LE VICOMTE FORTH
Le fils unique du comte de Pertli, dont le nom avait retenti, à la suited’un procès en divorce in tenté par la vicomtesse Forth, était venu résider, dans les derniers jours de juillet 1861, àGlocester, et avait loué des appartements à l’hôtel de Spa, sous le nom du capitaine Drummond. 11 était accompagné d’une jeune dame qui passait pour sa femme et qui se trouvait dans un état de grossesse avancé. Après un court séjour à l’hôtel de Spa, le soi-disant capitaine Drummond loua une maison dans laquelle il s’installa avec un domestique convenable.
Le 19 septembre, madame Drummond accoucha d’une fille; mais des symptômes graves ne tardèrent pas à se manifester qui jetèrent le capitaine dans un état de désespoir indicible. Pendant trois semaines il veilla jour et nuit la jeune dame. Deux médecins se tinrent constamment au chevet de la malade; mais leur science et leurs efforts furent sans succès : elle expira le 8 octobre, à cinq heures du matin.
Le jeune homme fut accablé de ce triste dénouement et ne tarda pas à donner tous les signes de l’aliénation mentale la plus caractérisée. Il but tout d’abord une demi-bouteille d’eau-de-vie, mit son appartement sens dessus dessous, — préparant ses malles pour s’éloigner au plus vite.
HO LES ORIGINAUX
Les domestiques n’osaient l’approcher, mais, en présence de cette excitation, le surveillaient de leur mieux. La garde-malade le suivait de chambre en chambre. Elle le vit s’emparer d’une bouteille pleine de laudanum, et qui avait servi à la jeune femme. Avant qu’elle eût pu l’en empêcher, il porta le flacon à sa bouche, et, quand elle put le lui arracher, il en avait déjà absorbé la moitié. Le vicomte Forth prétendit que c’était du vin de Porto et qu’il ne fallait pas tant s’inquiéter, puis descendit dans le salon, comme s’il n'avait rien fait d’extraordinaire.
Le médecin fut appelé en toute hâte. Quand il arriva, il n'eut que le temps d’enlever au jeune homme un couteau qu’il se portait à la gorge. Presque immédiatement le vicomte Forth s’écria :
— Je me sens tout drôle !
Puis il tomba inanimé sur le parquet, pour ne plus se relever.
IJN FOSSOYRUR D’HUMEUR DOUCE.
Philibert, dit « Marquis », fossoyeur d’un village des Basses-Alpes, vivait de son métier, quand il allait, et, dans la morte saison, c’est-à-dire quand on ne mourait pas, des petits oflices qu’il savait rendre aux habitants, comme commissionnaire. Son caractère simple et paisible s’était plié facilement à l’empire tyrannique de la femme la plus hargneuse qui eût jamais été associée à la destinée
d’un homme. Il fallut sans doute une longue série d’infortunes conjugales pour exaspérer un mari aussi inoffensif...
Sa colère, silencieusement concentrée, déborda tout d’un coup, à propos d’une pièce de deux francs que sa femme vit briller dans ses mains au moment où il creusait une fosse. Poussée par son avidité, elle exige qu’il lui en donne la moitié; pour la première fois peut-être, Philibert résiste à sa femme ; il s’obstine à garder l’argent destiné, disait- il, à solder une dette. Les deux époux s’accordent enfin et conviennent de partager le bénéfice d’une nouvelle fosse qu’ils vont creuser ensemble...
Le travail n’était pas terminé que Marquis, armé dosa pioche, frappe sa femme à coups redoublés et la fait rouler à ses pieds. Puis il sort du cimetière, donne à la première personne qu’il rencontre la pièce de deux francs, pour la remettre à un créancier qu’il désigne.
Une idée bizarre le fait rétrograder vers le clocher; il y monte, et rend à sa femme, à grand renfort de carillon, les honneurs funèbres les plus retentissants; on accourt, on s'informe du motif d’une sonnerie si extraordinaire.
— Ma femme est morte, dit-il, et Marquis va mourir.
Il se dispose ensuite à se précipiter ; mais, se rappelant qu’il n’a pas sonné pour son propre compte, il se remet de plus belle à la cloche, puis saute dans le cimetière attenant au clocher.
C’est alors que le cadavre de sa femme, gisant dans la fosse à côté de la pioche ensanglantée, explique aux voisins accourus au secours du fossoyeur, son veuvage anticipé. On le transporte horriblement mutilé, et, pendant les quelques heures de son agonie, on ne peut tirer de lui d’autre aveu que ces mots :
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— Marquis Otait un honnête homme, mais sa femme était bien méchante.