CONSEIL
Bien encor n'a germé de vos rameaux flottants Sur notre jeune terre où, depuis quarante ans,
Tant d'àmes se sont échouées.
Doctrines aux fruits d'or, espoir des nations, Que la hâtive main des révolutions
Sur nos tètes a secouées !
Nous attendons toujours! Seigneur, prenez pitié Des peuples qui, toujours satisfaits à moitié,
Vont d'espérance en espérance ; £t montrea'^nous enfin l'homme de votre choix Parmi tous ces tribuns et parmi tous ces rois
Que vous essayez à la France I
Qui peut se croire fort, puissant et souver.iin ? Qui peut dire en scellant des barrières d'airain :
« Jamais vous ne serez franchies 1 »
Dans ce siècle de bruit, de gloire et de revers, Où les roseaux penchés au bord des étangs verls
purent plus que les monarchies ?
Rois ! la bnre est souvent jalouse du velours.
Le peuple a froid Tliiver, le peuple a faim toujours
Rendez-lui son sort plus facile.
Le peuple souvent porte un bien rude collier. Ouvrez Pécole aux fils, aui pères Tatelîer,
A tous vos bras, atigtiste asile !
Par la bonté des rois, rendez les peuples bons.
Sous d'étranges malbeurs souvent nous nous oourbofis ;
Songet que Dieu seul est le maître.
Un bienfait par quelqu'un est toujours ramassé. Songez-y, rois minés sur qui pèse un passé
Gros du même avenir peut-être 1
Donnez à tous. Peut-être un jour tous vous rendront! Donnez, ^- on ne sait pas quels épis germeront
Dans notre siècle autour des trônes I —> De la main droite aux bons, de la gaucbé aux méchants! Comme le laboureur sètne sa graine aux champs,
Ensemencez les cœurs d'atimôues !
0 Rois ! le pain qu'on porte au vieillard desséché, La pauvre adolescente enlevée au marché, Le bienfait souriant, toujours prêt à tonte heure, Qui vient, riche et voilé, partout oà quelqu'un pleuré ^ Le cri reconnaissant d'une mère à genoux^ L'enfant sauvé qui lève entre le peuple et vous Ses deux petites mains sincères et joyeuses, Sont la meilleure digue aux foules furieusesé
Hélas ! je vous le dis, ne vous endormez pas, Tandis que l'avenir s'amoncelle là-bas I
Il arrive parfois, dans le siècle où nous sommes,
Qu'un grand vent tout à coup soulève à flots les hommes;
Vent de malheur, formé, comme tous les autans,
De souffles quelque part comprimés trop longtemps ;
Vent qui de tout foyer disperse la fumée ;
Dont s'attise l'idée à cette heure allumée ;
Qui passe sur tout homme, et, torche ou flot amer,
Le fait étinceler ou le fait écumer ;
Ébranle toute digue et toute citadelle ;
Dans la société met à nu d'un coup d'aile
Des sommets jusqu'alors par des brumes voilés.
Des gouflres ténébreux ou des coins étoiles ;
Vent fatal qui confond les meilleurs et les pires,
Arrache mainte tuile au vieux toit des empires.
Et prenant dans l'État, en haut, en bas, partout,
Tout esprit qui dérive et toute Ame qui bout.
Tous ceux dont un zéphir fait remuer les têtes,
Tout ce qui devient onde à l'heure des tempêtes,
Amoncelant dans l'ombre et chassant à la fois
Ces flots, ces bruits, ce peuple, et ces pas, et ces voix ,
Et les groupes sans forme et les rumeurs sans nombre,
Pousse tout cet orage au seuil d'un palais sombre !
Palais sombre en efi'et, et plongé dans la nuit î
D'où les illusions s'envolent à grand bruit.
Quelques-unes en pleurs, d'autres qu'on entend rire I
C'en est fait. L'heure vient ! le voile se déchire.
Adieu, les songes d'or I On se réveille, on voit
Un spectre aux mains de chair qui vous touche du doigt.
C'est la réalité, qu'on sent là, qui vous pèse.
On rêvait Charlemagne, on pense à Louis seize !
Heure grande et terrible où, doutant des canons,
La royauté, nommant ses amis par leurs noms.
Recueillant tous les binits que la tempête apporte,
Attend, l'œil à la vitre et l'oreille à la porte !
Où l'on voit dans un coin, ses filles dans ses bras,
La reine qui pâlit, pauvre étrangère, hélas !
Où les petits enfants des familles royales
De quelques vieux soldats pressent les mains loyales,
Et demandent, avec des sanglots superflus.
Aux valets qui déjà ne leur répondent plus,
D'où viennent ces rumeurs, ces terreurs, ce mystère,
Et les ébranlements de cette affreuse terre
Qu'ils sentent remuer comme la mer aux vents,
Et qui ne tremble pas sous les autres enfants !
Hélas I vous crénelez vos mornes Tuileries ;
Vous encombrez les ponts de vos artilleries ;
Vous gardez chaque rue avec un régiment ;
A quoi bon? à quoi bon? De moment en moment
La tourbe s'épaissit, grosse et désespérée
Et terrible : et qu'importe, à l'heure où leur marée
Sort et monte en hurlant du fond du goufire amer,
La mitraille à la foule et la grêle à la mer!
