‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 81 sur 99 · A CANARIS · texte numérisé non relu

A CANARIS

Canaris I Canaris! nous t'avons oublié!

Lorsqae sur nn héros le temps'^s'est replié, Quand le sublime acteur a fait plenrer ou rirey Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire; Quand, venus au hasard des révolutions, Les grands hommes ont fait leurs grandes actions, Qu'ils ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre. Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre. Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain 1 tout est vain ! Et jusqu'à ce qu'un jour le poète divin Qui peut créer un monde avec une parole. Les prenne, et leur rallume au front une auréole, Nul ne se souvient d'eux, et la foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois. Hélas! si par hasard devant elle on les nomme. Interroge et s'étonne, et dit : c Quel est cet homme ? » Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit. Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit, Mais plus de cris d'amour, plus de chants, plus de culte. Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte I

Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom. Soleil qui t'es couché^ tu n'as plus de Memnon! Noos ayons un instant crié : c La Grèce! Athènes! Sparte! Léonidasl Botzaris! Démosthènes I Canaris, demi-dieu de gloire rayonnant 1... » Puis Pentr'acte est venu, c'est bien ; et maintenant Dans notre esprit, si plein de ton apothéose, Nous avons tout rayé pour écrire autre chose ! Adieu, les héros grecs ! leurs lauriers sont fanés ; Vers d'autres orients nos regards sont tournés. On n'entend plus sonner ta gloire sur l'endume De la presse, géant par qui tout feu s'allume, Prodigieux cyclope à la tonnante voix, A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois. Oh 1 la presse I ouvrier qui chaque jour s'éveille, Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille; Mais qui forge du moins, de son bras souverain, A toute chose juste une armure d'airain!

Nous t'avons oublié !

Mais à toi, que t'importe?

U te reste, ô marin, la vague qui t'emporte. Ton navire, un bon vent toujours prêt à soufiQer, Et rétoile du soir qui te regarde aller* Il te reste l'espoir, le hasard, l'aventure, /

lie voyage à travers une belle nature, L'étemel changement de choses et de L'eux, La joyeuse arrivée et le départ joyeux; L'orgueil qu'un homme libre a de se sentir vivre Dans un brick fin voilier et bien doublé de cuivre. Soit qu'il ait à franchir un détroit sinueux^

Soit que, par on beau temps, l'Océan monstroeax. Qui brise quand il yeut les rocs et les murailles^ Le berce mollement sur ses larges écailles ; Soit que l'orage nmr, enrôlé dans les airs. Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs !

Mais il te reste, 6 Grec! ton ciel bleu, ta mer bleue. Tes grands ai|^es qui font d'un coup d'aile une lieue. Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons, La sereine beauté des tièdes horizons.

Ta langue harmonieuse, inefiOnble, amollie, Que le temps a mêlée aux langues d'Italie Comme aux flots de Baia la yague de Samos ; Langue d'Homère oà Dante a jeté quelques mots ! Il te reste, trésor du grand homme candide. Ton long fusil sculpté, ton yatagan splendide. Tes larges caleçons de toile, tes caftans De velours rouge et d'or, aux coudes éclatants I Quand ton navire fuit sur les eaux écumeuses. Fier de ne côtoyer que des rives fameuses, n te reste, 6 mon Grec, la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir. Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine, Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés Et pique gravement deux grands bœufs accouplés, Assise sur un char d'homérique origine, Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Éginel

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Seule au pied de la tonr d'où sort la voix du maître,

Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître,

Prête à voir en bourreau se changer ton époux,

Pâle et sur le pavé tombée à deux genoux,

Triste Pologne ! hélas.! te voilà donc liée,

Et vaincue, et déjà pour la tombe pliée I

Hélas I tes blanches mains, à défaut de tes fils,

Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix.

Les Baskirs ont marché sur ta robe royale.

Où sont encore empreints les clous de leur sandale.

Par instant une voix gronde, on entend le bruit

D'un pas lourd, et l'on voit un sabre qui reluit;

Et toi, serrée au mur qui sous tes pleurs ruisselle,

Levant tes bras meurtris et ton front qui chancelle

Et tes yeux qu# déjà la mort semble ternir.

Tu dis : « France, ma sœur 1 ne vois-tu rien venir?

Septemire 4 83S.

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