‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 84 sur 99 · A CANARIS · texte numérisé non relu

A CANARIS

D'où yieDt qne ma pensée encor revole à toi. Grec iUnstre à qm nul ne songe, excepté moi ? D'où Tient que me voilà, seul et dans la nuit noire, Grave et triste, essayant de redorer ta gloire ? Tandis que là, dehors, cent rhéteurs furieux Grimpent sur des tréteaux pour attirer les yeux, D'où vient que c'est vers toi que mon esprit retourne . Vers toi sur qui l'oubli s'enracine et séjourne? C'est que tu fus tranquille et grand sous les lauriers. Nous autres qui chantons, nous aimons les guerriers, Comme sans doute aussi vous aimez les poëtes; Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites ! Car le héros est fort et le poëte est saint! Les poètes profonds qu'aucun soufiBe n'éteint Sont pareils au volcan de la Sicile blonde Que tes regards sans doute ont vu fumer sur l'onde ; Comme le haut Etna, flamboyant et fécond. Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front î

Et puis, ce fut toujours un instinct de mon àme :

Quand ce chaos mêlé de fumée et de flamme, Quand ce grand tourbillon, par Dieu même conduit, Qui nous emporte tous au jour ou dans la nuit, A passé sur le front des héros et des sages. Comme après la tempête on court sur les rivages, Moi je vais ramasser ceux qu'il jette dehors, Ceux qui sont oubliés comme ceux qui sont moits !

Va, ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure, Et qui chante ébloui par mille visions Comme une courtisane aux folles passions; Rouler sur cet amas de têtes sans idées Pleines chaque matin et chaque soir vidées ; Croître, fruit ignoré, dans ces rameaux touffus; Être admiré deux jours par tous ces yeux confus ; Écouter dans ce gouffre où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule ; Si des mœurs du passé quelque reste est debout, Se répandre en torrents, comme une onde qui bout^ Sur cette forteresse, autrefois glorieuse. Par la brèche qu'y fait la presse furieuse ; Contempler jour et nuit ces flots et leur rumeur. Et s'y mêler soi-même, inutile rameur; Voir de près, haletants sous la main qui les pique, Les ministres traîner la machine publique, Charrue embarrassée en des sillons bourbeux Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bœufs ; Tii^r sur le théâtre, en de funèbres drames. Du choc des passions l'étincelle des âmes, Et comme avec la main tordre et presser les cœun» Pour en faire sortir goutte à goutte les pleurb;

Emplir de son fracas la tribune aux harangues, Babel où de nouveau se confondent les langues ; Harceler les pouvoirs, jeter sur ce qu'ils font L'écume d'un discours au flot sombre et profond ; Être un gond de la porte, une clef de la voûte ; f Si Ton est grand et fort, chaque jour dans sa route ' Ecraser des serpents tout gonflés de venins ;

Être arbuste dans Therbe et géant chez les nains : ' Tout cela ne vaut pas, 6 noble enfant de l'onde, Le bonheur de flotter sur cette mer féconde Qui vit partir Argo, qui vit naître Colomb, I D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb, j Et de voir, à travers la vapeur du cigare, i Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare ^

Que si tu nous voyais, ôfils de l'Archipel, Quand la presse a battu l'unanime rappel, Créneler à la hâte un droit qu'on veut détruire, Ou, foule dévouée à qui veut nous conduire. Contre un pouvoir pygmée agitant son befiroî, Nous ruer péle-méle à Tassaut d'une loi; Sur ces combats d'enfants, sur ces frêles trophées, Oh ! que tu jetterais le dédain par boufiees. Toi qui brises tes fers rien qu'en les secouant. Toi dont le bras, la nuit, envoie en se jouani, Avec leurs icoglans, leurs noirs, leurs femmes nues, Les capitans-pachas s'éveiller dans les nues t

Va, que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près!

4ilO LES CHANIS DU CREPUSCULE.

