LE FEU DU CIEL
24. Alors le Seigneur fit dcsceudre de ciel sur Sodome et sur Gomorrlie une pluie de soufre et de feu,
26. Et il perdit ces Tilles aTCC tous leurs habitante, tout le pays à Tentour avec ceux qui l'habitaient, et tout ce qui avait quelque verdeur sur la terre. (Genèse.)
La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir ? Tantôt p.^le, tantôt rouge et splendide à voir.
Morne comme un été stérile ?
On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit. Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit
De Tembrasement d'une ville.
D'où vient-elle ? des cieux, de la mer ou des aïonts ? Est-ce le char de feu qui porte des démons
A quelque planète prochaine ?
O terreur! de son sein, chaos mystérieux, D'où vient que par moments un éclair furieux
Comme un long serpent se déchaîne ?
ri'
La mer! partout la mer! des flots, des flots encor. L'oiseau fatigue en vain son inégal essor.
Ici les flots, In-bas les ondes ; Toujours des flots sans fin par des flots repoussésj L'œil ne voit que des flots dans Fablme entassés
Rouler sous les vagues profondes.
Parfois de grands poissons, à fleur d'eau voyageant, Font reluire au soleil leurs nageoires d'argent,
Ou l'azur de leurs larges queues.
La mer semble un troupeau secouant sa toison ; Mais un cercle d'airain ferme au loin l'hoiîzon ;
Le ciel bleu se mêle aux eaux bleues.
« Faut-il sécher ces mers ? dit le nuage en feu. — Non ! » Il reprit son vol sous le sou file de Dieu.
Dn golfe aux vertes collines Se mirant dans le flot clair! — Des bufiQes, des javelines.
Et des chants joyeux dans l'air !
C'était la tente et la crèche, La tribu qui chasse et pécbr
Qui vit libre, et dont la flèche Joaterait avec l'éclair.
Pour ces errantes familles Jgmaisl^air ne se corrompt.
Les enfants, les jeunes filles, Les guerriers, dansaient en rond, Autour d'un feu sur la grève.
Que le vent courbe et relève, Pareils aux esprits qu'en rêve On voit tourner sur son front.
Les vierges aux seins d'ébène.
Belles comme les beaux soirs.
Riaient de se voir à peine Dans le cuivre des miroirs ; D'autres, joyeuses comme elles, Faisaient jaillir des mamelles De leurs dociles chamelles Un lait blanc sous leurs doigts noirs.
Les hommes, les femmes nues, Se baignaient au gouffre amer. — Ces peuplades inconnues.
Où passaient-elles hier ? — La voix grêle des cymbales.
Qui fait hennir les cavales, Se mêlait par intervalles Aux bruits de la grande mer.
I^a nuée un moment hésitii dans Tespace.
« Est-ce là? » Nul ne sait qui lui répondit ; « Passe \
15 LES ORIIÙNTALES.
L*Égypte ! — Elle étalait, toute blonde d'épis. Ses champs bariolés comme un riche tapis,
Plaines que des plain^^s prolongent ; L*cau vaste et froide au nord, au sud le sable ardent. Se disputent l'Ëgjrpte : elle rît cependant
Entre ces deux mers qui la rongent.
Trois monts bùtis par Thomme au loin perçaient les cieux D'un triple angle de marbre, et dérobaient aux yeux
Leurs bases de cendre inondées ; Et de leur faite aigu jusqu'aux sables dorés, « Allaient s'élargissant leurs monstrueux degrés.
Faits pour des pas de six coudées.
Un sphinx de granit rose, un dieu de marbre vert, Les gardaient, sans qu'il fût vent de flamme au désert
Qui leur fît baisser la paupière.
Des vaisseaux au flanc large entraient dans un grand port. Une ville géante, assise sur le bord.
Baignait dans l'eau ses pieds de pierre.
On entendait mugir le semoun meurtrier, El sur les cailloux blancs les écailles crier
Sous le ventre des crocodiles.
Les obélisques gris s'élançaient d'un seul jet. Comme une peau de tigre, au couchant s'allongcail
Le Nil Jaune, t.icheté d'îles.
LES ORIENTALES. il
L'astrc-roi se couchait. Calme, à l'abri du vent, La mer réfléchissait ce globe d'or vivant,
Ce monde, âme et flambeau du nôtre ; Et dans le ciel rougeâtre et dans les flots vermeils, Comme deux rois amis, on voyait deux soleils
Venir au-devant l'un de l'autre.
• Où faut-il s'arrêter? dit la nuée encor.
— Cherche ! > dit une voix dont trembla le Thabor.
Du sable, puis du sable !
Le désert I noir chaos Toujours inépuisable En monstres, en iléaux !
Ici rien ne s'arrête.
Ces monts à jaune crête.
Quand soufQe la tempête.
