‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 10 sur 44 · CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

CONVENTION NATIONALE

» Le comité de sûreté générale et de surveillance de la convention nationale, au citoven BefTrov, dit le Cousin Jacques :

» Du t or mars 1793, l'an deuxième de la république française :

» Nous avons reçu , citoyen , la lettre que vous nous avez adressée; nous n'avons aucune connaissance de la dénonciation dont voir* nous parlez. Croyez, citoyen, ce que vous disent vos amis : cédez à leurs vœux, rentrez à Paris,

et vous verrez qu'on n'y inquiète que les mauvais citoyens, et que si la liberté domiciliaire y est quelquefois troublée, ce n'est que pour rechercher les émigrés et les assassins , qu'on ne peut poursuivre avec trop d'activité.

» Venez dans Paris , et vous y trouverez encore des gens qui savent estimer le talent partout où ils Je trouvent, et qui savent respecter les opinions des autres, pourvu, cependant , qu'elles ne nuisent pas à la chose publique.

» Les membres du comité de sûreté générale, » ingrand, 'président ; tallien , secrétaire. »

Vers le mois de mai 1793, le Cousin Jacques rentra à Paris, non sans avoir encore recueilli sur la route un bon nombre de certificats attestant que, dans les communes où il avait passé, il n'avait fait de mal à personne, Deux lieues avant d'arriver aux barrières, ses yeux furent frappés tout à coup par un spectacle aussi joyeux qu'étrange : sur la route, une table était mise, et le choc des verres se mariait au bruit des chansons. C'étaient douze vieux poètes, dont le plus jeune avait soixante-neuf ans; ils avaient parié de faire un piquenique au beau milieu du chemin. On voyait le feu de Bacchus enluminer leur physionomie; tous étaient gueux comme des rats d'église; tous avaient une perruque mise de travers, tous un jabot sale arrosé de tabac, tous de grandes manchettes festonnées, tous des bas troués, tous des souliers ressemelés; en un mot, si uniformément accoutrés et si complètement pris de vin, que les passants s'écriaient à leur aspect : « Parbleu ! voilà des poètes de Paris! » Il fallait que les voitures se détournassent pour ne pas culbuter la table et les convives ; quelques-unes s'arrêtaient et faisaient cercle autour d'eux,

Le Cousin Jacques demeura pétrifié d'étonnement. Il fut reconnu et salué d'une rasade; mais ce fut peine perdue que de vouloir le retenir. « Où allez- vous? lui demanda ton. —Hélas! hélas!» répondit-il en secouant douloureusement la tête. Et il continua son chemin.

A Paris, sa section tout entière l'accueillit avec les plus cordiales démonstrations. Il aurait pu vivre tranquille, à la condition de laisser passer la tourmente; le besoin de publicité l'emporta. Il publia un volume ayant pour titre : la Constitution de la lune, rêve politique et moral, La lune! il en revenait toujours là, c'était son thème favori; pour lui, Phœbé avait remplacé Apollon. La Constitution de la lune est l'exposé d'un régime républicain tout de conciliation et de paix. On y trouve quelques bonnes idées mêlées à beaucoup de folies , ce qui n'empêcha pas la première édition de s'écouler en cinq jours. A la seconde, enhardi, il ajouta cette épigraphe : a Vous proposez la mort à quiconque propose la monarchie... Eh bien, voici une république sans athées, sans factieux, sans tyrans, sans enthousiastes; où la religion, les mœurs, la justice, la paix et surtout l'horreur du sang font le charme de la vie et l'essence de la liberté. »

On était en pleine Terreur. Le pauvre Cousin Jacques, qui avait sa femme et ses enfants à nourrir, se vit dans l'obligation de faire contre fortune bon cœur : il fit jouer, au milieu des massacres, un opéra-comique, sous ce titre d'un optimisme un peu forcé : Allons, ça va, ou le Quaker en France. Ce fut également en 1793 qu'il composa la ravissante chanson : Petit à petit V oiseau fait son nid , au bruit des charrettes roulant vers Téchafaud.

Mais il n'en était pas demeuré moins sombre pour cela; au contraire. C'était un Cazotte amoindri et sanglotant, comme le trait suivant va le montrer. Il dînait un 6oir chez Lamourette, à l'hôtel de Charost, rue Saint-Honoré, vis-àvis des Capucins. Parmi les convives, se trouvaient Hérault de Séchelles et Anacharsis Glootz. Ces messieurs étaient

d'une gaieté charmante ; seul le Cousin Jacques se faisait remarquer par sa tristesse. « Allons donc! cher Cousin, lui dit Hérault de Séchelles, vous perdez votre bonne humeur ; voyez, ne sommes-nous pas toujours des Roger-Bontemps? * A ces paroles, le Cousin Jacques fondit en larmes. « Qu'avezvous? s'écria tout le monde avec intérêt; pourquoi pleurezvous? — H las ! répondit-il, je pleure de ce que de braves gens comme vous seront victimes de leurs erreurs; l'enthousiasme vous égare : vous serez tous guillotinés! » Les convives froncèrent le sourcil, Lamourette se hâta de verser double rasade au prophète inopportun , et le dîner continua après s'être remis de cette secousse.