Que t'importent ces cœurs faits de cire oa de pierre. Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière, Ce traitant qui, du peuple infructueux fardeau, N'est bon qu*à s'emplir d'or comme l'éponge d'eau. Ce marchand accoudé sur son comptoir ayide, Et ce jeune énervé, face imbécile et vide. Eunuque par le cœur, qui n'admire à Paris Que les fenmies de race et les chevaux de prix ? Que t'importe l'oubli de l'Europe, où tout coule, L'homme et l'éTénement, sous les pieds de la foule? De Paris qui s'éveille et s'endort tour à tour, Et fait un mauvais rêve en attendant le jour ? De Londre où l'hôpital ne vaut pas l'Hippodrome ? De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Rome? Et de ceux qui sont rois ou tribuns, et de ceux Qui tiennent ton Hellé sous leur joug paresseux, Vandales vernissés, blonds et pâles barbares, Qui viennent au pays des rudes PalLkares, Tout restaurer, mœurs, peuples et monuments, hélas ! Civiliser la Grèce et gratter Phidias ?

Et puis, qui sait — candeur que j'admire et que j'aime! Si tu n'as pas uni par t'oublier toi-même?

Que t'importe ! tandis que, debout sur le port, Tu vends à quelque Anglais un passage à ton bord ; Ou que tu fab rouler et ranger sur la grève Des ballots que longtemps le marchand vit en rêve ; Ou que ton joyeux rire accueille tes égaux. Tes amis, les patrons de Corinthe et d'Argos; Peut-être en ce moment quelque fenune de Grèce, Dont un bandeau païen serre la noire tresse.

Mère féconde ou fille ayec de vieux parents, Tonme sur toi ses yeux fixes et transparents, Se souvient de Psara, de Chio, de Nauplie, Et de toute la mer de Canaris remplie, Kt t'admirant de loin comme on admire un roi, Sans oser te parler, passe en priant pour toi !

Septembre 4 835.

XUI

Il n'avait pas vingt ans. Il avait abusé

De tout ce qui peut être aimé, souillé, brisé ;

Il avait tout terni sous ses mains effrontées.

Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées

Sortaient, pour l'appeler, de leur repaire impur,

Quand son ombre passait à Tangle de leur mur.

Sa sève, nuit et jour, s'épuisait aux orgies

Gomme la cire ardente aux mèches des bougies.

Chassant l'été, l'hiver il posait au hasard

Son coude à l'Opéra sur Gluck ou sur Mozart.

Jamais il ne trempait sa tète dans ces ondes

Qu'Homère et que Shakspeare épanchent si profondes ;

Il ne croyait à rien; jamais il ne rêj^ait;

Le bâillement hideux siégeait à son chevet;

Toujours son ironie, inféconde et morose,

Japait sur les talons de quelque grande chose ;

Il se faisait de tout le centre et le milieu ;

Il achetait Tamour, il aurait vendu Dieu.

La nature, la mer, le ciel bleu, les étoiles,

Tous ces vents pour qui l'Âme a toujours quelques voiles.

N*avaient rien dont son cœur fût dans l'ombre inquiet.

Il n'aimait pas les cham])s. Sa mère l'ennuyait.

Enfin, Wre, énervé, ne sachant plus que faire, Sans haine^ sans amour, et toujours, ô misère I Avant la fin du jour blasé du lendemain, ' Un soir qu'un pistolet se trouva dans sa main, 11 rejeta son âme au ciel, yoûte fatale. Comme le fond du yerre.au plafond de la salle I

Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant. Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc tranchant A passé, donne-t-on une larme à Fivraie ? Mais ce que nous plaindrons d'une douleur bien vraie. C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé. C'est ta mère, humble femme au dos lent et courbé, Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe. Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe !

Nous ne te plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons,

Ce qui nous est encor sacré sous les affronts,

C'est cette triste enfant qui, jadis pure et tendre.

Chantait à sa mansarde où ton or l'alla prendre,

Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant.

Croyant la faim derrière et le bonheur devant;

Qui voit son âme, hélas ! qu'on mutile et qu'on foule,

Éparse maintenant sous les pieds de la foule ;

Qui pleure son parfum par ton soufiQe enlevé ;

Pauvre vase de fleurs tombé sur le pavé !

Non,ceque nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre, Chiffre qu'on n'a jamais compté dans aucun nombre. C'est ton nom jadis pur, maintenant avili; C'est ton père expiré, ton père enseveli, Vénérable soldat de notre armée ancienne,

Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne 1

Se sont tes serviteurs, tes parents, tes amis,

Tous ceux qui t'entouraient, tous ceux qui s'étaient m\>

Follement à ton ombre, et dont la destinée

Par malheur dans la tienne était enracinée;

C'est tout ce qu'ont flétri tes caprices ingrats;

C'est ton chien qui t'aimait et que tu n'aimais pas!