Roulent comme des flots !
Parfois, des bruits profanes Troublant ce lieu sacré, Passent les caravanes D'Ophyr ou de Membre.
L'œil de loin buit leur foule.
Qui sur l'ardente houle Ondule et se déroule Comme un serpent marbré.
Ces solitudes moraes, Ces déserts sont à Dieu :
Lui seul en sait les bornes, En marque le milieu.
Toujours plane une brume Sur cette mer qui fume, Et jette pour écume Une cendre de feu.
t Faut-il changer en lac ce désert? dit la nue.
— Plus loin ! > dit Tantre voix du fond des cieux venue.
Comme un énorme écaeil sur les vagues dressé, Comme un amas de tours, vabte et bouleversé.
Voici Babel, déserte et sombre.
Du néant des mortels prodigieux témoin, A.UX rayons de la lune, elle couvrait au loin
Quatre montagnes de son ombre.
L^édiGce écroulé plongeait aux lieux profonde. 'I«es ouragans captifs sous ses larges plafonds
Jetaient une étrange harmonie.
Le genre humain jadis bourdonnait à l'entour» Et sur le globe entier Babel devait un jour
Asseoir sa spirale infinie.
LES ORIENTAJ.ES. 1«
Ses escaliers devaient monter jusqu'au zénith. Chacun des plus grands monts à ses flancs de granit
N'avait pu fournir qu'une dalle ; Et des sommets nouveaux d'autres sommets chargés Sans cesse surgissaient aux yeux découragés
Sur sa tête pyramidale.
Les boas monstrueux, les croçodiles-AtertSy Momdres que des lézards suisses murs en tr'ou verts,
"Glissaient parmi les blocs superbes; Et, colosses perdus dans ses larges contours. Les palmiers chevelus, pendant an front des tours Semblaient d'en bas des touffes d'herbes.
Des éléphants passaient aux fentes de ses murs ; Une forêt croissait sous ses piliers obscurs
Multipliés par la démence ; Des essaims d'aigles roux et de vautours géants Jour et nuit tournoyaient à ses porches béants,
Comme autour d'une ruche immense.
Faut-il Tache ver? dit la nuée en courroux, — Marche! — Seigneur, dil-elie, oii donc m'emportez- vous
Voilà i^ue deux cités, étranges^ inconnues^
Et d'étage en étage escaladant les nues,
Apparaissaient, dormant dans la brume des nuità,
Avec leurs dieux, leur peuple, et leurs chars, et leurs bruil.>.
Dans le même vallon c'étaient deux sœurs couchées.
L'ombre baignait leurs tours par la lune ébanchée<% ;
Puis l'œil entrevoyait, dans le chaos confus,
Aqueducs, escaliers, piliers aux larges fûts.
Chapiteaux évasés ; puis un groupe difforme
D'éléphants de granit portant un dôme énorme;
Des colosses debout, regardant autour d'eux
Ramper des monstres nés d'accouplements hideux ;
Des jardins suspendus, pleins de fleurs et d'arcades,
Et d'arbres noirs penchés sur de vastes cascades :
Des temples, où siégeaient sur de riches carreaux
Cent idoles de jaspe à têtes de taureaux;
Des plafonds d'un seul bloc couvrant de vastes salles,
Où, sans jamais lever leurs têtes colossales.
Veillaient, assis en cercle, et se regardant tous.
Des dieux d'airsdn, posant leurs mains sur leurs genoux
Ces rampes, ces palais, ces sombres avenues.
Où partout surgissaient des formes inconnues.
Ces pontSj ces aqueducs, ces arcs, ces rondes tours,
Effrayaient l'œil perdu dans leurs profonds détours;
On voyait dans les cieux, avec leurs larges ombres,
Monter comme des caps ces édifices sombres,
Immense entassement de ténèbres voilé !
T^ ciel à l'horizon scintillait étoile,
LES OKIEiMALtS. 2!
Et, sous les mille arceaux dû vaste promontoire, Brillait comme à travers une dentelle noire.
Ah! villes de l'enfer, folles dans leurs désirs !
Là, chaque heure inventait de monstrueux plaisirs.
Chaque toit recelait quelque mystère immonde,
Er, comme un double ulcère, elles souillaient le monde.
l'ont dormait cependant : au front des deux cités, A peine encor glissaient quelque pâles clartés. Lampes de la débauche, en naissant disparues, Derniers feux des festins oubliés dans les rues. De grands angles de mur, par la lune blanchis, Coupaient l'ombre, ou tremblaientdansune eau réfléchis. Peut-être on entendait vaguement dans les plaines S'étouffer des baisers, se mêler des haleines, Et les deux villes sœurs, lasses des feux du jour. Murmurer mollement d'une étreinte d'amour! Et le vent, soupirant, sous le frais sycomore. Allait tout parfumé de Sodome à Gomorrhe.
