pas été un des derniers à sauter après les moutons de M. La Harpe, le Dindenaut de la littérature routinière, lorsque cette question nous a été jetée, au profit d'un parti, avec toutes ses conséquences politiques. La vérité du fait est que nous n'y entendions pas un mot. » (Ch. Nodier, article Langue française, dans le Dictionnaire de la conversation, 1^^ éd., 1836.)
brève est sujette à révision, et que, si l'éloquence des Constituants n'est pas pour plaire à tout le monde, elle exprime avec justesse les idées et les passions contemporaines.
Plusieurs, nous le sentons, dédaigneront Mirabeau et Cazalès et réserveront toute leur attention à Démosthène et à Cicéron. Les uns sont-ils en eiïet moins grands que les autres ? Discussion oiseuse ! Les Constituants parlèrent dans des conditions tout autres que les anciens. D'abord, Démosthène et Cicéron furent presque les derniers d'une longue suite d'orateurs, et ils héritèrent de l'expérience de leurs devanciers: nos tribuns de 1789 inaugurèrent la parole publique en France. Les Grecs et les Latins discouraient dans une cité constituée et sur des questions restreintes: les Constituants parlent dans un état ruiné, bouleversé, sur des questions qui embrassent toute la science politique et sociale; ils ont la France à refaire au point de vue gouvernemental et toute la société à reconstituer sur d'autres fondements. Ces appels au passé et ces évocations des ancêtres ou des mœurs d'autrefois qui font si bel effet dans la rhétorique ancienne leur sont interdits par la situation même, et par un mandat formel de leurs électeurs. « Le premier caractère des cahiers du Tiers-Etat, en 89, c'est qu'aucun de ces vœux ne s'appuie sur un précédent de l'ancienne France. Tous reconnaissent que le passé n'a rien à enseigner ni à léguer au présent. Une nation obligée de renier son histoire, voilà le point de départ (1). » Le Constituant n'atteste pas, comme l'orateur grec, les morts de Marathon: c'est le présent et l'avenir qu'il prend à témoin.
Laissons donc de côté les Grecs et les Eomains: artistes plus consommés, ils s'exercèrent sur une matière moins haute et moins vaste, et, si leur œuvre fut plus parfaite, leur tâche fut moins abrupte.
Quelle est donc, d'après les discours que nous venons
(1) Quinet-, La Bévohdion, liv. I, ch. 10,
d'étudier, rinspiration oratoire des Constituants? Sans doute, ils s'inspirent de Montesquieu et des philosophes ; mais ce n'est pas directement qu'ils s'éclairent et s'échauffent à ces écrivains célèbres. Ce sont bien leurs idées qu'ils expriment à la tribune, mais telles que h peuple les a comprises et simplifiées pour se les appro prier. Les textes relégués dans les bibliothèques, l'esprix s'était répandu dans les villes, dans les campagnes, par mille canaux secrets. Bourgeois, ouvriers et paysans avaient pris insensiblement conscience de leurs besoins et de leurs droits à cette lumière venue d'en haut, et une croyance politique très sommaire avait uni leurs esprits. a Qu'il n'y ait qu'une loi pour tous ! » Yoilà le credo de la France de 1789; voilà la formule qui résume tous les cahiers acceptés par les députés aux Etats. Sur la question de la forme du gouvernement, le peuple est muet encore: ce qu'il veut, c'est la fin de l'arbitraire. « Si nous sommes des hommes, disent les serfs du mont Jura, les lois doivent nous protéger comme eux. » En ce vœu s'étaient résumés, dans l'esprit populaire, tous les vœux des philosophes et des économistes, et la première tâche des Constituants fut d'exprimer cette pensée unanime du pays.
L-eur éloquence y puisa un courage incomparable. Le courage, jusqu'en 1791 ce fut le trait dominant de leur parole. Comment trembler quand on parle au nom de tant de millions d'hommes qui veulent devenir des citoyens ? Nul ne joue du spectre rouge ni du spectre noir. On n'a de prise qu'en exprimant des sentiments élevés et hardis: la prudence et l'égoïsme, qui se réveilleront demain, ne parlent encore par aucune bouche.
On rit des baïonnettes et on croit à la toute-puissance de l'idée. Qu'on se rappelle les discours de Thouret, de Grégoire, de Rabaut-Saint-Etienne: de quoi s'agit-il pour ces orateurs ? de tourner les difficultés ? d'éviter les dangers? de ne pas mécontenter la cour? IsTon: d'avoir raison. Si on a raison, pensent-ils, on a vaincu.