Pour toi, triste orgueilleux, riche au cœur infertile,

Qui vivais impuissant et qui meurs inutile,

Toi qui tranchas tes jours pour faire un peu de bruit,

Sans même être aperçu, retourne dans la nuit !

C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'eflace 1

Tombe au torrent sans même en troubler la surface I

Ce siècle a son idée, elle marche à grands pas

Et toujours à son but ! Ton sépulcre n'est pas

De ceux qui la feront trébucher dans sa route.

Ta porte en se fermant ne vaut pas qu'on l'écoute.

Va donc ' Qu'as-tu trouvé, ton caprice accompli ?

Voluptueux, la tombe, et vaniteux, l'oubli !

Avril 4824.

Certe, une telle mort, ignorée ou connue,

N'importe pas au siècle, et rien n'en diminue ;

On n*en parle pas même et l'on passe à côté.

Mais lorsque, grandissant sous le ciel attristé,

L'aveugle suicide étend son aile sombre,

Et prend à chaque instant plus d'àme dans son ombre;

Quand il éteint partout, hors des desseins de Dieu,

Des fronts pleins de lomicre et des cœurs pleins de feu;

Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau deflajnmc^

Sous un regard serein Torage de son âme,

Rejette le calice avant la fin du jour

Dès qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour;

Quand Castlereagh, ce taon qui piqua Bonaparte,

Cet Anglais mélangé de Garthage et de Spaice,

Se plonge au cœur l'acier et meurt désabusé,

Assouvi de pouvoirs, de ruses épuisé ;

Quand Rabbe de poison inonde ses blessures ;

Conmie un cerf poursuivi d'aboyantes morsures,

Lorsque Gros baletant se jette, faible et vieux.

Au fleuve, pour tromper sa meute d'envieux ;

Quand de la mère au fils et du père à la fille,

Partout ce vent de mort ébranle la famille;

Iiorsqu'on voit le vieillard se bâter au tombeau

Après avoir longtemps trouvé le soleil beau,

£t l'épouse quittant le foyer domestique,

£t l'écolier lisant dans quelque livre antique.

Et tous ces beaux enfants, hélas ! trop tôt mûris,

Qui ne connaissaient pas les hommes, qu'à Paris

Souvent un songe d'or jusques au ciel enlève.

Et qui se sont tués quand, du haut de leur rêve

De gloire, de vertu, d'amour, de liberté.

Us sont tombés le front sur la société : —

Alors le croyant prie et le penseur médite !

Hélas 1 l'humanité va peut-être trop vite.

Oà tend ce siècle ? où court le troupeau des esprit<( ?

Rien n'est encor trouvé, rien n'est encor compris ;

Car beaucoup ici-bas sentent que l'espoir tombe,

Et se brisent la tète à l'angle de la tombe,

Coitame vous briseriez le soir sur le pavé

416 LES CHANTS DU ChÉPUSCULE.

Un œaf où rien ne germe et qu'on n'a pas coaré l

Mal d'un siècle en travail où tout se décompose !

Quel en est le remède et quelle en est la cause ?

Serait-ce que la foi derrière la raison

Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon?

Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde ?

Et qu'enfin il se fait une nuit trop profonde

Dans ces recoins du cceur, du monde inaperçus.

Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus !

Est-il temps, matelots mouiUés par la tempête.

De rebâtir l'autel et de courber la tète ?

Devons-nous regretter ces jours anciens et forts

Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts,

Jours de piété grave et de force féconde,

Lorsque la Bible ouverte éblouissait le monde

Amas sombre et mouvant de méditations !

Problèmes périlleux l obscures questions

Qui font que, par moments s'arrétant immobile,

Le poète pensif erre encor dans la ville

A l'heure où sur ses pas on ne rencontre plus

Que le passant tardif aux yeux irrésolus,

Et la ronde de nuit, comme un rêve apparue.

Qui va tâtant dans l'ombre à tous les coins de rue !

septembre I83S.

Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe

Qui sait sous quel fardeau la pauvre àme succombe ?

Qui sait combien de jours sa faim a combattu f

Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu,

Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées

S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées

Comme au bout d'une branche on voit étinceler

Une goutte de pluie où le ciel vient briller.

Qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte,

Perle avant de tomber et fange après sa chute I

La faute en est à nous; à toi, riche! à ton or ! Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor. Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière. Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour. D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour I

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