GAIETÉS DE TRÉPASSÉS
Le docteur Ludovico Cortusio, qui exerçait, à Padoue, au commencement duxv® siècle, les fonctions de jurisconsulte, défendit, par acte de dernière volonté, à tous ses parents et amis, de pleurera son convoi.
Voici les principales clauses :
« Celui d’entre les parents qui pleurera sera exhérédé et, au contraire, celui qui rira de meilleur cœur, sera le principal héritier ou le légataire universel. Au lieu de tendre en noir la maison mortuaire et l’église où sera enterré le défunt, on les jonchera de fleurs et de rameaux verts. Lorsqu’on portera le corps à l’église, la musique remplacera le son des cloches. Tous les ménétriers de la ville seront invités aux funérailles ; cinquante marcheront avec le clergé, les uns devant le corps, les autres derrière, et feront retentir l’air du bruit des instruments, tels que luths, violes, flûtes, hautbois, trompettes, tambourins, etc.; on chantera « alléluia » comme le jour de Pâques. Chacun des ménétriers recevra pour salaire undemi-écu. Le corps, enfermé dans une bière couverte d’un drap de diverses couleurs joviales et éclatantes, sera porté par , douze filles à marier, vêtues de vert et qui chanteront des airs gais et récréatifs. Elles recevront de l’héritier une dot convenable. Les jeunes garçons et les jeunes filles, qui accompagneront le convoi, tiendront à la main, en place
des flambeaux, des rameaux ou des palmes, et seront couronnés de fleurs : ils feront chorus avec les douze porteuses. Le clergé, flanqué de cent flambeaux, sera suivi de tous les religieux ; ceux dont le costume est en noir ne seront pas admis, à moins qu’ils ne changent de vêtement : la couleur sombre de leur capuchon troublerait la fête et la réjouissance publique... »
Cortusio mourut le dix-sept juillet 1418 et fut enterré dans l’église de Sainte-Sophie, avec un appareil qui fit ressembler à une noce cette cérémonie funèbre.
Ce testament fut attaqué à cause de la bizarrerie de ses dispositions; mais le jugement qui intervint le confirma, par les motifs suivants qui ont aussi leur singularité :
« L’acte en question ne peut être valablement regardé comme l’œuvre d’un homme en démence ou d’un esprit faible, parce que c’est le testament d’un docteur très-célèbre; or, un docteur très-célèbre ne saurait être en démence ni faire une action insensée ; donc le testament de Ludovico Cortusio est valable. »
Dans sa « Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, » le P. Garasse ne montre pas la môme déférence pour ce titre de docteur : il inflige à Cortusio les plus gros mots de son répertoire, et ajoute : « Depuis ce maudit homme, il s’est vu en Italie des athéistes qui, par leur dernière volonté, mourant sans hoirs, et étant chargés de richesses, ont légué : l°cent sous à l’hôpital, une fois payés; 2° mille francs à chaque prostituée de la ville de Rome, qui se dirait telle; 3° une rente annuelle aux bateleurs ; 4° une pension de deux cents écus à deux ou trois chiens qui leur auraient donné du plaisir durant leur vie.... »
Un vieux bonhomme du bas Poitou, qui s’éteignit dans le courant de février 1601 , s’adressa en ces termes à ses exécuteurs testamentaires :
« Je ne veux pas que mon corps soit enseveli en terre sainte, mais dans un lieu profane, au milieu du marché, afin que mes os se ressentent des danses villageoises qui se font en cette place tous les après-souper d’été.
« On ne fera pas mes obsèques en février qui est un mois mélancolique; on attendra le premier jour de mai qui est un mois de réjouissance.
« Tous les ans, à cette même date, on se mettra en quête de quatorze jeunes enfants de l’àge de dix ans, les plus beaux que l’on pourra trouver à deux lieues à la ronde, sept garçons et sept filles; on habillera celles-ci le plus pompeusement possible : leurs cheveux flotteront à l’aventure ; quant aux garçons, ils seront coiffés d’un chapeau de fleurs.
« En cet équipage, ils iront danser autour de mon sépulcre, en chanlanldcs chansons joyeuses et libres, puis, s’entrelaçant en lacs d’amour, planteront leurs branches de laurier dans les trous pratiqués à cet effet sur la pierre de ma tombe.
« Après ces accolades, Jes garçons d’un côté et les filles de l’autre entonneront le plus gai des branles du Poitou.
« Après cela, la messe sera dite sur une table ou sur un autel dressé à cette occasion et joignant ma tombe *. »
Gui Patin raconte que le peintre hollandais Martin Hcimskerk laissa, par son testament ( 1662), une somme destinée à doter tous les ans une tille du village où il était né, à condition que, le jour des noces, le marié et la mariée viendraient, avec les conviés, danser sur sa fosse.
Bakliuysen, né à Kmden, en 1631, et mort à Amsterdam, en 1707, était grand peintre, habile graveur et bon poète. 11 parait qu’il avait de la gaité dans le caractère et que celte gaité ne l’abandonna pas même dans sa vieillesse, quoique atteint d’une maladie longue et doulou-
1 Gaiusss, o Doc ri ne carieuse de»* Beaux Esprits de ce temps. »
reuse. Sentant sa fin approcher, il fit acheter le meilleur vin que l’on pùt trouver, le fit mettre en bouteilles et le scella de son cachet. Ensuite il fit mettre dans une bourse autant de pièces d’or qu’il avait vécu d’années, c’est-àdire soixante-dix-huit ; puis il lit son testament, par lequel il invita ses amis à son enterrement (la liste y était jointe), et il les pria de dépenser avec joie l’argent qu’il leur laissait et de boire son vin d’aussi bon cœur qu’il le leur avait destiné b
De nos jours, un commerçant de Lyon, qui s’est donné la mort pour en finir avec une maladie incurable, a laissé des dispositions testamentaires conçues dans le même esprit :
« Par acte notarié, dit « le Courrier de Lyon », une somme de cinq cents francs devait être répartie entre toutes les personnes qui suivraient le convoi du suicidé, et dépensée entièrement en un festin où les nombreux amis du défunt boiraient joyeusement à sa mémoire. Une rente de cinquante francs était de plus affectée à des libations que doivent faire chaque année les survivants au jour anniversaire des funérailles.
« La première clause de ce singulier testament a été
I Poickot, « Testaments remarquables. »
remplie la semaine dernière. Quatre-vingt-trois convives se sont réunis chez un restaurateur, aux Brolteaux; les cinq cents francs qui venaient de leur être remis ont été galment dépensés, et tous ont regretté d’être obligés de boire A la mémoire du légataire et non pas à sa santé. »