Au courage s'ajoute la probité, une probité rigide et qui s'ignore. Dans les rangs serrés du Tiers-Etat est-il un seul député qui songe à faire sa fortune ? à obtenir une place pour lui ou pour ses fils, ou pour ses électeurs ? Ils ne veulent niêm-e pas, et à tort, gouverner eux-mêmes. Ils s'interdisent le ministère. La parole de ces hommes incorruptibles et indépendants est d'autant plus nette, d'autant plus solide: à la tribune, ils font entendre, selon l'expression d'un contemporain, le son pur de la vérité (1).
Le courage, la probité, Tindépendance ne sont pas les seules qualités de leur éloquence: on y remarque aussi une fierté juvénile, et dans les yeux des députés du Tiers brille le sentiment de l'honneur: « Il est (avaient dit les cahiers de Toul) une monnaie idéale, mais puissante, bien précieuse et bien chère dans un royaume comme la France: c'est le trésor de l'honneur, trésor inépuisable, si l'on y sait puiser avec sagesse. Les Etats généraux rendront au peuple et à la postérité un service signalé s'ils trouvent moyen de refrapper cette monnaie nationale. » Ce mandat fut exécuté fidèlement au Jeu de Paume, et dans tous les discours des patriotes en 89 et en 90, une bonne foi rayonnante embellit leurs paroles, et rien ne marque mieux leur rare élévation morale que le mépris constamment témoigné par eux à l'homme qu'ils admirèrent le plus, à Mirabeau. Aujourd'hui, quoique nous
(1) (( Ce son pur de la vérité qui fait éprouver à l'âme un sentiment si doux et si exalté, ces expressions justes et nobles d'un cœur content de lui, d'un esprit de bonne foi, d'un caractère sans reproches, on ne savait à quels hommes, à quelle opinion les adresser, sous quelle voûte les faire entendre... » (M™e de Staël, De la littérature.) C'est de l'époque de îa Terreur que M^^ de Staël veut parler sans doute. Car l'éloquence qu'elle regrette et caractérise si bien est précisément celle des Constituants. Elle-même écrit ailleurs: (( Dans aucun pays ni dans aucun temps l'art de parler sous toutes ses formes n'a été aussi remarquable que dans les premières années de la Révolution. » (Considérations sur la Bévolution, liv. II, ch. 19.)
ayons contre l'iionorabilité du grand orateur des preuves qui manquaient aux Constituants, nous ne pouvons, tant les circonstances ont changé, comprendre ce mépris: que Mirabeau vînt à reparaître parmi nous, et nos mains chercheraient la sienne I
C'est la gloire de la philosophie au xyiii*" siècle d'avoir maintenu de la sorte, au milieu du despotisme, la force et la pureté des âmes. En 1789, dit noblement Edgar Quinet, « le long esclavage n'a laissé aux Français aucune vile empreinte. Un moment de fierté naïve, un noble aveu ont tout -effacé. Dans l'expression réfléchie de ce qu'ils veulent être, ils commencent par se dépouiller de la vanité, ils ne montrent à nu ce qu'ils sont. Ils ont de la fierté, ce qui a manqué à presque toutes les autres époques. Ils avouent que la France a toujours été esclave, mais ils sont résolus à ne plus l'être. C'est absolument le contraire de ce que l'on a vu plus tard, quand les Français, par un faux point d'honneur et une érudition plus fausse encore, ont voulu tirer vanité de leur servitude passée (1). »
Tel est le fonds de l'éloquence des Constituants. Tel était le caractère des hommes courageux, probes, indépendants et fiers qu'un écrivain célèbre a traités pédamment de « comédiens » et de « cuistres à l'ivresse malsaine et grotesque (2) ». îs'uls n'exprimèrent, au contraire, des idées plus nobles et plus hautes. Et ils avaient
(1) La Bévolutioii, \iv. I, ch. 10.