Disons aussi que plusieurs personnes se faisaient un jeu de sa crédulité en lui rapportant des bruits fabriqués à plaisir. Tantôt c'était Camille Desmoulins, qui avait mis sa tête à prix dans un groupe du jardin des Tuileries; tantôt c'était Robespierre, qui avait dit à un membre de la convention : a Je ne suis pas étonné que le Cousin Jacques fasse de jolis opéras ; le cygne ne chante jamais mieux qu'à la veille de sa mort! » Tous ces propos répétés achevèrent d'assombrir son imagination.

Un matin, il écrit au représentant André Dumont, et il lui demande les motifs de sa haine : « Je sais , dit-il, que vous avez parlé de m'arrêter : alors il faudra bien qu'on me. rende justice ou qu'on m'égorge; c'est tout ce que je demande. Tout mon crime est d'avoir sacrifié les trois quarts de ma vie à obliger mes semblables , sans une obole de rétribution, sans autre fruit que de l'ingratitude et des dangers. » La lettre ayait deux pages sur ce ton. Le représentant se contenta d'écrire en marge : Répondre qu'on en a imposé au Cousin Jacques (1).

Nous n'avons pas besoin de dire qu'il est loin de notre pensée de tourner en ridicule cet honnête homme. Nous insistons , c'est vrai , sur ce mélange de témérité et de sensi-

(1) Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, appendice au tome troisième : autographes, page 13.

bilité qui faisait le fonds de son caractère, mais nous ne nous étonnons que dans une certaine mesure. Les événements d'alors ont exalté bien d'autres cerveaux que le sien.

Quoi qu'il en soit , un homme d'esprit ne se perd jamais entièrement, il arrivait encore au Cousin Jacques de laisser échapper, deçà de là, quelque saillie; c'est ainsi que, dans un temps où tout était provisoire, à ceux qui lui disaient : « Bonjour; comment vous portez-vous? il ne manquait jamais de répondre : — Assez bien, provisoirement. »

Cependant, à force d'appeler la foudre, la foudre arriva. Ce même comité de sûreté générale qui l'avait engagé à revenir dans Paris lança contre lui un mandat d'arrêt, comme pour donner raison à sa lugubre humeur et satisfaction à ses tristes pressentiments. Le Cousin Jacques put heureusement s'échapper dans la rue, à demi-habillé. On fouilla toute la maison , et les scellés furent apposés sur les meubles. L'influence active de son frère, Beffroy de Beauvoir, député de l'Aisne à la convention , arrêta les poursuites. On me permettra, à ce sujet, de citer en entier la lettre suivante, si honorable pour les deux frères :

« Paris, le 17 frimaire, Tan n de la République française indivisible. » L. E. Beffroy, représentant du peupU\

»Ases collègues composant le comité de sûreté générale.

» Porteur, citoyens collègues, de votre arrêté pour la levée des scellés chez le Cousin Jacques, je me suis rendu au comité révolutionnaire de la section de Guill iume Tell, auquel je l'ai présenté. Après Tavoir lu, il m'a demandé si c'était comme représentant du peuple que je me présentais, et si j'assisterais à la levée des scellés ; j'ai répondu que je ne me prOsentaU que comme simple citoyen; mais qu'étant frère du Cousin Jacques, je devais prendre à lui un intérêt légitime jusqu'à ce que la visite de ses papiers m'eût ôté l'opinion que j'avais de lui; qu'il m'importait d'en connaître bientôt le résultat, parce que mes principes, d'accord avec mon devoir, m'interdisaient de solliciter la levée du mandat d'arrêt s'il était coupable ; mais que si le contraire arrivait, je ferais tous mes efforts pour obtenir sa liberté; que si le comité n'y voyait aucun inconvénient, je serais volontiers présent à l'opération. L'opinion du

, comité a été que je pouvais remplacer mon frère à cet égard, attendu que ma présence ne tirait à aucune couséquence, puisqu'il ne s'agissait que do les voir opérer. Il me donna rendez-vous pour hier, sextidi, à dix heures du malin, au comité; je m'y rendis et j'y trouvai des commissaires qui me conduisirent chez le Cousin Jacques, dont je n'avais pas encore vu le logement. Le comité me parut estimer le Cousin Jacques et désirer qu'il ne fût point coupable. Il m'a paru lui croire simplement trop de sensibilité.

» Le procès-verbal vous donnera le résultat de cette opération, qui a duré trois heures, à trois personnes, dont' chacune lisait de son côté des papiers en grand nombre, ramassés dans toutes ses armoires au moment de l'apposition des scellés et jetés sans ordre dans des tiroirs.

» Cet examen, citoyens collègues, me donne le droit de vous demander la levée du mandat d'arrêt. H y a un mois et deux jours que le Cousin Jacques est sans ses livres, et qu'il ne peut travailler pour la subsistance de sa famille. Je vous répèle qu'il n'a que son talent pour élever ses enfants. 11 y a plusieurs pièces très-républicaines, de lui, qui restent en souffrance parce qu'il n'est pas là pour les faire répéter. Vous voulez être sévères et vous avez raison, vous le devez; mais vous voulez être justes. Tout prouve que les principes du Cousin Jacques et sa conduite sont ceux d'un véritable ami de la liberté et de l'égalité; il s'est montré au grand jour dans toutes les notes, lettres et manuscrits irouyés chez lui; on y a reconnu un vrai républicain. On y a trouvé une pièce de trois actes, dont la musique des deux premiers est faite et dont le commencement remonte en 1792, intitulée : les Prêtres de Lodone, qui a prouvé que son amour pour la religion ne lui donne pas de confiance aux prêtres, et que s'il croit en Dieu, il ne croit pas et ne veut p is qu'on croie en ceux qui se disent ses anges et ses ministres. Enfin, on s'est convaincu que, s'il a pu errer sur la politique, il l'a fait avec toute la droiture d'un républicain loyal et probe; il a renoncé à politiquer pour éviter l'erreur, et il s'est voué à travailler, pour les théâtres, dé manière à soutenir l'énergie et à fortifier fessâmes républicaines. J'espère que ces considérations vous détermil!lti)Bt à m'accorder la levée du mandat d'arrêt lancé contre lui il y a plus d'un mois.

