RANCUNE POSTHUME
« Un jour du mois d’octobre 1795, raconte la « Gazette des Tribunaux », deux hommes, portant l’élégant uniforme des ofliciers de la marine anglaise, s'approchèrent rapidement du canal Saint-Georges et prirent place dans une barque détachée du navire de guerre « le Pingoin » à l’ancre dans la rade, et dont on pouvait voir flotter à
DES ORIGINAUX
une grande distance la flamme rouge, traversée d’étroites bandes blanches et bleues. Celui des deux qui abandonna la plage le dernier était remarquable par sa stature élevée, sa chevelure d’un blond pâle, ses yeux d'une coupe hardie, et les divers signes physiques qui constituent le type irlandais.
« Cet homme tourna, avec une muette expression de désespoir, son visage altéré vers le chemin qu’il venait de parcourir, et, debout dans la barque, tint son regard obstinément attaché sur les tourelles devenues presque imperceptibles du château féodal de C... Au moment où la barque commençait à s’éloigner du rivage, le tube effilé d’une mince carabine anglaise perça le tissu vert et serré d’une de ces baies vives qui, en Irlande comme en Angleterre, sont la parure obligée de tbus les champs et de toutes les prairies; un éclair sillonna l’espace, et l’officier irlandais qui, en raison de son attitude, présentait à la balle un point de mire presque infaillible, frappé en pleine poitrine, s'affaissa sur le rebord du canot et glissa rapidement dans la mer.
« Le crime commis, le meurtrier sauta sur un cheval tout sellé et s’élança dans la direction de la ville de C... Dès qu’il y fut arrivé, il s’engagea hardiment dans les rues, pénétra sans se faire annoncer chez le docteur irlandais T..., et lui dit d’un ton bref et impératif :
« — Ma femme se meurt, venpz. »
« L’auteur de ce meurtre étrange et mystérieux appartenait à une maison anglaise des plus anciennes et des plus illustres. Il s’appelait lord A..., et jouissait dans le comté de Tipperarv de tous les privilèges attachés encore à l’autorité seigneuriale. Du reste, il était généralement plutôt craint qu’aimé, car personne n’ignorait que lord
A..., dans sa haine aveugle contre l’Irlande, en était encore aux guerres de la Rose rouge et de la Rose, blanche, et qu’il n'eût pas dépendu de lui que les Irlandais ne fussent traités plus inhumainement que ne l’avait fait Henri VII, lorsqu’il conquit leur île et posa les bases de cette législation atroce qui devait peser sans interruption sur cette nation sacrifiée.
« Ce n’était pas volontairement d’ailleurs que lord A... était venu s’établir en Irlande. Après avoir été longtemps à Londres, un des dandys les plus rallinés de Régent- Street et de Piccadilly, il avait hérité d’un vaste domaine à C...,dans le comté deTipperary : une clause du testament fait en sa faveur portait toutefois qu’il n’en pourrait devenir possesseur qu’à la condition de ne jamais cesser de l’habiter. Le lord anglais, qui était bien loin de jouir d’une position de fortune en harmonie avec l’illustration de sa naissance et l’éclat de ses goûts, se vit dans la nécessité de se soumettre à cette exigence bizarre; l’antipathie héréditaire qu’il portait à l’Irlande s’en augmenta. et son humeur, naturellement mélancolique, devint sombre et farouche. Cependant, comme il était riche, uni à une femme charitable et belle; qu’à tout prendre il semait autour de lui l’argent avec une rare prodigalité, l’opinion se montrait patiente et attribuait, non sans quelque raison peut-être, à l’originalité de son caractère, les froides violences et les excès sans passion auxquels il se laissait entraîner.