(2) Taine, la Bévolution, t. I, p. 153. — Quel est donc le grief de Taine contre la Constituante? Il n'y avait pas sur ses bancs, dit-il, un seul maréchal de France (p. 153). Il l'eût voulue composée d'intendants, de commandants militaires, de prélats (p. 154). La belle révolution qu'ils eussent faite ! — Il ne peut pardonner aux Constituants de ne pas avoir écouté les conseils de Morris, Jefferson, Romilly, Dumont, Young, Pitt, Burke, tous Anglais ou Suisses (p. 159), et ailleurs il raille Cloots et son groupe d'étrangers de se mêler à la politique française. — Il compare les Constituants aux théologiens du Bas-Empire; il renouvelle contre eux tous les sarcasmes des aristocrates, et il
conscience de lenr beauté morale, ces hommes calomniés, le jour où ils applaudirent Buzot leur disant du haut de la tribune: « Tous êtes à l'aurore du patriotisme (1) ! »
Quelque chose de la noblesse de leur conception se retrouve dans la composition de leurs discours, comme nous l'ont montré ceux que nous avons cités intégralement. Ils développent méthodiquement un certain nombre d'idées générales disposées dans un ordre rigoureux. Leurs plans sont très nets, leurs divisions frappantes: toute la disposition de leurs harangues a été mûrie à loisir et, s'ils improvisent la forme, le fond est presque toujours fixé dans leur tête quand ils montent à la tribune. Rien ne fait apprécier cet ordre lucide qui brille chez eux comme la lecture des discours des actuels orateurs de second ordre: aujourd'hui, la disposition même des idées semble improvisée, et, sous l'inspiration de l'heure présente, ces praticiens de la parole ajoutent ou retranchent tout un développement. L'étendue de leurs discours semble déterminée, moins par le sentiment de la proportion oratoire que par le degré d'attention dont l'auditeur, vu du haut de la tribune, semble encore capable. Un constituant aurait rougi de faire disparaître soudain dans ^on portefeuille des monceaux de notes, au bruit des conversations hostiles ou indifférentes. Il débitait jusqu'au bout, jusqu'à la péroraison, son discours, improvisé ou non, mais toujours agencé d'avance et préparé dans toutes ses parties.
ajoute : « Sans doute, les nôtres sont d'autres hommes, jeunes de cœur, sincères, enthousiastes, généreux même, et de pUis appliqués, laborieux, parfois doués de talents rares. Mais ni le zèle, ni le travail, ni le talent ne sont utiles quand ils ne sont point employés pour une idée vraie : et, si on les met au service d'une idée fausse, ils font d'autant plus de mal qu'ils sont plus grands ». On le voit : Taine critique surtout Vidée révolutionnaire. Il se place toujours au point de vue des émigrés, dont il collige les témoignages avec prédilection. (1) 21 mai 1791.
Autre différence: aujourd'hui un raisonnement oratoire est une série de faits ou de citations juxtaposées; il n'est si mince détail qui ne trouve sa place et ne plaise, s'il est précis. Telle grande harangue prononcée à notre Chambre des députés est comme une mosaïque ingénieusement composée d'extraits des discours ou des livres de la partie adverse. L'idée générale ne vient qu'en dernier li-eu, écourtée et modestement présentée. Souvent même on laisse à l'auditeur le soin de tirer la conclusion. En ce temps-là, on procédait de la manière opposée: d'abord les idées générales, les principes, puis quelques faits, rares et savamment choisis, présentés comme à regret. Plus d'une fois, on les supprime, on les suppose connus, et jamais l'auditeur ne les réclame. Ces interruptions, si fréquentes aujourd'hui: « Citez! La lettre! La pièce! Au fait! » ne se produisent presque jamais à l'Assemblée constituante. Il suffit, pour y être applaudi, d'y exprimer les idées de justice et de liberté qui faisaient alors battre tous les cœurs.
La langue, nous l'avons vu, était d'accord avec la pensée; c'était la langue classique dans toute sa noblesse, dans sa généralité un peu vague. On s'est étonné du peu d'originalité du style des orateurs constituants. « Grande, immense différence avec le xvi° siècle, a dit Michelet, où chacun a une langue forte, une langue sienne, qu'il fait lui-même, et dont les défauts énergiques intéressent, amusent toujours (1). » Sans doute; mais en 1789 il n'y eut nulle éclosion d'idées nouvelles, comme au xvi® siècle. La Révolution n'était pas seulement faite dans les esprits; on l'avait, si on peut dire, ressassée et comme rabâchée dans les livres et dans les pamphlets. Les formules étaient déjà vieilles et usées, quand les Constituants les portèrent à la tribune. Quoi d'étonnant qu'on garde le « vieux moule classique, » comme dit un détracteur récent de la Révolution ? L'antiquité même des idées
(1) Kist. de la Bév., t. Il, p. 437.
b52 CONCLUSION.
qu'on exprimait faisait leur force et leur éloquence. — Que des sentiments nouveaux viennent à naîtire, on changera aussitôt de style: si 1790 n'a pas sa langue, 1793 aura la sienne.