» Salut et fraternité,

» L. E. Beffroy (1). »

(1) Cette lettre, a figuré tour à tour dans la collection Charavay (n° 2150), et dans la collection Fossé d'Arcosse (n° 124). Elle est aujourd'hui entre les mains des descendants de M. L. E. Beffroy, à qui j'en dois l'obligeante communication.

Quant aux Prêtres de Dodone, ils sont restés en portefeuille.

Le 9 thermidor rendit au Cousin Jacques un peu de tranquillité, que le 13 vendémiaire lui enleva. Dès les premiers coups de canon, il courut se réfugier dans une masure du faubourg Saint-Marceau ; mais, no s'y trouvant pas parfaitement en sûreté, il traversa Paris vers onze heures du soir, et monta dans le haut du faubourg du Temple. Une dame , qui était alors à la campagne , lui avait confié , quelques jours auparavant, la clef d'une mansarde de huit pieds carrés où étaient renfermés des meubles. Laissons le Cousin Jacques raconter lui-même ses impressions dans ce taudis :

« J'arrivai là le soir, sans lumière, avec un ami que j'avais mis dans ma confidence; je me couchai sur un matelas ; je n'avais pas deux pieds de terrain pour me retourner, à cause des meubles. Une mauvaise lucarne , fabriquée à plat sur le toit, m'envoyait la pluie avec prodigalité. Cette chambre n'étant occupée par personne depuis six mois , il fallait, pour tromper les voisins, que mon ami m'enfermât à double tour. Il me laissa du pain et du vin , mais point d'eau , et il me quitta avec promesse de revenir le lendemain au soir. Qu'on se figure la nuit que je passai dans ce séjour inconnu, comblé de meubles jusqu'au plancher, et où je dus renoncer à tousser, à cracher, à me moucher et même à dormir, de peur qu'on ne m'entendît par hasard ronfler dans cette chambre, où les gens de la maison ne soupçonnaient aucun être vivant.

» Par malheur, l'ami chargé de pourvoir à ma subsistance , étant revenu le lendemain au soir, ne reconnut pas bien la porte : il n'y voyait pas clair et il prit celle d'un voisin pour la mienne. Celui-ci , entendant une clef s'agiter dans sa serrure, sort brusquement de chez lui en criant : « Qui va là? » Et l'ami de s'esquiver dans les commodités avec toute la provision qu'il m'apportait. Le voisin descend avertir les locataires qu'il y a des voleurs dans la maison; voilà tout le monde en alerte. De cette manière, je passai quarante-huit heures sans eau et sans lumière ; à la

lin, cependant, je fus arraché de ce réduit incommode, et j'eus la douce satisfaction d'apprendre , en rentrant chez moi, qu'une trentaine d'amis, parmi lesquels étaient quelques députés montagnards, étaient venus m'offrir leur bourse et leur maison. »

En l'an iv, le Cousin Jacques , dont l'ardeur de protestation n'était pas encore calmée, fit paraître le Testament d'im électeur de Paris , un vol. in-8°, avec une tête de mort pour fleuron.

« Pourquoi appelai-je cet ouvrage mon Testament? dit-il. Eh! qui vous répond que je ne serai pas la victime de mon zèle? Qui vous assure que cet ouvrage môme, quelque pur que soit le motif qui. l'a dicté , ne me coûtera pas la vie? » Un peu plus loin, il ajoute : « Ce livre est l'enfant du chaos. Depuis près d'un mois que j'y travaille , si l'on peut appeler travail la simple action d'écrire au hasard tout ce qui m'a passé par la tête, j'erre d'asile en asile; j'ai le cœur navré , la tète perdue ; je ne vois plus que des batailles et du sang... C'est une fièvre chaude qui me consume, je ne sais trop pourquoi, ni comment... »

Viennent ensuite des legs divers, les uns sérieux et les autres plaisants, — legs de reconnaissance, legs d'amitié, legs d'amourette même :

a Je lègue à la famille Lesage, du théâtre de la rue Feydeau , un petit miroir de dix pouces de hauteur sur huit de largeur, pour qu'en s'y regardant ils aient toujours devant les yeux le plus parfait modèle de toutes les vertus sociales.

» Je lègue à plusieurs auteurs de ma connaissance une girouette qui était autrefois sur la maison de mon père et

qui tournait à tout vent , — emblème fidèle de beaucoup d'hommes de lettres depuis la Révolution.

» Je lègue à mademoiselle Louise-Sophie d'A. . . toutes les lettres d'un certain genre qui ont animé mon cœur et fécondé mon imagination dans le temps heureux des péchés de ma jeunesse, à l'exception de celles qui sont signées. Je lui lègue aussi mon portrait en miniature et une lorgnette de nacre de perle garnie en argent.

