‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 61 sur 99 · A M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

A M. DE LAMARTINE

Te réfèrent flactns 1

HOEUX.

Naguère une même tourmente, Ami, battait nos deux esquifs ; Une même vague écumante Nous jetait aux mêmes récifs ; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés , Et, comme un océan qui roule, Toutes les têtes de la foule Hurlaient à la fois sous nos pieds !

Qu'allais-je faire en cet orage. Moi qui m'échappais du berceau ?

Moi qui vivais d'un peu d'ombrage Et d'un peu d'air, comme l'oiseau ?

A cette mer qui le repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse Où le jour n'osait pénétrer ?

Pourquoi donner à la rafale

134 LES FEUILLES D'AUIOMNE.

Ma belle robe nuptiale Comme une voile à déchirer ?

Cest qae dans mes songes de flamme, Cest que dans mes rêves d'enfant.

J'avais toujours présents à Tàme Ces hommes au front triomphant, Qui, tourmentés d'une autre terre, En ont deviné le mystère Avant que rien en soit venu, Dont la tète au ciel est tournée, Dont l'âme, boussole obstinée.

Toujours cherche un pôle inconnu !

Ces Gamas, en qui rien n'efface Leur indomptable ambition.

Savent qu'on n'a vu qu'une face De l'immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde, Pèsent la terre et pèsent l'onde Comme à la balance du ciel, Et, voyant d'en haut toute cause, Sentent qu'il manque quelque chose A. l'équilibre universel !

Ce contre-poids qui se dérobe, Ils le chercheront, ils iront ; Us rendront sa ceinture au globe, A l'univers son double front ; Ils partent, on plaint leur folie !

L'onde les emporte ; on oublie Le voyage et le voyageur !•..—

Toat à coup de la mer profonde Ils ressortent avec leur monde, Gomme ayec sa perle un plongeur 1

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée, Moi, je cherchais un monde aussi 1 Mais, à peine loin du rivage.

J'ai vu sur Pocéan sauvage Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déchire Entre les voiles du navire Et les ailes de Taquilon 1

C'est alors qu'en l'orage sombre J'entrevis ton màt glorieux Qui, bien avant le mien, dans l'ombre, Fatiguait l'autan furieux.

Alors la tempête était haute, Nous combattîmes côte à côte, Tous deux, moi barque, toi vaisseau, Comme le frère auprès du frère.

Comme le nid auprès de l'aire.

Comme auprès du lit le berceau !

L'autan criait dans nos antennes.

Le flot lavait nos ponts mouvants.

Nos banderoles incertaines Frissonnaient au souffle des venu Nous voyions les vagues humides.

Gomme des cavales numides.

236 LES FEUILLES D'AUTOMINE.

Se dresser, hennir, écorner; L'éclair, rougissant chaque lame, Mettait des crinières de flamme A. tons ces coursiers de la mer !

Nous, écheyelés dans la brome.

Chantant plus haut dans l'ouragan. Nous admirions la vaste écume Et la beauté de TOcéan !

Tandis que la foudre sublime Planait toute en feu sur l'abtme.

Nous chantions, hardis matelots, La laissant passer sur nos têtes.

Et, comme Poiseau des tempêtes, Tremper ses ailes dans les flots !

Échangeant nos signaux fidèles Et nous saluant de la voix.

Pareils à deux sœurs hirondelles, Nous voulions, tous deux à la fois.

Doubler le même promontoire.

Remporter la même victoire.

Dépasser le siècle en courroux; Nous tentions le même voyage ; Nous voyions surgir dans Torage Le même Adamastor jaloux !

Bientôt la nuit toujours croissante, Ou quelque vent qui t'emportait.

M'a dérobé ta nef puissante Dont l'ombre auprès de moi flottait I Seul je sms resté sous la nue,

Depuis, Torage continue, Le temps est noir, le irent mauvais ; L'ombre m'enveloppe et m'isole, Et, si je n'avais ma boussole.

Je ne saurais pas où je vais !•

Dans cette tourmente fatale

J'ai passé les nuits et les jours ,

J'ai pleuré la terre natale,

Et mon enfance et mes amours.

Si j'implorais le flot qui gronde.

Toutes les cavernes de l'onde

Se rouvraient jusqu'au fond des mers ;

Si j'invoquais le ciel, l'orage,

Avec plus de bruit et de rage,

Secouait sa gerbe d'éclairs !

Longtemps, laissant le vent bruire, Je t'ai cherché, criant ton nom !

Voici qu'enfin je te vois luire A la cime de Thonzon.

Mais ce n'est plus la nef ployée Battue, errante, foudroyée Sous tous les caprices des cieux ; Rêvant d'idéales conquêtes, Risquant à travers les tempêtes Un voyage mystérieux I

C'est un navire magnifique Bercé par le flot souriant.

Qui, sur l'océan pacifique.

Vient du côté de l'orient I

t38 LES FEUILLES D' AUTOMNE

Toujours en avant de sa voile On voit cheminer une étoile Qui rayonne à Tœil ébloui ; Jamais on ne le voit éclore Sans une étincelante aurore Qui se lève derrière lui '

Le ciel serein, la mer sereine L'enveloppent de tous côtés ; Par ses m&ts et par sa carène 11 plonge aux deux immensités !

