‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 71 sur 99 · SOLEILS COUCHANTS · texte numérisé non relu

SOLEILS COUCHANTS

Merveilleux tableaaz aue la vue décooTre à la pensée.

€■• ICoDim.

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs. Soit qu'ils dorent le front des antiques manoirs

Ensevelis dans les feuillages ; Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de fei* " Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu

A des archipels de nuages.

Oh ! regardez le ciel ! cent nuages mouvants. Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,

Groupent leurs formes inconnues ; Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair, Comme si tout à coup quelque géant de l'air ^ Tirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor ; Tantôt fait, à l'égal des larges dômes d'or.

3i0 LES FEUILLES D'AUTOMNE.

Luire le toit d'une cbaumière y On dispute aux brouillards des vagues horizons ^ Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,

Comme de grands lacs de lumière.

Puis Yoilà qu'on croit yoir, dans le ciel balayé , Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,

Aux trois rangs de dents acérées ; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir , Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir

Comme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais, puis Pair tremble et tout fuit. L'édifice effrayant des nuages détruit

S'écroule en ruines pressées ; 11 jonche au loin le ciel, et ses cônes vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos têtes, pareils

A des montagnes renversées

Ce nuage de plpmb, d'or, de cuivre, de fer. Où Touragau, la trombe, et la foudre et Tenfer

Dorment avec de sourds murmures^ C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds

Ses retentissantes armures I

Tout s'en va 1 Le soleil, d'en haut précipité, Conune un globe d'airain qui, rouge, est rejeté

Dans les fournaises remuées, £n tombant sur leurs flots, que son choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith

L'ardente écun^e des nuées I

Oh I contemplez le ciel I et dès qu'a fui le jour. En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,

Regardez à travers ses voiles^ Un mystère est an fond de leur grave beautç : L'hiver, quand ils sont noirs comme un lincfiql; l'çt^.

Quand la nuit l^s brode d'étoiles.

Juin m2^.

Le jour s'enfuit des deux ; sous leur transparent voile De moments en moments se hasarde une étoile ; La nuit, pas à pas, monte an trône obscur des soirs ; Un coin du ciel est brun, l'autre lutte avec l'ombre ; Et déjà, succédant au couchant rouge et sombre. Le crépuscule gris meurt sur les coteaux noirs.

Et là-bas, allumant ses vitres étoîlées. Avec sa cathédrale aux flèches dentelées, Les tours de son palais, les tours de sa prison, Avec ses hauts clochers, sa bastille obscurcie, Posée au bord du ciel comme une longue sde , La ville aux mille toits découpe l'horizon.

Oh ! qui m'emportera sur^quelque tour sublime D'où la cité sous moi s'ouvre comme un abîme 1 Que j'entende, écoutant la villeoù nous rampons, Mourir sa vaste voix, qui semble un en de veuve. Et qui, le jour, gémit plus haut que le grand fleuve,

Le grand fleure irrité luttant contre les ponts !

Que je voie, à mes yeux en fuyant apparues, Les étoiles des chars se croiser dans les rues. Et serpenter le peuple en l'étroit carrefour, Et tarir la fumée au bout des cheminées, Et, glissant sur le front des maisons blasonnées. Cent clartés naître, luire et passer tour à tour I

Que la vieille cité, devant moi, sur sa couche

S'étende; qu'un soupir s'échappe de sa bouche,

Comme si de fatigue o^ l'entendait gémir I

Que, veillant seul, debout sur son front que je foule.

Avec mille bruits sourds d'océan et de foule.

Je regarde à mes pieds la géante dormir !

Juillet 4828.

Plus loin! allonsplus loin! —Aux feuxdu couchant sombre,

J'aime à voir dans les champscroltre et marcher monombre.

Et puis, la ville est là : je l'entends, je la voi.

Pour que j'écoute en paix ce que dit ma pensée, Ce Paris, à la voix cassée.

Bourdonne encore trop près de moi.

Je veux fuir assez loin pour qu'un buisson me cache Ce brouillard, que son front porte comme un panache, Ce nuage étemel sur ses tours arrêté , Pour que du moucheron, quî bruit et qui passe,

L'humble et grêle murmure efface La grande voix de la cité 1

Août 4828.

Oh I sur des ailes, dans les nues, Laisseas-moi fuir! laissez-moi fuir!

Loin des régions inconnues C'est assez rêver et languir 1 Laissez-moi fuir vers d'autres mondes.