» Je lègue à la ci-devaut comtesse d'H..., le petit portrait de moi que je lui envoyai en 1786, et qu'elle avait promis de me rendre.

» Je lègue à Joséphine de B. . . des larmes inutiles et un souvenir plus inutile encore; c'est un cadeau qu'on m'a fait.

» Je lègue à mademoiselle de P... Pabmdon de la rente viagère qu'elle m'a faite lorsqu'elle était abonnée à mes Lunes, sans que j'aie jamais eu le plaisir de la voir ni de la connaître. Je n'ai rien touché de cette rente, et j'abandonne mes droits à ses héritiers légitimes, si elle n'existe plus... »

C'est bien, — Cousin Jacques , — très-bien!

» Je lègue à l'incomparable famille des S..., habitants du faubourg Saint-Antoine, qui m'ont fourni du pain gratuitement tout l'hiver, la promesse solennelle, au nom des miens, de ne jamais les abandonner dans les moments critiques où ils pourraient se trouver.

» Je lègue à Catherine-Anne, servante, qui m'a rendu de grands services dans lès premières années que j'étais à Paris, un crucifix de bronze doré sur une croix doublée d'écaillé.

» Je lègue enfin à mon frère des cinq-cents (1) le sort de mes enfants et de leur mère. »

(1) Beffroy de Beauvoir, successivement premier suppléant à l'assemblée législative, député de l'Aisne à la convention nationale et membre du premier conseil des cinq-cents, homme de finances et d'administration. Il avait voté la mort de Louis XVI, mais avec appel au p uple et sursis à l'exécution. Les deux frères avaient épousé les deux sœurs, les demoiselles Viriez, en 1780.

La Terreur avait ruiné le Cousin Jacques : « Je suis tout aussi pauvre que je l'étais avant d'entrer dans la carrière des lettres, et je serais maintenant réduit à une honorable mendicité, sans mon courage, mon frère et des amis. »

A part les deux ou trois saillies que nous avons indiquées, le Testament d'un électeur n'est qu'un long gémissement. Il se termine ainsi : « Avoué et signé par moi, Louis -Abel BefTroy de Reigny, etc., âgé de trente-sept ans, onze mois et vingt-deux jours; ami zélé de tous les braves gens; ennemi juré des factions, du brigandage, du blasphème, des larmes et du saug, et de toutes les gentilleries à la mode ; et décidé a tout. »

Heureusement que la politique n'absorbait pas d'une façon absolue les moments du Cousin Jacques. Improvisateur sans cesse en éveil, il inondait littéralement de ses productions tous les théâtres : la Petite Nannette, les Deux Charbonniers, Magdelon, le Grand Genre, L'Habit de noces, Turlututu empereur de l'Ile Verte, etc. Cette dernière pièce n'est pour ainsi dire qu'une seconde édition de Nicodème dans la Lune, et je la trouve préférable; j'engage lès amateurs à se la procurer. Lorsqu'il fut question de l'établissement du théâtre du Vaudeville, les fondateurs,- dans leur prospectus, ne nommèrent que quatre auteurs parmi ceux dont le talent prévenait le mieux le public : Piis, Radet, Desfontaines et le Cousin Jacques.

Un de ses grands désespoirs a été- de n'avoir jamais pu faire rien recevoir à la Comédie française. Régulièrement il envoyait au comité une pièce tous les ans, et tous les ans le comité refusait sa pièce à l'unanimité. Sur les derniers temps, le Cousin Jacques accompagna l'une d'elles d'une épître un peu caustique ; en voici quelques vers :

Je me suis armé de courage, Car vous allez, suivant l'usage,

Employer dix ans à savoir Si vous en ferez la lecture.

Pendant dix autres, Ton assure Qu'au premier juîtr il faudra voir...

Dix ans après, quelqu'un peut-être En me voyant se souviendra (S'il peut alors me reconnaître) De ma pièce, et puis se dira :

Il faut s'occuper de cela.

Dix ans encor; plus de délais :

Vous y songerez, ou jamais.

Autre siècle, autre caractère, Les goûts changent avec le temps.

Mais priez bien vos descendants D'avertir alors le parterre Que depuis trente ou quarante ans L'auteur est mort sexagénaire.

Pourquoi fallut-il que le Cousin Jacques s'avisât une dernière fois de rentrer dans la politique par cet incohérent Dictionnaire néologique des hommes et des choses, dont les premiers numéros parurent en l'an vin ? Quel démon le poussait à recommencer ses doléances sur le régime de la Terreur, alors que la Terreur n'existait plus? La police, qui faisait tout son possible pour étouffer de douloureux souvenirs, arrêta la publication de ce livre à la lettre G, après l'article Côtes-du-Nord.

La collection de ce Dictionnaire, qui paraissait par livraisons* forme trois gros volumes de plus de 500 pages ' chacun, imprimés sur deux colonnes. Les deux derniers surtout sont jd'une extrême rareté ; Fouché les fit mettre au pilon. Au milieu de détails oiseux, on y saisit quelques particularités intéressantes ; c'est une cohue au moins bizarre • Boïeldieu, Beaumarchais, Chateaubriand, Carrier, Cambacérôs, Cambon, etc.

