‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 9 sur 44 · LA LUNE ET LE COUSIN · texte numérisé non relu

LA LUNE ET LE COUSIN

Oui, nous en mettrons.

les abonnés font ici plusieurs pirouettes dans les transports

de leur gaieté.

Nous nous abonnerons !

Tantôt ce sont des pages entières imprimées en sens inverse, des pages toutes blanches ou des pages toutes noires ; d'autres fois c'est le titre qu'il change et qu'il remplace de la sorte : les fameuses lunes du fameux cousin Jacques, ce grand homme. Toutes ces calembredaines paraissent plaire infiniment à ses souscripteurs, qui de tous côtés lui envoient, avec leurs félicitations sincères, celui-ci un panier de Champagne, celui-là une petite chienne blanche aux pattes noires. 11 y en a aussi qui lui envoient des vers, c'est le mauvais côté de la médaille.

Je note en passant tous ces détails, quelque puérils qu'ils puissent sembler, parce qu'ils servent à l'histoire des premiers temps du journalisme, temps de cocagne et de procédés réciproques.

Les Lunes sont un monument élevé à la frivolité, cette nymphe en habit de gaze qui ne laisse après elle ni délires ni soucis, et dont le Cousin Jacques avait fait sa muse souveraine. Faut-il citer les bouffonneries qu'elle lui inspira, Vile des Cataplasmes, le Bal des Comètes, VHistoire du musicien Gobnichelli, les Deux Paris Vun*sur Vautre ,~ et mille autres caprices de pensée et de forme ?

La critique, qui ne sommeille jamais en France, avait bien de temps en temps quelques malices pour le Cousin Jacques, quelques coups de dents pour ses Lunes, mais c'était fort peu de chose. Une seule farce un peu amère fut

dirigée contre lui; voici comment : dans un article allégorique, il avait demandé plusieurs animaux destinés à former une ménagerie supposée. Un plaisant, très-dur d'oreille à Pendroit de la rhétorique, eut la complaisance d'acheter dans le quartier de Sainte-Geneviève un superbe aliboron ; il poussa même le faste jusqu'à le faire bâter et équiper de pied en cap : un ruban couleur de rose, attaché à sa queue, flottait au gré du vent; sur chacune de ses oreilles était nouée une rosette d'oreilles de crêpe, bordée d'une Colette de satin, telles qu'on les faisait alors dans les magasins de modes. Les deux œillets de son mors étaient deux lunes de cuivre doré. Cela était charmant. Sur le front de la bête, il y avait un papier vert étalant ces mots écrits en grosses lettres d'or : ane pour le cousin Jacques. Cet àne, majestueusement escorté du domestique de l'acheteur, traversa tout Paris au milieu des brocards d'une foule immense, et ne s'arrêta que devant le bureau des Lunes.

11 est probable que le Cousin Jacques ne fut pas enchanté de la plaisanterie ; cependant il n'en montra rien, et, comme tout Paris connaissait l'anecdote, il la raconta lui-même d'assez bonne grâce dans un de ses numéros.

Bien avant les Guêpes et les autres petits journaux à la suite, le Cousin Jacques avait donné l'échantillon de ces sortes de plaisanteries intimes où l'auteur se met en jeu, lui et son entourage. 11 ne manque presque rien aux lignes suivantes pour qu'elles puissent être confondues avec les lazzi habituels des feuilles comiques d'à présent : « Notre libraire Lesclapart, ci-devant pont Notre-Dame, va quitter son ancienne maison pour trente-trois raisons très-valables : la première, c'est qu'on va l'abattre, ainsi que toutes les maisons des ponts. Cette raison-là nous dispense de détailler les trente-deux autres. Il va demeurer rue du Roule, vis-à-vis du parfumeur du roi et de la cour. La translation du bureau Lunatique se fera en grande cérémonie, au clair de la lune, vers les sept heures du soir. Or4re de la piarche ; d'abord un portefaix , ensuite une

petite charrette, enfin un autre portefaix poussant la petite charrette. Les Lunes passeront par la rue de Gèvres, le quai de la Mégisserie, près de la Samaritaine, où l'heure carillonnera, la rue de la Monnaie et enfin la rue du Roule. Il n'est pas nécessaire d'illuminer. »

Des circonstances assez singulières amenèrent, vers ce temps-là, le Cousin Jacques à renouer connaissance avec un de ses anciens camarades de collège, — personnage qui devait acquérir sous la Révolution une importance et une célébrité. Un jour, le Cousin Jacques trouva chez son libraire une chanson qui le houspillait et qui, à quelques chevilles près, n'était pas du tout mauvaise ; en voici les deux derniers couplets, sur l'air : Pour la baronne.