G'<est assez, dans les nuits profondes, Suivre un phare, chercher un mot. C'est assez de songe et de doute.

Cette voix que d'en bas j'écoute, Peut-être on 1 entend mieux là-haut.

Allons I des ailes ou des voiles I Allons I un vaisseau tout armé !

Je yeux voir les autres étoiles Et la croix du Sud enflammé.

Peut-être dans cette autre terre Trouve-t-on la clef du mystère Caché sous l'ordre universel ; Et peut-être aux fils de la lyre Est-il plus facile de lire Dans cette autre page du ciel !

Août 4828.

314 LES FEUILLES D'AXJTOMNE.

Qaelquefoisi sous les plis des nuages trompeurs. Loin dans l'air, à travers les brèches des vapeurs

Par le vent du soir remuées, Derrière les derniers brouillards, plus loin encor. Apparaissent soudain les mille étages d'or

D'un édifice de nuées ;

Et Foeil épouvanté, par delà tou^ nos cieux, Sur une ils de l'air 9^ vol a^dacieipc,

Dans l'éther libre ave^tqrée, L'œil croit voif jusqu'au ciel monter, IPQiitci' toujours^. Avec ses escaliers, ses ponts, ses gran^^s |ou|rs,

Quelque Babel démesurée!

Septembfe I8S8.

Le soleil s'est couché ce soir diins les nuées ; Demain viendra l'orage, et le soir, et la nuit; Puis l'aube, et ses clartés de vapeurs obstruées , Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s'enfuit !

Tons ces jours passeront; ils passeront en foule Sur la face des mers, sur la face des monts, Sur les fleuves d'argent, sur les forêts où roule Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

LES FEtJILLES D'AUTOMNE. 3i3

Et la face des eaux, et le front des montagnes, Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts S'iront rajeunissant; le fleuve des campagnes Prendra sans cesse aux monts le flot qu'il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tète,

Je passe, et, refroidi sfops ce soleil joyeux,

Je m'en irai bientôt, au milieu de la fête.

Sans que rien manque au monde immense et radieux i

Avril 4829.

Oh 1 talk not to me of a nune great in story . The days of our yooth are ^e daya os cor glory ; And the myrtle and iyy of sweet two-and-tw^enty Are worth ail yonr laorels, though erer so plenty.

Bt&oit.

Un jour vient où soudain l'artiste généreux

A leur poids sur son front sent les ans plus nombreux.

Un matin il s'éveille avec cette pensée :

« Jeunesse aux jours dorés, je t'ai donc dépensée I

Oh I qu'il m'en reste peu ! Je vois le fond du sort.

Comme un prodigue en pleurs le fond du coffre-fort ! »

Il sent, sous le soleil qui plus ardent s'épanche, Comme à midi les fleurs, sa tête qui se penche ; Si d'aventure il trouve, en suivant son destin, Le gazon sous ses pas mouillé comme au matin, Il dit; car il sait bien que son aube est passée : c C'est de la pluie, hélas ! et non de la rosée ! >

C'en est fait. Son génie est plus mûr désormais; Son aile atteint peut-être à de plus fiers sommets ; La fumée est plus rare au foyer qu'il allume; Son astre haut monté soulève moins de brume ;

Son coursier applaudi parcourt mieux le champ clos ; Mais il n'a plus en lui, pour Tépandre à grands flots Sur des oeuvres de grâce et d'amour couronnées, XiC frais enchantement de ses jeunes années !

Oh ! rien ne rend cela ! — Quand il s'en va cherchant Ces pensers de hasard que Ton trouve en marchant, Et qui font que le soir Pardste chez son hôte Rentre le cœur plus fier et la tête plus haute ; Quand il sort pour rêver, et qu'il erre incertain. Soit dans les prés lustrés au gazon de satin, Soit dans un bois qu'emplit cette chanson sonore Que le petit oiseau chante à la jeune aurore, Soit dans le carrefour bruyant et fréquenté , — Car Paris et la foule ont aussi leur beauté, Et les passants ne sont, le soir, sur les quais sombres, Qu'un flux et qu'un reflux de lumières et d'ombres ; — Toujours au fond de tout, toujours dans son esprit, Même quand l'art le tient, l'enivre et lui sourit, Même dans ses chansons, même dans ses pensées Les plus joyeusement écloses et bercées, U retrouve, attristé, le regret morne et froid Du passé disparu, du passé quel qu'il soit 1

Novembre 4Sai.