Le Dictionnaire des hommes et des choses promettait encore plus de révélations piquantes qu'il n'en a donné. C'est ainsi qu'à la lettre A, nous trouvons cet article : « Amours (les) du chevalier de Faublas. Charmant ro-

man, qui a paru au commencement de la Révolution, qui a obtenu un succès constant et mérité, et dont Jean-Baptiste Louvet a toujours passé pour être l'auteur. Mais nous étonnerons bien nos lecteurs quand nous leur prouverons que les Amours de Faublas ne sont pas de Louvet. Sans doute que ce défunt législateur a laissé sur la terre des amis et des partisans qui prendront sa défense comme ils le doivent. Nous les prions d'attendre les articles Faublas, Hombert, Louvet, Vaudoyer. »

Nous avons parlé de la galanterie du Cousin Jacques, galanterie qui, du reste, appartient au siècle tout entier. En voici un exemple qui se présente dès les premières pages du Dictionnaire : « Sophie Arnould a choisi sa retraite à la campagne, et, partagée entre ses souvenirs et les jouissances que lui assure son amour pour les arts, elle se livre entièrement à l'agriculture. C'est ainsi qu'elle s'est assurée le bonheur de trouver toujours des fleurs sur la route qu'elle avait à parcourir. » Tout le Cousin Jacques est làdedans.

Un nom, appelé tout naturellement par l'ordre alphabétique, celui de Bonaparte, se dresse soudain dans le Dictionnairenèologique des hommes et des choses. Il est amusant de voir en quels termes le Cousin Jacques parle du jeune général et de sa rencontre avec lui chez Carnot :

« Bonaparte, après l'installation du Directoire, se trouvant général de la force armée de Poris, vint faire sa visite à chacun des cinq directeurs. Carnot, nommé le dernier au refus de Sieyes, habitait une mansarde dans les combles du Luxembourg, son appartement n'étant pas prêt. C'était un lundi {dies lunœ), jour qu'un auteur avait choisi chaque semaine pour aller chez Carnot. Au moment où* Bonaparte entra, cet auteur chantait un nouvel air qu'il avait prié une demoiselle d'essayer en l'accompagnant sur le piano. L'arrivée de Bonaparte interrompit l'ariette, comme bien l'on pense; on vit paraître cinq ou six jeunes gens, ses aides de camp, de la plus haute stature, et après eux,

LE COL'SIN JACQl'F.K. 161

un petit homme, trùs-bien pris dans sa taille, s'unnonçaut et s'énonçant avec beaucoup de dignité, et saluant tout le monde avec cet air d'aisance et de politesse qui faisait contraste, il faut l'avouer, avec les manières et le ton de la plupart des généraux qu'on avait vus jupqu'alors.

» Vau eur demanda tout bas à Garnot quel était ce Monsieur-là. — C'est le général de la force armée de Paris. — Comment s'appelle-t-il ? — Bonaparte. — Est-ce un homme d'esprit? —Je n'en sais rien. — À-t-il des talents militaires? — On le dit. — Qu'a-t-il fait de remarquable? — C'est lui qui commandait les troupes de la convention le 13 vendémiaire... — Cela suffît.

» Et la ligure de Yauteur de se rembrunir aussitôt; et lui, électeur de vendémiaire, très-entiché de son opinion parisienne, de se retirer dans un coin, et de garder un profond silence, tout en considérant ce monsieur-là, dont la physionomie ouverte et pleine de jeu lui eût beaucoup plu, sans ce que lui avait dit Carnot.

» Bonaparte, voyant qu'une demoiselle était encore au piano et qu'on ne s'occupait plus que de faire cercle autour de lui, dit avec beaucoup de douceur : — Mais je m'aperçois que j'ai troublé les plaisirs delà société; on chantait ici; que ce ne soit pas moi, je vous en supplie, qui interrompe la fête, etc. — Le directeur s'excusait, le général insista; enfin la demoiselle joua et chanta des couplets patriotiques, dont les refrains furent répétés par tout le monde, excepté par l'auteur en question; le 13 vendémiaire lui avait coupé la parole, et il ne soufflait pas le mot.

» Au reste, si sa bouche était muette, ses yeux ne Tétaient pas ; car, du petit £oin obscur dont il s'était emparé, il décomposait tous les traits de Bonaparte et il apprenait par cœur sa figure. Après la chanson, le général resta encore quelques minutes, se leva et partit. 11 avait parlé peu, mais le peu qu'il avait dit était plein de justesse; il se taisait plus qu'il ne parlait, mais tout à coup il rompait le silence et prononçait avec une extrême vivacité quelques paroles

pleines de sens et toujours à propos. Quand il fut parti, la couversation ne roula plus que sur lui, et Garnot augura dès lors qu'il n'en resterait pas là.

» En revenant chez lui, l'auteur disait à sa famille, d'un air rêveur et abstrait : — Hum ! c'est un singulier nom que Bonaparte... Hum! c'est dommage; il me plairait assez... Je ne sais, mais ce général-là n'est pas un général comme les autres. . . Hum ! je suis bien trompé s'il n'a pas d'esprit. . . — Et la famille de répondre : Hum! en effet, il est singulier. »

11 paraît que la suspension de cet ouvrage dérouta complètement le Cousin Jacques, car sa fécondité en fut dès lors sensiblement diminuée. Quelques années encore, et on Je perdit tout à fait de vue.

Il avait annoncé des Mémoires (1) et un recueil de contes; de tout cela on n'eut aucune nouvelle.