« Lord A..., suivi du docteur, traversa silencieusement C..., s’engagea dans la campagne et gravit d’un pas ferme la route en pente qui conduisait à l’entrée du château seigneurial. Le soin qu’on avait pris d’étendre dans les cours une épaisse couche de paille et de foin, la physio-
nomie bouleversée des domestiques qui traversaient machinalement les chambres et les corridors comme pour échapper a un insurmontable effroi, enfin les cris perçants qui troublaient par intervalles le profond et froid silence qui régnait dans cette maison, indiquaient suffisamment qu’il s’v passait une scène d’agonie. Lord A.,., sans daigner adresser une seule parole aux domestiques, pénétra dans la chambre d’où partaient des gémissements désespérés. Une femme, très-jeune encore, de la figure la plus séduisante, était étendue sur son lit dans une altitude de souffrance terrible; ses longs cheveux blonds dénoués l’enveloppaient presque tout entière; de grosses gouttes de sueur se formaient sur son front, et son corps, agité de soubresauts convulsifs, se repliait par intervalles sur lpi-même avec une effrayante flexibilité.
« A cette vue, le lord s’arrêta; la malade avait entendu le bruit de ses pas, et prononcé sou nom ; son œil hagard se fixa sur son mari avec une indéfinissable expression de douleur, et, se tournant vers le médecin, qui se tenait devant le lit dans une immobilité pensive, elle s’écria d’une voix vibrante, qui n’admettait ni hésitation ni refus :
<• — Vous n’avez plus rien à faire ici, monsieur, sortez !
>« Le médecin semblait en proie à des doutes étranges; il n’essaya pas cependant de résister à cette injonction, car un seul regard lui avait suffi pour comprendre que lady A... était perdue; il saisit cependant la main de la malade, se baissa pour la mieux voir, et ne put cacher un frissonnement en remarquant que les ongles de cette main livide étaient zébrés de petites taches noires. Dès qu’il eut quitté la chambre, lady A... fit signe au lord de
s’approcher, et en lui pressant le bras avec une force passionnée :
« — Milord, je vous attendais pour mourir ; n’appelez pas, n’invoquez aucun secours, le mal est irrémédiable; le docteur l’a compris; vous l’avez vu !
« Elle étouffa dans son oreiller les sanglots involontaires que lui arrachait la souffrance, et ajouta :
« — Ecoutez milord ; une pauvre femme condamnée, qui succombe aux tortures les plus atroces, a droit peut-être à quelque indulgence. Rejetez, oh ! rejetez pour un instant le manteau de glace qui vous couvre, car j’ai une grâce suprême à solliciter, un aveu déchirant à faire... Edwards, lady A... a été coupable, bien coupable envers vous... Durant votre dernier séjour à Londres, un homme que, jeune fille, j’avais tendrement aimé, a profité de votre absence pour reparaître devant moi, pour réveiller . par ses paroles des souvenirs à peine éteints... Que vous dirai -je? vous n’étiez pas là pour me défendre de ma faiblesse, pour me protéger contre mon cœur, j’ai succombé... Voilà ce que j’ai voulu vous confesser avant d’entrer dans la tombe, et ce qui me fait plus de mal que l’agonie. Soyez clément, milord!... L’expiation a suivi la faute; mes entrailles brûlent... Dieu vous a vengé!
« Lord A... avait écouté cette confession solennelle de la moribonde avec une attention grave et recueillie ; ses traits, immobiles, n’avaient laissé voir ni étonnement, ni colère, ni pitié. 11 se contenta de serrer la main repentante qui cherchait la sienne.
« Frappée de ce silence, lady A... se souleva à demi par un violent effort et regarda fixément son mari, cherchant à lire dans ses yeux sa pensée la plus secrète.
« — Vile, milord, s’écria-t-elle, un dernier baiser, le baiser du pardon, c’est à la mort que vous le donnez.
« — Je savais tout et vous pardonne, répondit le lord sans s’émouvoir; à votre tour, miladv, vous avez à me pardonner de vous avoir empoisonné.
« Et il ajouta avec le même calme :
« — Quant à votre [amant, je l’ai tué ce malin sur les bords du canal Saint-Georges.
