LA RIVIÈRE
Le premier médecin de Henri IV fit venir près de son lit ses serviteurs, puis il dit à l’un :
— Tiens, voilà deux cents écus que je te donne ; va-t’en et que ce soit pour toujours.
— Prends ma vaisselle d’argent, dit-il à l’autre et que je ne le revoie plus ici.
Il distribua de celte façon tous ses meubles, toujours à la condition que chacun des co-partageants déguerpirait sur l’heure. Il ne garda que son lit. Demeuré seul, il pria les médecins qui venaient savoir de ses nouvelles d’appeler ses gens. Et, comme personne ne répondait :
— Adieu, messieurs, dit la Rivière à ses confrères, puisque mes bagages sont partis, il est temps que je parte aussi.
Et il ferma les yeux pour ne plus les rouvrir.
l’abbé de la bivière.
Cet abbé commença par exercer une place de régent au collège du Plessis. Comme il avait de l’entregent, il s’insinua dans le monde et devint aumônier de Habert, évêque de Caliors et premier aumônier de Gaston d’Orléans. Il ne s’arrêta pas en si beau chemin : il égaya le prince par ses propos rabelaisiens et se glissa si avant dans ses bonnes grâces que Gaston ne voyait plus que par ses yeux cl n’entendait plus que par ses oreilles. Il abusa de la confiance qu’il avait inspirée à ce dernier, en révélant ses projets au cardinal de Mazarin. Cette petite industrie lui rapporta successivement les abbayes de
Saint-Benoll-sur-Loirc, rte Saint-Pierre rte Chartres, de Lire et de Notrc-Dame-de-Gràce; les titres d’aumônier de Marguerite de Lorraine, duchesse d’Orléans, de grand aumônier de la Reine, et de chancelier de l’ordre du Saint-Esprit; enfin l’évêché de Langres... De là le mot de mademoiselle de Montpensicr. L’abbé de la Rivière faisait un pompeux éloge de son père . qui venait de mourir :
— C’était, disait-il, un prince très-sage, très-pieux, et qui valait beaucoup.
— Vous devez savoir mieux que personne ce qu’il valait, répondit-elle : vous l’avez vendu assez de fois pour cela.
On remarque. dans le testament de l’abbé de La Rivière, les deux clauses suivantes :
« Je ne laisse rien à mon maître d'hôtel, parce qu’il y a dix-huit ans qu’il est à mon service.
h Je lègue cent écus à qui fera mon épitaphe. »
11 fut littéralement bardé d’épigrammes. La meilleure est celle de La Monnoye :
Ci-glt un très-grand personnage,
Oui fut d’un illustre lignage,
Qui posséda mille vertus.
Qui ne trompa jamais, qui fut toujours fort sage. Je n’en dirai pas davantage :
C’est trop mentir pour cent écus.