Le Cousin Jacques Était l'an passé bien petit, Mais il sera grand avant Pâques; C'est du moins ce que l'on prédit

Au Cousin Jacques.

Quand Cousin Jacques Au Parnasse (le croirait-on?) Fit pour les fous quelques baraques Chacun n'y vit que la maison

Du Cousin Jacques.

Celui-ci, dont l'armure était à l'épreuve de bien d'autres traits, s'inquiéta peu d'une pauvre petite flèche décochée par une main anonyme. Neuf mois se passèrent : il avait tout à fait oublié cet incident, lorsque la lettre suivante vint le lui remettre en mémoire : « Cher Cousin Jacques, on remarquait dernièrement, comme un malheur attaché au collège où nous avons été élevés ensemble, qu'aucun de ceux qui s'y étaient distingués n'a rempli dans le monde les espérances qu'il avait d'abord données (1) ; que vous seul

(1) Depuis lors, certains de ces élèves ont réalisé, et même au delà, les espérances qu'ils donnaient dans leur jeunesse- Après la Révolution, il leur vint l'idée de se compter et de se réunir dans au

sembliez en ce moment le plus heureux, et nous nous en réjouissions de tout notre cœur. La manière avantageuse dont vous avez parlé de M. Robespierre nous a charmés. Le plaisir que vous aviez à donner des éloges mérités à un camarade m'a reproché ma conduite à votre égard, et m'oblige à me rétracter. J'en fais ici ma confession : c'est moi qui ai composé sur le Cousin Jacques cette chanson, plus gaie, il est vrai, que méchante, que vous avez reçue à la fin de la lune d'août. Au fond, c'est une plaisanterie innocente que je me suis permise, et dont voici le sujet. Quand nous avons vu votre prospectus annonçant votre départ pour la lune, je pensai que vous ne pourriez longtemps vous soutenir à cette hauteur; je blâmai l'entreprise du journal, et, calculant l'éclipsé totale des Lunes, j'en marquai l'époque. 11 y eut des paris, et vous êtes vengé de ma chanson, car j'ai eu le plaisir de perdre. »

Cette lettre, datée du mois de mai 1786, était signée Camille Desmoulins, avocat au parlement.

« En la lisant, dit le Cousin Jacques, je me suis rappelé l'apostrophe de La Fontaine : Arrière ceux dont la bouche souffle le froid et le chaud! » Le fait est qu'il n'a jamais pardonné à Camille Desmoulins ses palniodies, ou publiques ou privées. Voici la note un peu plus que sévère qu'il lui

banquet, chez le restaurateur Vénua, aux. Champs-Elysées. En conséquence, tous les anciens élèves du collège Louis -le -Grand furent convoqués, soit par des invitations particulières, soit par la voie des journaux. Il s'en trouva cent vingt, sous la présidence du cidevant chevalier de Bouf fiers, ce doux et spirituel Anacréon en perruque à frimas. C'était un spectacle bizarre, touchant et philosophique, que celui de tous ces hommes qui s'étaient conduits et signalés de tant de manières diverses dans le cours delà Révolution. Le remuant et doré Fréron coudoyait le législateur Goffaulx ; Ptis fredonnait ses plus jolis couplets à l'oreille du grave de La Place; l'abbé Noël causait comédie avec Picard, qui lui répondait sermon. Les absents, ceux dont on se répétait les noms à voix basse, c'étaient Maximilien Robespierre, Camille Desmoulins, Duport- Du tertre. Une indisposition empêcha le Cousin Jacques de paraître à ce banquet, qui eut lieu le 15 thermidor an vui (3 août 1800). j

consacre clans son Testament, dont nous aurons à parler : « Il venait me voir avant la Révolution : c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris." Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me déchirait à belles dents si je ne pouvais pas lui en prêter. J'ai plusieurs lettres de Camille, elles sont en prose et en vers; il avait du talent, beaucoup d'esprit, peut-être un bon cœur, mais une très-mauvaise tête. En calomniant, il ne croyait que médire. Je ne pus retenir mes larmes en le voyant passer pour aller au supplice. »

