LIVRE VIII
CHAPITEE I.
l'ETION ET BTJZOT
L'extrême gaucKe de la Constituante était composée de démocrates, qui demandaient la réalisation complète de la déclaration des droits, et, sans faire profession de républicanisme, se conduisaient parfois comme s'ils étaient républicains, attaquant, à chaque occasion les principes constitutifs de toute monarcbie. Les plus connus étaient Buzot, Petion, Robespierre, Dubois- Crancé, Prieur (de la Marne), Reubell. Hommes de principes, ils ne semblaient prendre d'inspiration que de leur conscience, et chacun d'eux méritait les épithètea de vertueux et d'incorruptible (1) que la foule appliquait
(1) Cf. Bûchez, 2e éd., t. VI, p. 278. — On disait: Incorruptible comme Petion, inflexible comme Robespierre, loyal comme IJubois-Ctancé, philanthrope comme ^Grégoire, probe comme Prieur, intrépide comme Buzot, ferme comme Rœderer, ardent citoyen comme Salle, sévère comme Camus, honnête homme comme Anthoine, franc comme Reubell (Ch. Vatel, Charlotte de
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à Petion et à Eobespierre. Ils n'eurent pas, à proprement parler, de politique : leur rôle, à la Constituante, est d'attendre, de se recueillir, de prendre date, comme si leur heure n'était pas ^enue. Ils n'entrent tous en scène et ne se mettent au premier plan qu'après la fuite du roi, qui donne raison à leur pessimisme et à leurs défiances.
Alors le désarroi et l'effarement des Constitutionnels illustrent leur fermeté et leur vertu.
Ni Dubois-Crancé, ni Prieur (de la Marne), ni Reubell, malgré leur probité et leur patriotisme, ne méritent le nom d'orateurs. Quant à Petion, il aspirait ardemment à ce titre; mais il ne dut qu'à ses droites intentions, à l'agrément de sa figure et à la sonorité de son organe les demi-succès qu'il remporta quand il s'attaqua à Mirabeau et défendit contre ses sarcasmes le projet de déclaration des droits, et quand il soutint que le droit de paix et de guerre appartenait à la nation. Rien de banal et de platement emphatique comme les discours de lui que le Moniteur nous a conservés. Cependant, dit un contemporain, « il était vain et se regardait comme le premier des orateurs, parce qu'il improvisait toujours comme Barnave; peu d'esprit, rien de saillant, aucune force d'expression ni de pensée (1) ». Il ne faudrait cependant pas juger Petion d'après ses mésaventures oratoires, ni même d'après la fatuité niaise dont il fit preuve dans la berline royale (2): dans sa vie publique il eut du sang-froid et du bon sens et porta quelquefois la vertu jusqu'à l'héroïsme.
Buzot, député du Tiers du bailliage d'E^nreux, était
Corday et les Girondins, t. II, p. 267. — • Voir aussi Dauban, Mémoires de Petion, p. 34.
(1) Etienne Dumont, p. 219. Sur Téducation oratoire de Petion, voir Ch. Vatel, Charlotte de Corday et les Girondins, t. II, p. 266.
(2) Dans une autre circonstance, il se montre presque aussi ridicule. Cf. ses Mémoires, éd. Dauban, p. 132.
plus orateur. Mais il ne se révéla qu'à la Convention (1). Les Constituants ne connurent pas le talent de celui qui devait être l'ami de madame Roland. Lui-même à cette époque, de son propre aveu, se défiait de lui et des autres. Cet auditoire lui semblait incapable de partager son enthousiasme généreux, et il restait de longs mois sans aborder la tribune. « Le devoir d'un citoyen, dit-il le 20 juillet 1789, est d'exposer son opinion telle qu'elle eei. dans son cœur, avec la francliise et le courage qui doivent le mettre au-dessus de toutes les censures. » Franchise et courage: l'homme tout entier est dans ces deux mots. Il dédaigne les circonlocutions parlementaires et jette brusquement et sans dire gare les propositions les plus hardies. Ainsi, dans la séance du 6 août 1789, des ecclésiastiques voulurent revenir sur l'abandon de la dîme consenti par le clergé dans la nuit du 4 août. Buzot, irrité, se levé et déclara, quand personne n*y songeait encore, que le clergé n'était pas propriétaire: a Je crois, dit-il, devoir attaquer directement les propositions des préopinants ecclésiastiques, et d'aboïd je soutiens que les biens ecclésiastiques appartiennent à la nation. (Violente agitation dans une partie de V Assemblée; applaudissements dans Vautre.)
« Je m'appuie même sur les cahiers des ecclésiastiques, qui demandent à la nation les augmentations des portions congrues ; donc ils ont reconnu le» droits incontestables de la nation sur les biens de l'Eglise. Ils n'auraient pas proposé à ceux qui n'avaient aucun droit de partager des biens qui ne leur appartiennent pas. (On applaudit.) »
Le 7 août 1789, on discutait sur le droit de chasse. L'évêque de Chartres avait demandé que le gibier ne pût être détruit qu'avec des armes imiocentes. Cette propooition fit beaucoup rire. Mais Buzot en sentit toute la gra-
(1) Dans ses Mémoires, il se montre philosophe et observa/teur, avec un style parfois original.