31 « LES FEUILLES D'ÀUTOMKE,

xxxvn

LÀ PRIÈRE POUR 'rôtis.

Ora pro iuAAbI

Ma fille 1 va prier. -* Voîà, la nuit est vénùè.

Une planète d'or là-bas percé la nue ;

La brume des coteaux fait trembler le contour ^

A peine un char lointain gUsse dans Tombre... Écoute !

Tout rentre et se repose ; et l'arbre de là route

Secoue au vent du soir la poussière du jour!

Le crépuscule, ouvrant la nuit iqui les recèle^ Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ; L'occident amincit sa frange de carmin ; La nuit de l'eau dans l'ombre argenté la surface ; Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s'efface f Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine. Prions : voici la nuit 1 la nuit grave et sereine I Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour, Les étangs, les troupeaux, avec leur voix cassée «

LES FEUILLES D'AUTOMNE 3i9

Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée A besoin de sommeil, de prière et d'amour !

C'est 1 heure où les enfants parlent avec les anges. Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel, Mains jointes et pieds nus, k genoux sur la pierre, Disant à la même heure une même prière. Demandent pour nous grâce au père universel !

Et puis ils dormiront. — Alors, épars aans Pomore, Les rêves d'or, essaim tumultueux, sans nombre. Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin. Voyant de loin leur souffle et leurs bouches vermeilles. Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles, Viendront s'abattre en foule à leurs rideaux de lin !

O sommeil du berceau I prière de Tenfance ! Voix qui toujours caresse ei qui jamais n'offense 1 Douce religion,- qui s'égajre et qui rit I Prélude du concert de la nuit solennelle ! Ainsi que l'oiseau met sa tète sous son aile. L'enfant dans la prière endort son jeune esprit !

Ma fille, va prier ! — D'abord, surtout, pour celle Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle, Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel. Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère, Faisant pour toi deux parts dans cette vie amere.

320 LES FEUILL 5 D'AUTOMNE.

Toujours a bu l'absinthe et t'a laissé le miel !

Puis ensuite pour moi ! j'en ai plus besoin qu'elle ! Elle esty ainsi que toi, bonne, simple et fidèle ! Elle a le cœur limpide et le front satisfait. Beaucoup ont sa pitié ; nul ne lui fait envie ; Sage et douce, elle prend patiemment la vie ; Elle souffre le mal sans SAYoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice

N'a touché seulement à l'écorce du vice;

Nul piège ne Tattire à son riant tableau ;

Elle est pleine d'oubli pour les choses passées ;

Elle ne connaît pas les mauvaises pensées

Qui passent dans l'esprit comme une ombre sur l'eau.

Elle ignore, — à jamais ignore-les comme elle ! — Ces mbères du monde où notre âme se mêle, Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs. Passions sur le cœur flottant comme une écume. Intimes souvenirs de honte et d'amertume Qui font monter au front de subites rougeurs !

Moi, je sais mieux la vie, et je pourrai te dire. Quand tu seras plus grande et qu'il faudra t'instruire. Que poursuivre l'empire, et la fortune et l'art. C'est folie et néant; que l'urne aléatoire Nous jette bien souvent la honte pour la gloire, Et que l'on perd son âme à ce jeu de hasard !

L'àme en vivant s'altère ; et quoiqu'en toute chose La fin soit transparente et laisse voir la cause,

LES FEUILLES D'AUTOMPŒ. 321

On vieillît sous le vice et Terreur abattu; A force de marcher Phomine erre, l'esprit doute* Tous laissent quelque chose aux buissons de la route, Les troupeaux leur toison et l'homme sa vertu I

Va donc prier pour moi I — Db pour toute prière : « Seigneur, Seigneur mon Dieu, vous êtes notre père. Grâce, vous êtes bon I grâce, vous êtes grand ! > Labse aller ta parole où ton âme l'envoie ; Ne t'inquiète pas, toute chose a sa voie. Ne t'inquiète pas du chemin qu'elle prend !

U n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

Le fleuve jusqu'aux mers dans les plaines serpente

L'abeille sait la fleur qui recèle le miel.