Mais ces remarques sur l'éloquence de la Constituante ne sont justes que pour les deux premières années de la Révolution. Tant que les orateurs exprimèrent à la tribune les idées formulées dans leurs cahiers, les mêm-es qualités parurent dans leur style. Après la fuite à Yarennes, leur confiance chancelle, la matière habituelle de leur éloquence se dérobe. Ce ne sont plus les mêmes hommes: sauf un petit nombre, ils balbutient, s'interrompent, s'injurient (1). Où est la confiance et la concorde des premiers mois ? Où est la bonne foi ? Ce sont les intrigants, les D'André, qui occupent la scène et amusent la galerie. Alors l'Assemblée sembla s'abandonner. a Elle ne comptait habituellement, dit Michelet, pas plus de cent cinquante membres présents; au jour le plus critique, au lendemain du 17 juillet, elle ne vit siéger dans son sein que 253 députés. Les autres étaient ou partis, ou bien toujours enfermés au fond des bureaux. Plusieurs, on l'assurait, abattus, corrompus par le découragement même, passaient les nuits et les jours dans les maisons de filles et de jeu: l'évêque d'Autun, Le Chapelier, d'autres encore, étaient, à tort ou à .droit, accusés d'y avoir élu domicile (2). »
C'est que les orateurs de la Constituante n'étaient pas seulement découragés : ils étaient fatigués physique-
(1) « Tu raisonnes comme la fin d'une législature, » disait-on peu de temps avant la fin de l'Assemblée, et il parut en Angleterre une caricature représentant un Constituant à la tribune, avec cette légende : (( Je dis... — Monsieur le président... — C'est à moi à parler. — Je dis... — Monsieur... — Diable ! — Mon Dieu! — On ne saurait s'entendre parler. — Ecoutez-moi, je vous prie, monsieur. — Je dis... — Messieurs... — Ne vaudrait-il pas mieux que ?... — Il n'importe. — Je ne dis rien. »
(2) T. III, p. 183.
'JONCLUSiOiN. 553
ment, a La vie des liommes importuuts de l'Assemblée, de ia presse, dit encore iViielieiei, avait été si laborieuse, qu'elle nous semble un problème jdeux séances de l'Assemblée, sans repos que les séances des Jacobins et autres clubs, jusqu'à onze heures ou minuit; puis les discours à préparer pour le lendemain, les articles, les altaires et les intrigues, les séances des comités, les conciliabules politiques... L'élan immense du premier moment, l'espoir infini, les avaient d'abord mis à même de supporter tout cela. Mais enfin l'eftort durait, le travail sans fin ni bornes, ils étaient un peu retombés. Cette génération n'était plus entièi^ d'esprit ni de force; quelque sincères que fussent ses convictions, elle n'avait pas la jeunesse, la fraîcheur d'esprit, le premier élan de la foi... Ils attendaient impatiemment l'heure bénie qui allait les rendre au repos. Cette Assemblée, en deux ans et demi, avait vécu plusieurs siècles; elle était, si j'ose dire, rassasiée d'elle-même, elle aspirait passionnément à sa fin. Lorsque D'André lui proposa les nouvelles élections qui allaient la délivrer, elle se leva tout entière, et salua l'espoir de son anéantissement d 'applaudissements frénétiques (1). »
Mais, quelles qu'aient pu être, à partir du voyage à Yarennes et de la ruine de leurs desseins, les défaillances de ces orateurs, un des caractères de leur éloquence, qu'il faut noter en terminant, c'est que cette éloquence, pendant tout le règne de la Constituante, fut libre. Elle ne s'inspira que de l'opinion publique. Plus tard, elle prendra son mot d'ordre dans les clubs, qui en viennent peu à peu à ne représenter l'opinion que d'un petit nombre d'hommes énergiques. Enfin la liberté disparaîtra pendant la Terreur, et l'éloquence subira la même éclipse, mais non sans avoir lancé du haut de la tribune de suprêmes et sublimes protestations. Pendant le Directoire, la parole sera aux hommes d'affaire et aux intri-
(1) T. III, p. 36, 178.
gants, aux avocats diserts plutôt qu'aux orateurs, dont le plus grand nombre aura péri de mort violente. Enfin, le 18 brumaire réglera et asservira la parole, et l'Empire fera le silence.