‹ Les Orientales. Les feuilles d'automneChapitre 90 sur 99 · A MADEMOISELLE J · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE J

Chantez ! chantez ! jeune inspirée!

La femme qui chante est sacrée

Même aux jaloux, même aux pervers !

La femme qui chante est bénie l

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers!

Moi que déchire tant de rage.

J'aime votre aube sans orage; Je souris à vos yeux sans pleurs.

Chantez donc vos chansons divines.

A moi la couronne d'épines 1 A Yous la couronne de fleurs 1

Il fut un temps, un temps d'ivresse.

Où Taurore qui vous caresse Rayonnait sur mon beau printemps; Où Torgueil, la joie et Textase, Comme un vin pur d'un riche vase, Déboi daient de mes dix*sept ans t

Îi52 LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.

Alors, à tons mes pas présente.

Une chimère éblouissante

Fixait sur moi ses yeux dorés;

Alors, prés Terts, ciels bleus, eaux vives.

Dans les riantes perspecdTes

Mes regards flottaient égarés !

Alors je disais aux étoiles :

« O mon astre, en vain tu te Toiles.

Je sais que tu brilles là-haut ! »

Alors je disais à la rive :

« Vous êtes la gloire, et j'arrive.

Chacun de mes jours est un flot 1 »

Je disais an bois : c Forêt sond)re,

c J'ai comme toi des bruits sans nombre. >

A Faigle : < Contemple mon front ! »

Je disab aux coupes vidées :

c Je suis plein d'ardentes idées

Dont les &mes s'enivreront! *

Alors du fond de vingt calices, Rosée, amour, parfums, délices, Se répandaient sur mon soouneil; J'avais des fleurs plein mes corbeilles, Et, comme un vif essaim d'abeilles.

Mes pensers volaient au soleil I

Comme un clair de lune bleuâtre Et le rouge brasier du pÀtre Se mirent au même ruisseau é Comme dans les forets mouillées.

LES CHANTS DU CREPUSCULE. 41ia

A trayers le bruît des feuillées On entend le bruit d'un oiseau;

Tandis que tout me disait : Aimel Écoutant tout hors de moi-mèmey Ivre d'harmonie et d'encens, J'entendais, ravissant murmure, Le chant de tonte la nature Dans le tumulte de mes sens

£t roses par avril fardées.

Nuits d'été de lune inondées.

Sentiers couverts de pas humains.

Tout, recueil aux hanches énormes, Et les vieux troncs d'arbres difformes Qui se penchent sur les chemins,

Me parlaient cette langue austère; Langue de l'ombre et du mystère, Qui demande à tous : c Que sait-on? » Qui, par moments presque étouffée.

Chante des notes pour Orphée, Prononce des mots pour Platon

La terre me disait : c Poëte ! »

Le del me répondait : « Prophète !

Marche ! parie 1 enseigne ! bénis I Penche Fume des chants sublimes I Verse aux valions noirs comme aux cimes, Dans les aures et dans les nids ! »

Ces temps sont passés. — A cette heure,

Heureux pour quiconque in^e£Qeure, Je suis triste an dedans de moi ; J'ai sous mon toit un mauvais hôte ; Je snb la tour splendide et haute Qui contientje sombre beffroi.

L'ombre en mon cœur s'est épanchée; Sous mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison ; Un ver ronge ma grappe mûre ; Toujours un tonnerre murmure Perrière mon vague horizon !

L'espoir mène à des portes closes.

Cette terre est pleine de choses Dont nous ne voyons qu'un côté.

Le sort de tous nos vœux se joue ; Et la vie est comme la roue D'un char dans la poudre emporté !

A mesure que les années, Plus p&les et moins couronnées, Passent sur moi du haut du ciel, Je vois s'envoler mes chimères.

Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel t

Vainement j'attise en moi-même L'amour, ce feu doux et suprême Qui brûle sur tous les trépieds.

Et toute mon àme enflammée S'en va dans le del en fumée

Ou tombe en cendre sous mes pieds !

Mon étoile a fui sous la nue.

La rose n'est plus revenue Se poser sur mon rameau noir.

Au fond de la coupe est la lie, An fond des rêves la folie.

Au fond de l'aurore le soir 1

Toujours quelque bouche flétrie, Souvent par ma pitié nourrie.

Dans tous mes travaux m'outragea.

Aussi que de tristes pensées, Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà 1

Mon avril se meurt feuille à feuille:

Sur chaque branche que je cueille Croit l'épine de la douleur; Toute herbe a pour moi sa couleuvre ; Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cytise en fleur I

La nature grande et touchante, La nature qui vous enchante, Blesse mes regards attristés.

Le jour est dur, l'aube est meilleure.

Hélas 1 la voix qui me dit : « Plem'e I « Est celle qui vous dit : « Chantez I *

Chantez l cnantezl belle inspirée I Saluez cette aube dorée

Qui jadis masà m^emvwau Tout n'est pas sourire et famûère; Quelque jour de TOtre païquère Peut-être une larme édôra !

Alors je tous plaindrai, panrre âme !

Hélasl les larmes d'une femme. Ces larmes où tout est amer, Ce< larmes où tout est sublime* ^ennent d'un plus profond afalme Que les gouttes d'eau delà mer!

MtfB la,,»»

xxvn

La pauvre fleur disait au papillon céleste :

c Ne fois pas !

Vois comme nos destins sont différents. Je reste,

Tu t'en vas 1

c Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes

Et loin d'eux, Et nous nous ressemblons, et Ton dit que nous sommes

Fleurs tous deux 1

c Mais hélas 1 Tair t'emporte et la terre m'enchaîne.

Sort cruel 1 Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine

Dans le ciel I

■ Mais non, tu vas trop loin ! Parmi des fleurs sans nombre

Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre

A mes pieds I

« Tu fuis, puis tu reviens, puis tu t'en vas encore Luire ailleur».

458 LES CHAJyrS DU CRÉPUSCULE.

Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore

Toute en pleurs I

c Oh ! pour que notre amour coule des jours fidèles,

O mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes

Comme à toit »

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