Tonte aile vers son but incessamment retombe :

L'aîgle vole au soleil^ le vautour à la tombe,

L'hirondelle au printemps, et la prière au ciel I

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s'est envolée. Je suis comme l'esclave, assis dans la vallée, Qui dépose sa charge aux bornes du chemin; Je me sens plus léger; car ce fardeau de peine, De fautes et d'erreurs qu'en gémissant je traîne, Ta prière en chantant l'emporte dans sa main I

Va prier pour ton père ! — Afin que je sois digne De voir passer en rêve un ange an v6l de cygne, Pour que mon âme brûle avec les encensoirs! Efface mes péchés sous ton souffle candide. Afin que mon cœur soit innocent et splendide Comme un pavé d'autel qu'on lave tous les soirs !

Prie encor pour tous ceux qui passent Sur cette terre des vivants !

Pour ceux dont les sentiers s^efiacent A tous les flots, à tous les vents!

Pour rinsensé qui met sa joie Dans Tcclat d*un manteau de soie, Dans la vitesse d*an cheval I Pour quiconque souffre et travaille, Qu*il s'en revienne ou qu*il s'en aille, Qu'il fasse le bien ou le mal !

Pour celui que le plaisir souille D'embrassements jusqu'au matin, Qui prend Theure où l'on s'agenouiUe Pour sa danse et pour son festin, Qui fait hurler l'orgie infâme Au même instant du soir où l'âme Répète son hymne assidu, Et, quand la prière est éteinte.

Poursuit, comme s'il avait crainte Que Dieu ne l'ait pas entendu i

Enfant I pour les vierges voilées I Pour le prisonnier dans sa tour!

Pour les femmes échevelées Qui vendent le doux nom d'amour I Pour l'esprit qui rêve et médite !

Pour l'impie à la voix maudite

LES FEUILLES D'AUTOMNE. 3i3

Qui blasphème la sainte loi I — Car la prière est inGnie I Car ta crois pour celui qui nie !

Car Tenfance tient lieu de foi!

Prie aussi pour ceux que recouvre La pierre du tombeau dormant, Noir précipice qui s'cntr'ouvre Sous notre foule à tout moment I Toutes ces âmes en disgrâce Ont besoin qu'on les débarrasse De la \îcille rouille du corps.

Souffrent^elles moins pour se tsdre?

Enfant I regardons sous la terre !

U faut avoir pitié des morts !

A genoux, à genoux, à genoux sur la terre Où ton père a son père, où ta mère a sa mère, Où tout ce qui vécut dort d'un sommeil profond 1 Abîme où la poussière est mêlée aux poussières, Où sous son père encore on retrouve des pères, Comme Tonde sous Tonde en une mer sans fond I

Enfant I quand tu t'endors, tu ris! L'essaim des songes Tourbillonne, joyeux, dans l'ombre où tu te plonges, S'effarouche à ton souffle, et puis revient encor; Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j'aime. En roènie temps que l'aube, œil céleste elle-même, Entr'ouvre à l'horizon sa paupière aux cils d'or I

Sf4 LES FEUILLES D'AUTOMNE.

Mais eazy si ta sayais de quel sommeil ils dorment! Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu'ils déforment. Les anges autour d'eux ne chantent pas en chœur. De tout ce qu'ib ont fait le rêve les accable. Pas d'aube pour leur nuit ; le remords implacable S'est fait ver du sépulcre et leur ronge le cœur.

Tu peux avec un mot, tu peux d'une parole, Faire que le remords prenne une aile et s'envole; Qu'une douce chaleur réjouisse leurs os ; Qu'un rayon touche encor leur paupière ravie, Et qu'il leur vienne un bruit de lumière et de vie, Quelque chose des vents, des forêts et des eaux I

Oh ! dis-moi, quand tu vas, jeune et déjà pensive. Errer au bord d'un flot qui se plaint sur sa rive, Sous des arbres dont l'ombre emplit l'âme d'effroi. Parfois, dans les soupirs de l'onde et de la brise, N'entends-tu pas de souffle et de voix qui te dise : < Enfant ! quand vous prierez, prierez* vous pas pour moi ? »

C*est la plainte des morts I — Les morts pour qui l'on prie Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie. |

Nul démon ne leur jette un sourire moqueur. Ceux qu'on oublie, hélas I — leur nuit est froideet sombre, Toujours quelque arbre affreux, qui les tient sous son ombre Leur plonge sans pitié des racines au cœur !

^rie 1 afin que le père, et l'oncle et les aïeules, Qui ne demandent plus que nos prières seules. Tressaillent dans leur tombe en s'entendant nommer, Sachent que sur la terre on se souvient encorey

Ety comme le sillon qui sent la fleur éclore, Sentent dans leur œil yide une larme germer I

Ce n*est pas à moi, ma colombe.