En 1805 seulement, il fit imprimer, sous le titre de Soirées chantantes oit le Chansonnier bourgeois, le recueil de ses romances, rondes et chansons, avec des airs notés. Une grande naïveté, un vif sentiment de la mélodie sont les principaux caractères de sa musique. Rien de plus chantant que les couplets et les rondeaux qui terminent presque

(1) a Mes Mémoires no sauraient paraître à présent, malgré l'annonce qui en a été faite dans quelques journaux. D'ailleurs, ils ne sont pas chez moi; ils sont disséminés chez différentes personnes, parce que, s'il s'en perd un volume d'un côté, on ne perdra pas tout. Il y en a une partie en province et une parlie à Paris; et si je meurs avant que l'ouvrage puisse paraître, on trouvera chez ma veuve et mes d ux orphelines, — Justine et Rose, — la note des personnes qui en sont dépositaires. Quant aux sommes qui m'ont été envoyées pour souscrire en tout ou en partie à ces Mémoires, j'avertis mes fidèles lecteurs, qui sont mes créanciers, que le prix des denrées et de toutes les marchandises augmentant d'heure en heure, ce qui valait, il y a quatre mois, 150 livres en assignats, ne vaudrait plus aujourd'hui, pour l'impression de ces Mémoires, que 30 ou 40 livres, mais que cependant ils sont inscrits en tête pour la livraison des premiers volumes, et que je supporterai seul toute perte. S'ils aiment mieux ravoir leurs assignats, je les leur remettrai fran$ de port. » Testament ffun Electeur, page 127.

toutes ses pièces ; Mébul, Boïeldieu, Chérubini les ont souvent et hautement loués. Ce recueil fut son dernier adieu à la génération naissante.

Les biographes le font mourir le 19 décembre 1811, à Gharenton. C'est pure invention de la part des biographes. Le Cousin Jacques est mort tout raisonnablement dans son domicile de la rue de Sèvres, n° 2 ; il y est mort, non pas le 19, mais le 17 décembre, ainsi que le témoigne Pacte do décès que nous avons tenu à faire relever.

Il nous semble qu'après tout le Cousin Jacques dut s'en aller de ce monde sans trop de tristesse ; il fut pendant quinze ans un auteur à la mode; ses pièces firent ce qu'on appelle fureur. Que pouvait-il exiger de plus? Il eut toutes les satisfactions d'amour-propre que l'on peut désirer : longtemps on fit des bonnets et des poufs aux Ailes de /' Amour; un faïencier s'enrichit en vendant des gobelets au Cousin Jacques, en cristal, très-joliment sculptés, ornés d'un croissant avec des étoiles parsemées alentour. Enfin il existait encore, il y a quelques années, dans la rue du Four-Saint- Germain, un vieux magasin à l'enseigne de la Petite Nannetii\ En faut-il davantage pour constituer une célébrité évidente?

Son buste, haut de dix-huit pouces, se voit à la bibliothèque de Laon. De son vivant, il l'expédiait lui-même à quiconque lui en faisait la demande. — Prix : 12 livres, tout emballé. Ainsi comprenait-il la gloire.

C'est par de semblables côtés qu'il se détache des écrivains ordinaires, et qu'il acquiert une individualité réelle et amusante.

Esprit véritablement français, mais français dans l'acception du mot la plus frivole, nature abondante, ruisselante, débordante même, imagination bigarrée comme pas une, tête pleine de fusées, le Cousin Jacques est le dernier et le seul représentant de la tradition macaronique au xviii 6 siècle. Sans avoir la rouerie profonde de ses devanciers, il en a tout le joyeux, tout le bruyant; il pousse le bur-

K»i oiur.is.u'x ni: sikolr drrnirr.

lesque jusqu'aux dernières extrémités. Toutefois, il sait accommoder ses plus étonnantes inventions au goût de ses lecteurs et demeurer l'homme de son époque : dés qu'il le veut, il est plus Dorât que Dorât, plus Florian que Florian ; ses madrigaux affadissent le cœur, ses bouquets à Chloris donnent des nausées. Il y a du troubadour et de l'Arlequin en lui; le luth et la batte se partagent ses prédilections.

En cj qui concerne ses pièces de théâtre, — j'entends celles où la politique n'entre pour rien, — je ne crois pas me hasarder trop en plaçant le Cousin Jacques immédiatement après Sedaine. Il a bien la touche plus molle, le dialogue plus étendu et plus bavard, mais au fond c'est le même sentiment, ce sont les mêmes préceptes d'honnêteté et de franchise. Il sait transporter la poésie au théâtre, même dans les plus petits détails et dans les indications de scène; en voici un exemple tiré du Club des bonnes gens : « Le théâtre représente deux jardins contigus, séparés par un mur mitoyen. Dans le jardin, à gauche, côté de la reine, est un berceau de feuillage sous lequel est assis le curé, d'un air rêveur, tenant des journaux; vis-à-vis de ce berceau, contre le mur, Nigaudinet est monté sur une double échelle et taille des arbres : — au fond, devant la porte de la maison du curé, Nannette Ole au rouet. Dans l'autre jardin, sous un berceau de fleurs, Élise brode un gilet. Au fond de ce jardin est un moulin à eau dont la roue baigne dans un étang ; — à la fenêtre du moulin, qui est trèsélevée,on voit le meunier Thomas, avec une veste blanche, un bonnet blanc et une figure bourgeonnée, vider seul une bouteille de vin et regarder sa fille de temps en temps. »

Ne voilà-t-il pas tout un tableau, gai, bien éclairé et de bonne couleur?

