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A LA COLONNE

PIluieinv pétitioimalrw demandent que la Chambre intervienne pour faire transporter les cendres de Napoléon sons la colonne de la place Vendàme.

Après nne courte dâibération, la Qiambre passe à Tordre dn jour.

(Chambre des députés, séance du 7 octobre 4830.)

Oh ! quand il bâtissait, de sa main colossale. Pour son trône, appuyé sur l'Europe vassale,

Ce pilier souverain, Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable,

Fait de glmre et d'airain ;

Quand il le bâtissait, pour qu'un jour dans la ville Ou la guerre étrangère ou la guerre civile

Y brisassent leur char, Et pour qu'il fît pâlir sur nos places pubhques Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,

Alexandre et César !

C'était on beau spectacle ! — U parcourait la terre Avec ses yétérans^ nation militaire

Dont il savait les noms ; Les rois fuyaient; les rois n'étaient point de sa taille; Et vainqueur, il allait par les champs de bataille

Glanant tous leurs canons.

Et puis il revenait avec la grande armée, Encombrant de butin sa France bien-aimée,

Son Louvre de granit.

Et les Parisiens poussaient des cris de joie. Comme font les aiglons, alors qu'avec sa proie

L'aigle rentre à son nid !

Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore. Il courait à la cuve où bouillonnait encore

Le monumMit promis.

Le moule en était fait d'une de ses pensées. Dans la fournaise ardente il jetait à brassées

Les canons ennemis !

Puis il s'en revenait gagner quelque bataille; Il dépouillait encore à travers la mitraille

Maints affûts dispersés ; Et, rapportant ce bronze à la Rome française, ^1 disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :

« En avez-vous assez? »

C'était son œuvre à lui 1 — Les feux du polygone, Et la liombe, et le sabre, et l'or de la dragonne

Furent ses premiers jeux.

Général, pour hochets il prit les Pyramides;

Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timides, Quelque chose de mieux.

11 fit cette colonne ! — ÂTec sa main romaine Il tordit et mêla dans Tœuvre surhumaine

Tout un siècle fameux, Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante, Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante,

Eylau froid et brumeux !

Car c'est lui qui, pareil à l'antique Encelade, Du trône universel essaya Tescalade,

Qui vingt ans antassa, Remuant terre et cieux avec une parole, Wagram sur Marengo, Champaubert sur Arcolc,

Péiion sur Ossa I

Oh ! quand par un beau jour sur la place Vendôme , Homme dont tout un peuple adorait le fantôme,

Tu vins grave et serein.

Et que tu découvris ton oeuvre magnifique. Tranquille, et contenant d'un geste pacifique

Tes quatre aigles d'airain ;

A cette heure où les tiens t'entouraient par cent mille Où, comme se pressaient autour de Paul-Émi!e

Tous les petits Romains, Nous, enfants de six ans, rangés sur ton passage, Cherchant dans ton cortège un père au fier visage.

Nous te battions des mains :

Oh I qui t'eût dit alors, à ce faite sublime,

Tandis qae tu rêvais sur le trophée opime

Un avenir si bean, Qu'an jour à cet affront il te faudrait descendre, Que trob cents avocats oseraient à ta cendre

Chicaner ce tombeau !

Attendez donc, jeunesse folle, Nous n'avons pas le temps encor!

Que vient-oii nous parler d'Arcole, Et de Wagram et du Thabor?

Pour avoir commandé peut-être Quelque armée, et s'être fait maître De quelque ville dans son temps.

Croyez-vous que l'Europe tombe S'il n^ameute autour de sa tombe Les Démosthènes haletants ?

D'ailleurs le ciel n^est pas tranquille ;

Les soucis ne leur manquent pas ;

L'inégal pavé de la ville

Fait encor trébucher leurs pas.

Et pourquoi ces honneurs suprêmes?

Ont-ils des monuments eux-mêmes?

Quel temple leur a-t-on dressé ?

Etrange peuple que nous sommes!

Laissez passer tous ces grands hommes !

Napoléon est bien pressé I

Toute crainte est-elle étouffée?

Nous song^erons à Fimmortel Quand ils auront tons leur trophée, Qnand ils auront tous leur autel !

Attendons, attendons, mes frères.

Attendez, restes funéraires.

Dépouille de Napoléon, Que leur courage se rassure Et qu'ils aient dotiné leur mesure Au fossoyeur du Panthéon I

Ainsi, — cent villes assiégées ; Memphis, IVlilan, Cadix, Berlin; Soixante batailles rangées ; L'univers d'un seul homme plein !

N'avoir rien laissé dans le monde, Dans la tombe la plus profonde, Qu'il n'ait dompté, qu'il n'ait atteint ; Avoir, dans sa course guerrière, Ravi le Kremlin au czar Pierre, L'Escurial à Charles-Quint ;

Ainsi, — ce souvenir qui pèse Sur nos ennemis effarés ; Ainsi, dans une cage anglaise Tant de pleurs amers dévorés ; Cette incomparable fortune.

Cette gloire aux rois importune, Ce nom si grand, si vite acquis, Sceptre unique, exil solitaire-

172 LES CHANTS DU CREPUSCUUîi.

Ne valent pas six pieds de terre Sons les canons qu'il a conquis !