De prier pour tous les mortels, Pour les vivants dont la foi tombe.

Pour tous ceux qu'enferme la tombe.

Cette racine des autels!

Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine, Pleine d'erreurs, vide de foi.

Qui prierais pour la race humaine, Puisque ma voix suHit à peine, Seigneur, à vous prier pour moi !

Non, si pour la terre méchante Quelqu'un peut prier aujourd'hui.

C'est toi, dont la parole chante, C'est toi : ta prière innocente.

Enfant, peut se charger d'autrui 1

Ah I demande à ce père auguste Qui sourit à ton oraison Pourquoi l'arbre étouffe l'arbuste, Et qui fait du juste à l'injuste Chanceler l'humaine raison.

Demande-lui si la sagesse N'appartient qu'à l'éternité ;

326 LES FEUILLES D'AUTOIWNE.

Pourquoi son souffle nous abaisse ; Pourquoi dans la tombe sans cesse Il effeuille rbumanité.

Pour ceux que les vices consument, Les enfants veillent au saint lieu ; Ce sont des fleurs qui le parfument, Ce sont des encensoirs qui fument.

Ce sont des voix qui vont à Dieu I

Laissons faire ces voix sublimes, Laissons les enfants à genoux.

Pécheurs I nous avons tous nos crimes.

Nous ^penchons tous sur les abîmes, L^enfance doit prier pour tous !

Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière

A ton père, à ta mèi^, aux pères de ton père;

Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,

Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.

Fais en priant le tour des misères du monde ;

Donne à tous ! donne aux morts l — enfin, donne au Seigneur^.

c Quoi I murmure ta voix qui veut parler et n'ose, Au Seigneur, au Très-Haut, manque-t-il quelque chose? Il est le Saint des saints, il est le Roi des rois I H se fait des soleils un cortège suprême I Il fait baisser la voix à POcéan lui-même ! Il est seul I il est tout 1 à jamais 1 à la fois ! »

Enfant, quand tout le jour vous avez en famille, Tes deux frères et toi, joué sous la charmille, lie soir vous êtes las, vos membres sont plies. Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales, £t, baisant tour à tour vos têtes inégales. Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.

£h bien I il est quelqu'un dans ce monde où nous sommes Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes. Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu. Un bon pasteur qui suit sa brebis égarée, Un pèlerin qui va de contrée en contrée. Ce passant, ce pasteur, ce pèlerin, c^est Dieu !

Le soir il est bien las 1 il faut, pour qu'il sonne. Une &me qui le serve, un enfant qui le prie. Un peu d*amour! O toi qui ne sais pas tromper, Porte-lui ton cœur plein d'innocence et d'extase. Tremblante et Tœil baissé, comme un précieux vase Dont on craint de laisser une goutte échapper !

Porte-lui ta prière I et quand, à quelque flamme Qui d'une chaleur douce emplira ta jeune âme. Tu verras qu'il est proche, alors, 6 mon bonheur, O mon enfant I sans craindre affront ni raillerie. Verse, comme autre f(»is Marthe, sœur de Marie, Verse tout ton parfum sur les pieds da Seigneur !

O œyrrhe ! 6 cinname !

Nard cher aux époux 1 Baume! étherl dictame!

De l'eau, de la flamme^ Parfums les plus doux l

Prés que Tonde arrose î Vapeurs de l'autel !

Lèvres de la rose Où l'abeille pose Sa bouche de miel !

Jasmin I asphodèle !

Encensoirs flottants!

Branche verte et frêle Où fait rhirondelle Son nid au printemps!

Lis que fait éclore Le frais arrosoir !

Ambre que Dieu dore i Souffle de Taurore, Haleine du soir!

Parfum de la sève Dans les bois mouvants I Odeur de la grève

Qoi la nnit s'élèye Sur Taile des vents!

Fleurs dont la chapelle Se fait un trésor!

Flamme solennelle.

Fumée étemelle Des sept lampes d'ori

Tiges qu'a brisées Le tranchant du fer l Urnes embrasées I Esprits des rosées Qui flottez dans Pair I

Fêtes réjouies D'encens et de bruits!

Senteurs inouïes Fleurs épanouies Au souffle des nuits!

Odeurs immortelles Que les Ariel, Archanges fidèles, Prennent sur leurs ailes En venant du ciel I

G couche première Du premier époux!

De la terre entière, Des champs de lumière Parfums les plus doux!