Ses écrits conservèrent jusqu'à la fin leur cacliet individuel, car il n'eut et ne voulut jamais de collaborateurs. Lorsque le Vaudeville, dont il avait été un des parrains, commença à entrer dans une voie de spéculation, et que onze auteurs se furent mis ensemble pour composer un ,

LE COUSIN JACQUES. lGa

petit acte sur Monsieur de Bièvrs, lui seul ne céda pas à l'impulsion générale; il travailla à l'écart, ce dont il convient de le louer. Aussi les jeunes gens d'alors ne manquèrent-ils pas de le traiter de radoteur et de le rayer de toutes les coteries. 11 fut, de son vivant, et même après sa mort, l'objet de critiques sévères et peu raison nées. Devait-on gourmander avec tant d'amertume un littérateur de coin du feu, bonhomme comme pas un? Songez donc, puisqu'il faut une excuse à son enjouement, que, deux fois dans sa jeunesse, il avait remporté le grand prix de l'Université; qu'il avait occupé une chaire d'éloquence à Douai ; enfin, qu'il ne tenait qu'à lui d'être grave et pesant comme le premier venu, et que c'est uniquement par bonté d'âme et par compassion pour nous qu'il n'a pas voulu être un homme sérieux. — Douce et gaie ligure! honnête Cousin Jacques, cousin de tout le monde ! que tu mérites bien le nom d'Abel que tu reçus à ta naissance! •

NOTES

Dans le tome I er de ses Miettes (Paris, Ledoyen, 1853), M. François Grille a émietté quelques renseignements sur le Cousin Jacques :

« Viens, bonhomme, que je dise un mot de toi. Je n'ai plus que peu de temps à vivre. Mes forces déclinent, je tombe, je m'en vas... Viens, Beffroy, mon ami; viens, Cousin, me consoler, Rabelais de fraîche date, moins érudit, moins habile, mais moins cynique aussi, plus naïf, et pourtant ne manquant ni de goût, ni de tact, ni de finesse, ni même au besoin d'élévation et de cœur.

» Beffroy de Uegny {sic) était singulier, oi'.giual, fantasque; il était de bric et de brac, facile et têtu, plein de verve et d'une abondance qui ne tarissa t pas. Il avait dans l'esprit une indépendance qui ne cédait à rien. Il avait du jugement, d«* la raison, de la rondeur, -de l'abandon, de la dignité, tout cela mêlé, confondu, visible, et se trouvant par bonds, par éclairs, par saccades. Il aimait sa femme et la trompait, il adorait ses filles et ne leur faisait pas de dot...

>' Il écrivit cinquante volumes, gazettes, romans, histoires, vers,

prose. Il fit des comédies, des opéras, paroles et musique; il y en eut qui allèrent jusqu'à près de quatre cents représentations de suite. On le portait en triomphe. Il était le héros du boulevard et aussi des grands théâtres, car on le jouait partout. 11 avait des maîtresses, les plus jolies; il en prenait de toutes mains, on en a compté trois cents. Il ne rentrait tous les jours qu'après minuit; il prenait un lavemeut pour se rafraîchir; une de ses filles l'attendait, Justine; ello lui faisait une omelette qu'il mangeait pendant qu'elle lui lisait le journal, le livre à la mode ou les lettres qui, de toutes paris, pleuvaient.

» A deux heures du matin il se couchait, dormait peu et mal, se levait avec le soleil et recommençait une vie d'activité qui n'a, certes, par aucun autre, été égalée.

» Sa femme et ses deux filles étaient tenues par lui avec beaucoup d'amour, mais de sévérité; pas d'hommes dans la maison; une morale austère, des principes sûrs, qui faisaient de ses femmes des saintes, tandis que lui sans scrupule faisait le diable à quatre.

» Il allait, rimait, chantait toujours. Le cerveau usé, il mourut prématurément, soigné par sa famille.

» Ses filles se marièrent fort bien, Tune à un financier, Vautre à un chef de bureau de la guerre. Toutes deux sont veuves. L'aînée est à Evrenx et voit beaucoup l'abbé Ollivier, évêque. La cadette, celle qui avait pour mari le chef de la circonscription Desjardins, a trois enfants : une tille et deux fils, Abel et Ernest. La fille a épousé un médecin; les fils sont dans l'enseignement des facultés et des collèges pour l'histoire, bien élevés, savants, honorés.

» Madame Desjardins sait la plupart des chansons du Cousin et les chante fort bien. »

Complétons ces renseignements.

La veuve du Cousin Jacques, Marguerite Justine Viriez, est morte à 94 ans, le 5 décembre 18'i5j à ta Magdeleine, petit village attenant à Évreux (Eure), dans une propriété de M. Morel, son gendre.

La fille aînée du Cousin Jacques, Marie-Jeanne-Rose de Beffroy de Reigny, née à Chevregny prés Laon, le 1 er décembre 1782, est morte à Passy, près Paris, Grande-Rue, n° 63, le 6 mars 1837, veuve de M. Morel, chevalier de Saint- Louis, directeur des contributions directes du département de l'Eure.