0 redoutable époque ! et quels temps que les nôtres ! Où, rien qu'en se serrant les uns contre les autres, Les hommes dans leurs plis écrasent tours, châteaux, Donjons que les captifs rayaient de leurs couteaux. Créneaux, portes d'airain comme un carton ployées. Et, sur leurs boulevards vainement appuyées,
Les pâles garnisons, et les canons de kr Broyés a^ec le mur comme 1*03 dans la chair 1
Comment se défendra ce roi qu'un peuple assiège? Plus léger sur ce flot que sur Tonde un vain liége^ Plus vacillant que Fombre aux approches du soir, Écoutant sans entendre et regardant sans voir» Il est là qui frissonne, impuissant» infertile» Sa main tremble, et sa tète est un crible inutile, — Hélas 1 hélas I les rois en ont seula de pareils ! * — Qui laisse tout passer, hors les mauvais conseils !
Que servent maintenant ces sabres, ces épées,
Ces lignes de soldats par des caissons coupées ;
Ces bivacs, allumés dans les jardins profonds,
Dont la lueur sinistre empourpre les plafonds ;
Ce général choisi, qui déjà, vaine garde,
Sent peut-être à son front sourdre une autre cocarde ;
Et tous ces cuirassiers, soldats vieux et nouveaux,
Qui plantent dans la cour des pieux pour leurs chevaux '
Que sert la grille close et la mèche allumée?
Il faudrait ime tète et tu n'as qu'une armée i
Que faire de ce peuple à Timmense roulis. Mer qui traîne du moins une idée en ses plis, Vaste inondation d'hommes, d*enfants, de femmes, Flots qui tons ont des yeux, vagues qui sont des Âmes ?
Malheur alors l 0 Dieu 1 faut*il que nous voyions Le côté monstrueux des révolutions I Qui peut dompter la mer? Seigneur! qui peut répondre Des ondes de Paris et des vagues de Londre,
LES CHANTS DU GRÉPUgCULE. 493
Surtout lorsqpç la vUlç ameutée aux tambours Sent ramper dao$ «e» flot$ l'hydre de ses faubourgs l
Dans ce palais fatal où Tempire s'écroule. Dont la porte bientôt va ployer sous la foule, Où l'on parle tout bas de passa(;es secrets. Où le roi sent déjà qu'on le sert de ni<Hns près, Où la mère en tremblant rit à l'enfant qui pleure, 0 mon Dien I que Ta-t-il se passer tout h Theure? Comment vont-ils jouer avec ce nid de rois? Pourquoi Ciut^il qu'aux jours où le pauvre aux aboi» Sent sa haine des grands de ce qu'il soufire accrue , Notre faute ou la leur le lâchent dans la rue? Temps de deuil où l'émeute en fureur sort de tout ! Où le peuple devient difforme tout à coup !
Malheur donc! c'est fini. Plus de barrière au trône I Mais Dieu garde un trésor à qui lui fit Paumône. Si le prince a laissé, dans des temps moins changeants, L'empreinte de ses pas à des seuils indigents, Si des bienfaits cachés il fut parfois complice, S'il a souvent dit : Grâce ! où la loi dit : Supplice ! Ne désespérez pas. Le peuple aux mauvais jours A pu tout oublier, Dieu se souvient toujours I
Souvent un cri du cœur sorti d'une humble bouche
Désarme, impérieux, une foule farouche
Qui tenait une proie en ses poings triomphants.
Les mères aux lions font rendre les enfants l
Oh 1 dans cet instant même où le naufrage gronde,
Où l'on sent qu'un boulet ne peut rien contre une onde,
Où liquide et fangeuse, et pleine de courroux.
La populace à l'œil stupîde, aux cheveux roux, Aboyant sur le seuil cooiiue un diien pour qu'on ouvre, Arrive, éclaboussant les chapiteaux du Louvre, Océan qui n'a point d'heure pour son reflux; Au moment où l'on voit que rien n'arrête plus Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte, Qui veut monter, qui hurle et qui mouille la porte; C'est un spectacle auguste et que j'ai vu déjà Souvent, quand mon regard dans l'histoire plongea^ Qu'une bonne action, cachée en un coin sombre. Qui sort subitement toute blanche de l'ombre. Et comme autrefois Dieu qu'elle prend à témoin, Dit au peuple écumant : « Tu n'iras pas plus loin ! »
Décembre 4 834 .
ij:s chants du crépuscule. 435
Le grand homme vaincu peut perdre en un instant Sa gloire, son empire, et son trône éclatant,
Et sa couronne qu'on renie, Tout, jusqu'à ce prestige à sa grandeur mêlé Qui faisait voir son front dans un ciel étoile ;
Il garde toujours son génie !
Ainsi, quand la bataille enveloppe un drapeau, Tout ce qui n'est qu'azur, écarlate, oripeau.
Frange d'or, tunique de soie, Tombe sous la mitraille en un moment haché. Et, lambeau par lambeau, s'en va comme arraché
Par le bec d'un oiseau de proie !
Et qu'importe? A travers les cris, les pas, les voix, Et la mêlée en feu qui sur tous à la fois
Fait tourner son horrible meule.
Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons, Où pendait cette pourpre envolée en haillons.
L'aigle de bronzé reste seule !
l-'éTrier 1835*
kU LES CBANT8 DU CBÊPU8CDLE.
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