« Une exclamation d’indicible stupeur, un cri de haine sauvage accueillit cette double révélation, jetée d’un ton tranquille au milieu d’une si douloureuse agonie. Maître de lui toujours, lord A... ne quitta le chevet de la mourante que lorsqu’elle eut exhalé son dernier souffle. Après avoir posé le drap sur sa tête, il prit la bougie qui avait éclairé cette scène lugubre et se rendit à l’étage supérieur dans ses appartements particuliers. Il eut soin, en s’éloignant, de refermer les portes des diverses chambres qu’il traversa, d’en ôter les clés et de tirer un à un les verrous derrière lui. On n’aurait pu, d’ailleurs, sur ses traits ilegmatiques, ni dans son maintien assuré, surprendre l’indice de la plus légère émotion, et, si la crainte ou le remords agitait sourdement son cœur, il s’efforcait de se le cacher à lui-méme.
« On put voir, pendant toute la nuit, une lumière briller dans la chambre à coucher du lord; il n’appela près de lui personne, et le plus profond silence ne cessa de régner dans cette partie duchùteau. Le matin étant venu, le valet de chambre de lord A., essaya vainement de pénétrer dans les appartements, et, livré à de mortelles inquiétudes, il envoya quérir constables et'policemen. Les portes furent ouvertes de vive force, on entra. Le lord était étendu sur le tapis et baigné dans son sang. Une
expression d’ironie convulsive était la seule que la mort eût empreinte sur son visage décomposé. Sans rien perdre du sang-froid stoïque dont les suicides anglais ont offert jusqu’à nos jours de si étonnants exemples, il s’était coupé la gorge à l’aide d’un rasoir, et avait opéré d’un seul coup, avec une force incroyable et avec la plus sinistre habileté, la section de l’artère carotide.
« La bougie, presque entièrement consumée, brûlait encore sur la table, où se trouvait déposé, à la place la plus apparente, un pli cacheté, scellé de l’écusson armorié du lord, et portant cette suscription écrite d’une main ferme et reposée :
« Testament de lord A..., décédé à G. ., le 7 octobre 1793 . »
« Cette pièce, dénonce le spleen farouche dont il était rongé et la haine aveugle qu'il portait à la malheureuse Irlande :
« Je donne et lègue la somme annuelle de dix livres sterling pour être payée à perpétuité par ma succession; laquelle somme, telle est ma volonté et mon plaisir, sera employée à acheter d’une certaine liqueur nommée vulgairement « viskey »; et il sera donné avis au public que cette liqueur doit être distribuée à un certain nombre de particuliers irlandais seulement, lequel nombre ne sera pasau-dessous.de vingt; et ils s’assemblerom sur le cimetière où je dois être enterré. Là, on mettra à leur disposition un bâton de bois de chêne et un couteau, et, ainsi armés, le wiskey sera distribué à chacun par demi-pinte, jusqu’à ce quele tout soit consommé; et je veux que cela ait lieu tous les ans, le 17 mars ou le 10 octobre. Ma raison est que les habitants grossiers de l’Irlande, chaque fois qu’ils s’assemblent, ne manquent
que d’armes pour s’entre-détruire : j’ai voulu prendre le moyen le plus efficace pour les réunir, dans l’espérance qu’avec le temps ils dépeupleront eux-mémes leur pays, qu’on pourra repeupler ensuite avec une race civilisée venue d’Angleterre. »
LE PÈBE RAPIN.
Le père Rapin était fort estimé comme poète latin ; mais son érudition était de mince aloi. — On lui reprocha bruyamment, entre autres peccadilles, d’avoir célébré la jeunesse de la Golophonienne, qu’a aimée Platon, tandis que l’épigramme grecque, qui raconte l’aventure, dit que l’Amour se jouait dans ses rides.
— Il faut, riposta l’abbé Tallemant, excuser le Père. N’esl-il pas difficile de croire qu’un homme aussi sage que Platon ait pu aimer une vieille?
Ce révérend ordonna, par son testament, que son corps fût porté, depuis Poitiers jusqu’à Fontenay-le-Comte où il était né, sur uu chariot couvert d’un drap noir, mais sans pompe, sans torches et sans autre compagnie qu’u« garçon marchant devant, avec une clochcct une lanterne.
Il était loin de mépriser la table et n’avait eu, sans doute, qu’à se louer de son cuisinier, car il le nomma son exécuteur-testamentaire.