Le flot s'y brise en étincelles , Ses voiles sont comme des ailes Au soufBe qui vient les gonfler ; Il vogue, il vogue vers la plage, Et, comme le cygne qui nage, On sent qu'il pourrait s'envoler I

Le peuple, auquel il se révèle Comme une blanche vision.

Roule, prolonge et renouvelle Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive.

« Oh ! dit-elle, il vient, il arrive 1 » Elle l'appelle avec des pleurs.

Et le vent porte au beau navire.

Comme à Dieu Fencens et la myrrhe.

L'haleine de la terre en fleurs !

Oh \ rentre au port, esquif sublime !

Jette l'ancre loin des frimas l Vois cette couronne unanime

LES FEUILLES D'AUTOMNE. t39

Que la foule attache à tes mâts t

Oublie et Tonde et l'aventure,

Et le labeur de la mâture,

Et le soufiEle orageux du nord ;

Triomphe à l'abri des naufrages,

Et ris-toi de tous les orages •

Qui rongent les chaînes du port I

Tu reviens de ton Amérique 1

Ton monde est trouvé ! — Sur les flots

Ce monde, à ton souffle Ijrrique,

Gomme un œuf sublime est éclps !

C'est un univers qui s'éveille !

Une création pareille

A celle qui rayonne au jour !

De nouveaux infinis qui s'ouvrent !

Un de ces mondes que découvrent

Ceux qui de l'àme ont fait le tour !

Tu peux dire à qui doute encore :

« J'en viens ! j'en ai cueilli ce fruit ! Votre aurore n'est pas l'aurore.

Et votre nuit n'est pas la nuit.

Votre soleil ne vaut pas l'autre !

Leur jour est plus bleu que le vôtre ! Dieu montre sa face en leur ciel !

J'ai vu luire une croix d'étoiles Clouée à leurs nocturnes voiles Comme un labarum éternel ! »

Tu dirais la verte savane, Les hautes herbes des déserts.

Et les bois dont le zéphjrr vanne Tontes les graines dans les airs ; Les grandes forêts inconnues ; Les caps d^où s^envolent les nues Comme Tencens des saints trépieds ; t^es fruits de lait et d*ambroisie, Et les mines de poésie Dont tu jettes l'or à leurs pieds !

Et puis encor tu pourrais dire, Sans épuiser ton univers, Ses monts d'agate et de porphyre ; Ses fleuves qui noieraient leurs mers ; De ce monde, né de la veille , Tu peindrais la beauté vermeille, Terre vierge et féconde à tous. Patrie où rien ne nous repousse, Et ta voix magnifique et douce Les ferait tomber à genoux I

Désormais, à tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi.

En foule ils courront aux rivages Comme un peuple autour de son roi I Mille acclamations sur Tonde Suivront longtemps ta voile blonde Brillante en mer comme un fanal, Salueront le vent qui t'enlève, Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triomphal I

Ahl soit qn*au port ton vaisseau dorme,

Soit qu'il se livre sans effroi Aux baisers de la mer difforme Qui hurle béante sous moi, De ta sérénité sublime Regarde parfois dans Pabime, Avec des yeux de pleurs remplis, Ce point noir dans ton ciel limpide, Ce tourbillon sombre et rapide Qui roule une voile en ses plis !

C'est mon tourbillon, c'est ma voile l

C'est l'ouragan qui, furieux,

A mesure éteint chaque étoile

Qui se hasarde dans mes cieux !

C'est la tourmente qui m'emporte !

C'est la nuée ardente et forte

Qui se joue avec moi dans l'air.

Et tournoyant comme une roue,

Fait étinceler sur ma proue

Le glaive acéré de l'éclair ! ^

Alors, d'un cœur tendre et fidèle»

Ami, souviens-toi de l'ami i

Que toujours poursuit à coups d'aile

Le vent dans ta voile endormi I

Songe que du sein de l'orage

Il t'a vu surgir au rivage

Dans un triomphe universel.

Et qu'alors il levait la tète,

Et qu'il oubliait sa tempête

Pour chanter l'azur de ton ciel !

2(i2 LES FEUILLES D'AUTOMNE.

Et si mon invisible monde Tonjoûrs à Thorizon me fait, Si rien ne germe dans cette onde Que je laboare jour et nuit, Si mon navire de mystère Se brise à cette ingrate terre Que cbercbent mes yeux obstines .

Pleure, ami, mon ombre jalouse !

Colomb doit plaindre Lapeyrouse :

Tous deux étaient prédestiné'^

Juin I8M.

OE5 FEUILFZS D'AUTOMNR. 243

iEstoat infelii.

Un jour au mont Atlas les collÎDes jalouses

Dirent : » Vois nos prés Terts, vois nos fraîches pelouses

Où vient la jeune fille, errant en liberté,

Chanter, rire et rêver après qu'elle a chanté ;

Nos pieds que l'Océan baine en grondant à peine

Le sauvage Océan I notre tète sereine,

.4 qui Tété de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs l

Mais toi, géant ! — d'où vient que sur ta tète chauve

Planent incessamment des aigles à Tœil fauve ?

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid.

Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abîmes pleins d'ocabic

Quel orage étemel te bat d'un éclair sombre ?

Qui t'a mis tant de neige et de rides au front ?

Et ce front, où jamais printemps ne souriront.

Qui donc le courbe ainsi ? quelle sueur l'inonde ?•••

4 lias leur répondit : « C'est que je porte un monde» »

Arrtt isao.

»kh LES FEOLLES VAnOXSE.

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