C'est alors que passa le nuage noirci,
Et que la voix d'en haut lui cria : « C'est ici ! »
La nuée éclate !
La flamme écarlate Déchire ses flancs, L'ouvre comme un gouflrc, Tombe en flots de soufre
81 LES ORIExNTALES.
Aux palais croulants.
Et jette, ti'eiublante, Sa lueur sanglante Sur leurs frontons blancs l
Gomorrhe ! Sodome !
De quel brûlant dôme Vos murs sont couverts f L'ardente nuée Sur vous s'est ruée, 0 peuples pervers !
Et ses larges gueules
Sur vos têtes seules Sou£Qent leurs éclairs !
Ce peuple s'éveille, Qui dormait la veille Sans penser à Dieu.
Les grands palais crouienl.
Mille chars qui roulent Heurtent leur essieu ; Et la foule accrue Trouve en chaque rue Un fleuve de feu.
Sur ces tours altières.
Colosses de pierres Trop mal affermis, Abondent dans Pomhve O^s mourants sans nombre Encore endormis , Sur des murs qui pendent
Ainsi se répandent De noires fourmis !
Se peut-il qu'on fuie Sous l'horrible pluie ?
Tout périt, hélas I Le feu qui foudroie Bat les ponts qu'il broie, Crève les toits plats, Roule, tombe et brise Sur la dalle grise Ses rouges éclats !
Sous chaque étincelle .
Grossit et ruisselle Le feu souverain.
Vermeil et limpide, 11 court plus rapide Qu'un cheval sans frein ; Et l'idole infâme.
Croulant dans la flamme , Tort ses bras d'airain I
Il gronde, il ondule, Du peuple incrédule Bal les tours d'argent; Son flot vert et rose, Que le soufre arrose, Fait, en l<?s rongeant, Luire les murailles Comme les écailles D'un lézard changeant.
2i LES ORIENTALES.
Il fond comme cire Agate, porphyre, Pierres du tombeau, Ploie, ainsi qu'un arbre.
Le géant de marbre Qu'ils nommaient Nabo, ■ Et chaque colonne Brûle et tourbillonne Comme un grand flambeau !
En vain quelques mages Portent les images Des dieux du haut lieu ; En vain leur roi penche Sa tunique blanche Sur le soufre bleu ; Le flot qu'il contemple Emporte leur temple Dans ses plis de feu !
Plus loin il charrie Un palais, où crie Un peuple à l'étroit; L'onde incendiaire Mord rilot de pierre Qui fîime et décroît, Flotte à sa surface, Puis fond et s'efface Comme un glaçon froid !
Le grand prêtre arrive Sur l'ardente rive
D*où le reste a fai*
Soudain sa tiare
Prend fea comme un phare.
Et pâle, ébloui,
Sa main qui l'arrache
A son front s'attache,
Et brûle avec lui.
Le peuple, hommes, femmes.
Court.... Partout les flammes Aveuglent ses yeui ; Des deux villes mortes Assiégeant les portes A flots furieux, La foule maudite Croit voir, interdite, L'enfer dans les cieux !
On dit qu* alors, ainsi que pour voir un supplice Un vieux captif se dresse aux murs de sa prison, On vit de loin Babel, leur fatale complice. Regarder par-dessus les monts de l'horizon*
On entendit, durant cet étrange mystère. Un grand bruit qui remplit le monde épouvanté. Si profond qu'il troubla, dan<i leur morne cité. Jusqu'à ces peuples sourds qui vivent sous la terre
86 LES ORIENIALES.
Le feu fat sans pitié ! Pas un des condamnés iVe put fuir de ces murs brûlants et calcinés.
Pourtant, ils levaient leurs mains viles, Et ceux qui s'embrassaient dans un dernier adieu , Terrassés, éblouis, se demandaient quel dieu
Versait un volcan sur leurs villes.
Contre le feu vivant, contre le feu divin,
De larges toits de marbre ils s'abritaient en vain :
Dieu sait atteindre qui le brave.
Ils invoquaient leurs dieux ; mais le feu qui punit Frappait ces dieux muets, dont les yeux de granit
Soudain fondaient en pleurs de lave !
Ainsi tout disparut sous le noir tourbillon, L'homme avec la cité, l'herbe avec le sillon !
Dieu brûla ces mornes campagnes ; Rien ne resta debout de ce peuple détruit, Et le vent inconnu qui souffla cette nuit
Changea la forme des montagnes .
Aujourd'hui le palmier qui croît sur le rocher Sent sa feuille jaunir et sa tige sécber
A cet air qui brûle et qui pèse.
Ces vîlies ne sont plus ; et, miroir du passé. Sur leurs débris éteints s'étend un lac glaeé.
Qui fume comme une fournaise!
Octobre 4 828,