£ncor si c'était crainte anstère !

Si c'était TApre liberté •

Qui d'une cendre militaire

N ose ensemencer la cité 1 —

Si c'était la vierge stolque

Qui proscrit un nom héroïque

Fait pour régner et conquérir,

Qui se rappelle Sparte et Rome,

Et craint que l'ombre d'un grand homzne

N'empêche son fruit de mûrir! —

Mais non ; la liberté sait aujourd'hui sa force. Un trône est sous sa main comme nn gui sur l'écorct Quand les races de rois manquent au droit juré. Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille 1

La plus nouvelle et la plus vieille !

Ce siècle, avant trente ans, avait tout dévoré.

La France, guerrière et paisible, A deux filles du même sang : — L'une fait l'armée invincible, L'autre fait le peuple puissant.

La Gloire, qui n'est pas l'aînée, N'est plus armée et couronnée ; Ni pavois, ni sceptre oppressent; La Gloire n'est plus décevante,

Et n'a plus rien dont s'épouyante La Liberté, sa grande sœur!

NoDy s*ils ont repoussé la relique immortelle,

C'est qu'ils en sont jaloux ! qu'ils tremblent devant eUe!

Qu'ils en sont tout pâlis !

C'est qu'ils ont peui' d'avoir l'empereur sur leur tétei £t de voir s'éclipser leurs lampions de fête

Au soleil d'Austerlitz !

Pourtant, c'eût été beau ! — Lorsque, sous la colonne, On eût senti présents dans notre Babylone

Ces ossements vainqueurs !

Qui pourrait dire, au jour d'une guerre civile, Ce qu'une si grande ombre, bôtesse de la ville,

Eût mis dans tous les cœurs ?

Si jamais l'étranger, ô cité souveraine,

Eût ramené brouter les chevaux de l'Ukraine

Sur ton sol bien-aimé.

Enfantant des soldats dans ton enceinte émue. Sans doute qu'à travers ton pavé qui remue

Ces os eussent germé !

Et tui, colonne ! un jour, descendu sous ta base. Le pèlerin pensif, contemplant en extase

Ce débris surhumain.

Serait venu peser, à genoux sur la pierre. Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière

Dans le creux de la main l

0 merveille I ô néant I — tenir cette dépouille ! Compter et mesurer ces os que de sa rouille

Rongea le flot marin ; Ce genou qui jamais n'a ployé sous la crainte, Ce pouce de géant dont tu portes Fempreinte

Partout sur ton airain 1

Contempler le bras fort, la pmtrine féconde, Le talon qui, douze ans, éperonna le monde,

Et, d'un œil Glial, L'orbite du regard qui fascinait la foule. Ce front prodigieux, ce crâne fait au mouie

Du globe impérial I

£t croire entendre, en haut, dans tes noires entrailles, Sortir du cliquetis des confuses batailles.

Des bouches du canon.

Des chevaux hennissants, des villes crénelées. Des clairons, des tambours, du souffle des mêlées,

Ce bruit : Napoléon !

Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve, Vous n'avez pas voulu consoler cette veuve

Vénérable aux partis !

Tout en vous partageant l'empire d'Alexandre, Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre

Oh! vous êtes petits I

LES CHAOTS DU CHÉPUSCULR 376

Hélas I hélas I garde ta tombe !

Garde ton rocher écumant, ■Où t'abattant comme la bombe Ta vins tomber, tiède et fumant !

Garde ton Apre Sainte-Qélène Où de ta fortune hautaine L'œil ébloui voit le revers; Garde Tombre où tu te recueilles* Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent dans l'univers 1

Lày du moins, tu dors sans outrage,

Souvent tu t'y sens réveillé

Par les pleurs d'amour et de rage

D'un soldat rouge agenouillé '

Là, si parfois tu te relèves.

Tu peux voir, du liaut de ces grèves,

Sur le globe axuré des eaux,

Courir vers ton roc solitaire,

Comme au vrai centre de la terre.

Toutes les voiles des vaisseaux !

Dors, nous t'irons chercher 1 ce jour viendra peut-être ! Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître ! Car notre œil s'est mouillé de ton destin fatal ,

Et, sons les trois couleiirs comme sous Fonflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t'arrache à ton piédestal I

Oh ! Ta, nous te ferons de belles funéraullesl Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles; Nous en ombragerons ton cercueil respecté ! Nous y convierons tout, Europe, Afrique, Asie ! Et nous t^amènerons la jeune Poésie Chantant la jeune Liberté !

Tu seras bien chez nous ! — couché sous ta colonne Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne, Sous ce ciel, tant de fois d'orages obscurci. Sous ces pavés vivants qui grondent et s'amassent, Oil roulent les canons, où les légions passent : — Le peuple est une mer aussi.

S'il ne garde aux tyrans qu'abîme et que tonnerre, U a pour le tombeau, profond et centenaire (La seule majesté dont il soit courtisan), Un long gémissement, infini, doux et sombre^ Qui ne laissera pas regretter à ton ombre Le murmure de TOcéan.

9 oetobre 4830.

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