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vite et vit qu'elle ne tendait au fond qu'à ôter aux citoyens le droit de posséder une arme à feu. « Faudra-t-il couvrir son champ, dit-il, d'engins, de pièges, de filets ? Les voyageurs ne courront-ils pas autant de risques que si tous les propriétaires étaient armés? Pourquoi ces distinctions? quel sera celui à qui vous la refuserez? Ce privilège ne sera-t-il pas humiliant, et ne sera-t-il pas aussi injuste que l'injustice à laquelle vous voulez remédier ?
a Sans doute, dans un moment de liberté, l'effervescence peut emporter les citoyens au delà des bornes ; c'est l'effet d'un ressort trop longtemps comprimé. Mais, ces moments passés, le calme renaîtra bientôt. Il est des provinces où la liberté de la chasse n'a jamais été méconnue, oii tous les citoyens sont armés, et où jamais il n'arrive aucun désordre; d'ailleurs, un fusil est une arme défensive, est une arme nécessaire à celui qui voudra pendant la nuit garder son champ pour éloigner les bêtes fauves; et l'Ass^emblée nationale n'a pas le droit d'ordonner à un citoyen de ne pas défendre sa propriété. »
C'est du même ton brusque que, le 3 mars 1791, il ré» pondit à l'abbé Gouttes, qui proposait une œuvre de bienfaisance populaire sous le titre de Projet de tontine viagère et d^ amortissement, et à Mirabeau qui, défendant cette proposition, demandait que chaque député abandonnât à cette œuvre cinq jours de son traitement: « Le plan que Ton vous présente, dit Buzot, me paraît plus séduisant qu'avantageux. Il faut que le malheureux trouve dans ses labeurs un profit de 9 livres pour nourrir les actionnaires d'une Compagnie. Il serait possible qu'au bout de dix ans' celui qui se serait gêné, pour assurer un revenu à lui et à ses enfants, n'en retire aucun avantage. Songez à l'immoralité d'une Compagnie qui spéculerait sur la misère du peuple et qui s'approprierait le fruit de son travail. Je ne dirai qu'un mot sur l'amendement de M. Mirabeau. Il s'était flatté que les représentants de la nation concourraient à l'aliment du peuple:
mais de cette idée il en naît une autre. J'entends toujours parler du mot peuple, populariser ; mais ne sommes-nous pas le peuple aussi? Et en lui donnant une portion de nos émoluments, ne serait-ce pas faire une charité à nos propres commettants? Populariser, peuple! mais nous sommes peuple nous-mêmes. Il faut mettre à l'écart ces idées qui tendaient à isoler les représentants de la nation. Indépendamment de la représentation qui nous est déléguée, nous nous représentons nous-mêmes, et nous sommes peuple aussi... »
Cette sortie un peu chagrine contre la langue démagogique fait déjà deviner le futur antagoniste de la Montagne. Dès la Constituante, d'ailleurs, Buzot prend le contre-pied des idées politiques de Robespierre, et rien ne marque la diversité d'opinions des quelques hommes qui siégaient à l'extrême gauche, comme le discours que le député d'Evreux prononça le 21 mai 1791. Ce jour-là, devant Robespierre, il fit, tout en protestant contre le reproche de bicamérisme, l'étrange proposition de diviser le Corps législatif en deux sections, tirées au sort, qui discuteraient séparément les questions importantes.
« Une assemblée, dit-il, est sujette à tous les vices, à toutes les fragilités de la nature humaine. (Il s'élève de violents murmures duns V extrémité gauche.) Elle peut naturellement se laisser entraîner à des excès a humeur, aux élans des grandes passions, à l'enthousiasme, à la partialité et à la prévention ; elle est donc sujette à donner des résultats qui participent de tous ces défauts. La division d'une chambre unique en deux sections, en nécessitant plusieurs discussions, calme les passions, refroidit l'enthousiasme et dissipe la prévention... Ces formes, diton, entraîneront des longueurs. Eh bien, c'est encore là, selon moi, un grand avantage. Les peuples les plus libres sont ceux qui ont le moins de lois. Une seule bonne loi, sagement combinée, vaut mieux qu'une multitude de lois imparfaites. De la multiplicité des lois résultent l'ignorance des lois et leur non-exécution; le moyen le plus sûr
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d'assurer à la nation de bonnes lois, et aux bonnes lois la stabilité qui leur est nécessaire, c'est de rendre leur confection lente et difficile; on fait alors moins de lois, mais on les fait bonnes. Je pourrais citer Montesquieu et les législateurs américains, qui tous ont préféré deux chambres homogènes... (1) »