La seconde fille du Cousin Jacques, Catherine-Abel-Justine de Beffroy de Reigny, née à Chevregny^ le 4 juillet 1784, vit

encore. Elle est veuve de M. Desjardins, ancien chef de bureau au ministère de la guerre.

Elle habite Douai avec son fils aîné, M. Abel Desjardins, docteur es lettres de la faculté de Paris, professeur d'histoire et doyen de la faculté des lettres de Douai, qui a publié plusieurs ouvrages : une Vie de Jeanne d'Arc, une Vie de saint Bernard, etc. ; et, dans la Collection des documents inédits sur Vhistoire de France, les négociations diplomatiques de la France avec la Toscane ; in-4°. Imprimerie impériale, 1860-1861.

Son second fils, M. Ernest Desjardins, également docteur es lettres de la faculté de Paris, a fait paraître plusieurs ouvrages sur l'administration du temps des empereurs romains, sur les arts, l'archéologie, le Pérou, etc. ; il est professeur d'histoire au lycée Bonaparte.

Le même M. Grille a cité dans son ouvrage intitulé : Lettres sur le 1 er bataillon des volontaires de Maine-et-Loire , au 3 8 vol., une très-longue lettre de Beffroy de Reiguy à Carnot, datée de Surenne, le 27 décembre 1792, et traitant de la situation des théâtres. Mais nous avons tout lieu de croire cette lettre fabriquée, car, du mois d'août 1792 au mois de mai 1793, le Cousin Jacques ne cessa pas d'habiter la Bourgogne. Et puis, elle n'est pas du tout dans son ton habituel*

Efl-voici une autre authentique, et relative à ses répugnances pour la collaboration. Elle est datée de Paris, le 25 juin 1786, et adressée à M. Favart fils, acteur du Théâtre* Italien, rue Neuve-Grange-Batelière, n° 38, faubourg Montmartre.

« Votre amitié polir mol, mon cher Favart, et les preuves que vous m'en avez données, m'enhardissent à vous parler franchement. La pièce de ta Maison en lotlerie aurait eu beaucoup de succès dans le lems qu'on l'a tirée, cette lolterie; mais aujourd'hui que la chose est oubliée, le public, qui n'est pas toujours juste, ferait attention au sujet et perdrait peut-être de vue les accessoires. Votre réputation est faite, mais la mienne ne l'est pas encore ; et comme je n'existe que par la littérature, j'ai besoin du

public jusqu'au dernier jour de ma vie. Pour capter de plus en plus sa bienveillance, il faut éviter toute démarche qui pourrait faire parler de moi moins favorablement que d'ordinaire. Si votre pièce tombe cela ne vous nuira pas, à vous, qui avez réussi dans plusieurs pièces; mais que dirait-onde mui? n'est-ce pas me casser te cou à l'entrée de ma carrière? Si elle réussit, on dira : Bon, ils ont eu besoin d'être trois pour une bagatelle en un acte qui paraît encore deux mois lr<-p tard! et cela ferait tort, non-seulement à mes ouvrages de théâtre, mais à mes Lunes. Je vous en conjure, mon cher Favari, ne m'obligez pas à parattre dans celte affaire, qui, rée lement, est trop reculée pour avoir tout le succès que nous en attendions.

» Si vous augurez bien du succès, paraissez-y seul. Qu'est-ce que cela fait? Je comptais, en acceptant ma part de l'ouvrage, qu'il paraît tait sous quinzaine; je ne sais pas si M. Trial est du même avis que moi, mais, vous et lui, vous n'avez rien à risquer, puisque tout Paris connaît vos lalens depuis longtemps; et moi. qui suis novice dans la carrière des théâtres, comment pourrais-je supporter l'opinion publique qui, si nous "réussissons, v<*us attribuera tout le mérite de Pouvnge, et, si nous tombons, en rejettera la faute sur moi? Mettez-vous à ma place et jugez- noi sans préventions. »

» Je me purge et prends des bains tous les jours. Mes Lunes prennent maintenait tout mon temps et j'ai à peine le loisir de travailler assez pour regagner le tems perdu. Pour moi, je renonce au théât.e jusqu'à nouvel ordre. Vous vo>ez bien quels désagréments j'éprouve, seulement pour mes Ailes de l'Amour; on les a jouées sans relâche par un tems superbe et par los plus grandes chaleurs, les mauvais jours et les jours de première représentation aux autres théâtres, et maintenant que le tems est rafraîchi et qu'il pleut, on les laisse la. Ne vaut-il pas mieux faire mes Lunes, que de travailler en pure perte pour le théâtre?

» Je parle à un ami, et je suis certain qu'il appréciera mes réflexions. Je suis à votre service en tout et partout. Les Lunes vous sont ouvertes, et vous y placerez ce que vous voudrez; mais pour aller subir des mortiiications au théâtre et m'échauffer la bile sur un succès incertain, néant.

» Votre Mariage singulier vous dédommagera sans doute de cette petite privation. On dit que le sujet et l'intrigue en sont parfaits, et que c'est ce que vous avez de mieux. Que ne le donnez-vous?

» Pardonnez, mon cher Favart, ma française à mou amitié. Je connais tous vos taleus, qui n'ont pas booiii des miens, et ils sont aujourd'hui une raison de plus par qui j'espère un succès, de ma -démarche.

y> Je suis, avec l'amitié sincère que je vous ai vouée,

» Votre serviteur et ami,

» Beffroy de Reigxy. »

Page 1