‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 74 sur 99 · PRÉLUDE · texte numérisé non relu

PRÉLUDE

De quel Dom te nommer, heure trouble où nous sommes Tous les fronts sont baignés de livides sueurs. Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances, passions, désespoir, espérances.

Rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nmt ;

Et le monde, sur qui flottent les apparences.

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit.

Le bruit que fait cette ombre assourdit la pensée : Tout s'y mêle, depuis le chant de l'oiseleur Jusqu'au frémissement de la feuille froissée Qui cache un nid peut-être ou qui couve une fleur.

Tout s*y mêle 1 les pas égarés hors des voies Qui cherchent leur chemin dans les champs spacieux ; Les roseaux verts froissant leurs luisantes courroies ; Les angélus lointains dispersés dans les cieux ;

Le lierre tressaillant dans les fentes des voûtes ; Le vent, funeste au loin au nocher qui périt ; Les chars embarrassés dans les tournants des routes, S'accrochant par l'essieu comme nous par l'esprit ;

La mendiante en pleurs qui marche exténuée ;

Celui qui dit Satan ou qui dit Jéhova ;

La clameur des passants bientôt diminuée ;

La voix du cœur qui sent, le bruit du pied qui va :

Les ondes que toi seul, 6 Dieu, comptes etnonmies; L'air qui fuit ; le caillou par le ruisseau lavé ; Et tout ce que, chargés des vains projets des hommes, Le soc dit au sillon et la roue au pavé ;

Et la barque, où dans l'ombre on entend une lyre, Qui passe, et loin du bord s*abandonne an courant, Et Forgue des forêts qui sur les monts soupire. Et cette voix qui sort des villes en pleurant I

Et Thomme qui gémit à côté de la chose ;

Car dans ce siècle, en proie aux sourires moqueurs,

Toute conviction en peu d'instants dépose

Le doute, lie affreuse, au fond de tons les cœurs 1

Et de ces bruits divers, redoutable ou propice. Sort l'étrange chanson que chante sans flambeau Cette époque en travail, fossoyeur ou nourrice. Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau !

L'Orient 1 l'Orient! qu'y voyez-vous, poètes? Tournez vers TOrient vos esprits et vos yeux

« Hélas I ont répondu leurs voix longtemps muettes^ Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux !

< Un jour mystérieux dans le ciel taciturne, Qui blanchit Thorizon derrière les coteaux. Pareil au feu lointain d'une forge nocturne Qu*on voit sans en entendre encore les marteaux 1

fl Mais nous ne savons pas si cette aube lointaine Vous annonce le jour, le vrai soleil ardent ; Car, survenus dans Fombre à cette heure incertaine, Ce qu'on croit TOrient peut-être est l'Occident !

M C'est peut-être le soir qu'on prend pour une auroie 1 Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché. Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore. Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! »

Seigneur ! est-ce vraiment l'aube qu'on voit éclore ? Oh 1 l'anxiété crottde moment en moment. N'y voit-on déjà plus ? n'y voit-on pas encore ? Est-ce la fin. Seigneur, ou le commencement?

Dans l'àme et sur la terre effrayant crépuscule ! Les yeux pour qui fut fait, dans un autre univers, Ce soleil inconnu qui vient on qui recule, Sont-ib déjà fermés ou pas encore ouverts ?

Ce tumulte confus, où nos esprits s'arrêtent,

Pent-éfcre c'est le brait, fourmillant en tout lieu. Des ailes qui partout pour le départ s'apprêtent* Peut-être en ce moment la terre dit : « Adieu ! »

Ce tumulte confus qui fîrappe notre oreille, Parfob pur comme un souffle et charmantcommeunluth. Peut-être c'est le bruit d'un Éden qui s'éveille. Peut-être en ce moment la terre dit; « Salut 1 »

Là-bas l'arbre frissonne, est-ce allégresse ou plainte? Là4>as cbante un oiseau, pleure-t-il? a-t-il ri? Là-bas l'Océan parle, est-ce joie? est-ce crainte? Là-bas l'bomme murmure, est-ce un chant? est-ce uncri?

A si peu de clarté nulle âme n'est sereine. Triste, assis sur le banc qui s'appuie à son mur, Le vieux prêtre se courbe, et, n'y voyant qu'à peine, A ce jour ténébreux épèle un livre dMCur.

O prêtre ! vainement tu rêves, tu travailles. L'bomme ne comprend plus ce que Dieu révéla; Partout des sens douteux hérissent leurs broussailles ; La menace est ici, mab la promesse est là !

Et qu'importe I bien loin de ce qui doit nous suivre^ Le destin nous emporte, éveillés ou dormant. Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre, Notre siècle va voir un accomplissement 1

Cet horizon, qu'emplit un bruit vague et sonore, poit-il pâlir bientôt? doit-il bientôt rougir?

Esprit de l'homme ! attends quelques instants encore : On l'Ombre ya descendre» on TAstre Ta snrgir !

Vers l'Orient dontenx tonmé comme les antres. Recueillant tous les bruits formidables et doux, Les murmures d'en haut qui répondent aux nôtres. Le soupir de chacun et la rumeur de tous.

Le poëte, en ses chants où l'amertume abonde. Reflétait, écho triste et calme cependant. Tout ce que l'âme rêve et tout ce que le monde Chante, bégaye ou dit dans l'ombre en attendant!

30 octobre 1836

S56 LES CHANTS DU CREPUSaiLE.

Page 1