Dans Tauguste sphère Parfums, qu'dles-vous, Près de la prière Qui dans la poussière S'épanche à genoux?

Près du cri d'une âme Qui fond en sanglots, Implore et réclame, Et s'exhale en flamme, Et se verse à flots I

Près de Thumhle offrande D'un enfant de lin Dont r extase est grande Et qui recommande Son père orphelin?

Bouche qui soupire.

Mais sans murmurer Ineffable lyrel Voix qui fait sourire Et qui fait pleurer I

Quand elle prie, un ange est debout auprès d'elle, Caressant ses cheveux des plumes de son aile. Essuyant d'un baiser son œil de pleurs terni. Venu pour l'écouter sans que l'enfant l'appelle,

LES FEUILLES D'AUTOIVINE. aS4

Esprit qui tient le livre où Tinnocente épèlè, £t qui pour remonter attend qu'elle ait fini.

Son beau front incliné semble un vase qu'il penche Pour recevoir les flots de ce cœur qui s'épanche; Il prend tout, pleurs d'amour et soupirs de douleur; Sans changer de nature il s'emplit de cette kme^ Comme le pur cristal que notre soif réclame S'emplit d'eau jusqu'aux bords sans changer de couleur.

Ah I c'est pour le Seigneur sans doute qu'il recueille Ces larmes goutte à goutte et ce lis feuille à feuille ! Et puis il reviendra se ranger au saint lieu. Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine, Pour étancher le soir, comme une coupe pleine, Ce grand besoin d'amour, la seule soif de Dieu !

Enfant 1 dans ce concert qui d'en bas le salue, La voix par Dieu lui-même entre toutes élue , C'est la tienne, 6 ma fille 1 elle a tant de douceur, Sar des ailes de flamme elle monte si pure. Elle expire si bien en amoureux murmure, Que les vierges du ciel disent : « C'est une sœuri »

Oh ! bien loin de la voie Où marche le pécheur.

Chemine où Dieu t'envoie I Enfant, garde ta joie I Lis, garde ta blancheur f

332 LES FEUILLES D'AUTOMIŒ.

Sois humble : que t'importe Le riche et le puissant!

Un souffle les emporte.

La force la plus forte Cest on coBor innocent I

Bien souvent Dieu repousse Du pied les hautes tours ^ Mais dans le nid de mousse Oà chante une voix douce n regarde toujours !

Reste à la solitude!

Reste à la pauvreté 1 Vis sans inquiétude, Et ne te fais étude Que de l'éternité 1

n est, loin de nos villes Et loin de nos douleurs, Des lacs purs et tranquilles Et dont toutes les îles Sont des bouquets de fleurs

Flots d'aïur où l'on aime A laver ses remords; D'un charme si suprême Que l'incrédule même S'agenouiUe à leurs bords

L'ombre qui les inonde Calme et nous rend meilleurs.

Lenr paix est si profonde.

Que jamais à leur onde On n'a mêlé de pleurs!

Et le jonr, que leur plaine Reflète éblouissant.

Trouve Tean si sereine Qu'il y hasarde à peine Un nuage en passant!

Ces lacs que rien n'altère, Entre des monts géants Dieu les met sur la terre, Loin du souffle adultère Des sombres océans,

Pour que nul vent aride, Nul flot mêlé de fiel N'empoisonne et ne ride Ces gouttes d'eau limpide Où se mire le ciel !

0 ma fille, &me heureuse !

0 lac de pureté l Dans la vallée ombreuse.

Reste où ton Dieu te creuse Un lit plus abrité !

Lac que le ciel parfume I Le monde est une mer ; Son souffle est plein de brume, Un peu de son écume Rendrait ton flot amer 1

334 LES FEUILLES D'AUTOMNK.

£t toi, céleste ami qui gardes son enfance. Qui le jour et la nuit lui fais une défense

De tes ailes d*azur!

Invisible trépied où s'allume sa flamme I Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,

Cygne de ce lac pur 1

Dieu te Fa conGée et je te la confie I Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie

Sa frêle humanité I Qu'elle garde à jamais, réjouie ou souffrante, Cet œil plein de rayons, cette âme transparente.

Cette sérénité

Qui fait que tout le jour, et sans qu'elle te voie, Ecartant de son cœur faux désirs, fausse joie,

Mensonge et passion.

Prosternant à ses pieds ta couronne inmiortelle, Conune elle devant Dieu, tu te tiens devant elle

En adoration I

loin i §30.

xxxvm

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