Ai-je dit que le Cousin Jacques était un charmant musicien, et qu'à son talent de poëte il joignait un talent réel de compositeur? Les airs de ses chansons sont presques tous de lui et il y en a de très-agréables, de l'avis de Grétry d'abord, et ensuite de l'avis de tout le monde, car quelquesuns sont populaires. Avec ces deux cordes à son arc, le Cousin Jacques ne pouvait manquer d'arriver au théâtre et de s'y faire remarquer par ses qualités originales. Sa position de journaliste lui ouvrit aisément les portes des directeurs.

Les Ailes de l'Amour, tel est le titre de sa première pièce, chantée et dansée, un soir du mois de mai, par les comédiens italiens, avec le succès le plus flatteur. Les Ailes de l'Amour! Combien ce titre est adroit, séduisant et voluptueux ! comme il peint la jeunesse du Cousin Jacques ! A l'Amour il n'a demandé rien que ses ailes; à la Muse, il demande moins encore, ce qu'elle voudra, la rose qui pare ses cheveux. Tant d'humilité méritait une récompense : les Ailes de V Amour la lui donnèrent. Ce petit opéra, où les madrigaux sont semés sur un fond rustique, fut interprété très-agréablement par Garline, Trial et mademoiselle Des-

brosses ; on y remarqua plusieurs airs de la composition du Cousin Jacques pleins de gaieté et de fraîcheur. Cinq morceaux furent bissés et applaudis à outrance. Le Cousin Jacques était dans l'enchantement; placé au balcon, il se surprit à applaudir lui-môme de toutes ses forces et à crier bravo comme les autres.

La pièce finie, on fit un charmant tapage pour demander l'auteur. Après avoir laissé crier pendant quelques minutes, Trial s'avança sur la scène, regarda en l'air comme s'il cherchait dans les nuages, et s'avisa de chanter un couplet de sa façon, où il était dit que l'auteur s'était allé cacher de frayeur dans son royaume de la Lune, Cette saillie augmenta à un tel point l'enthousiasme du parterre, qu'il fallut absolument que le Cousin Jacques parût sur le théâtre , ce qui fit dire de lui « qu'il faisait mieux les vers que les révérences. »

A la deuxième représentation, les choses se passèrent encore de lu même manière, et le Cousin Jacques finit par s'habituer à venir saluer le public. Les Ailes de V Amour furent jouées un nombre de fois considérable, surtout en province, et on les revit avec infiniment de plaisir, en l'an vu, sur le théâtre de laruedeBondy. Après un tel succès, le Cousin Jacques fut nommé d'emblée complimenteur du théâtre des Italiens, c'est-à-dire qu'on le chargea de composer les pièces de fermeture et de réouverture, honorifiques fonctions qu'il conserva pendant plusieurs années. Quelques-unes de ces pièces ont été imprimées soit dans les Lunes, soit séparément.

11 mena une existence assez reposée jusqu'aux approches de la Révolution. D'ailleurs c'était un homme de goûts simples, trouvant son bonheur dans le seul et libre exercice delà littérature. 11 fut donc tout étonné, en 1789, de voir entrer le peuple chez lui. Le peuple chez le Cousin Jacques? Oui, vraiment. Sa réputation s'était faite à la sourdine et avait pénétré jusque chez les dernières classes, •qui l'aimaient à cause de sa jovialité et de son nom facile

à retenir. Le peuple l'entraîna malgré lui à l'hôtel de ville pour le forcer d'écrire le siège de la Bastille. C'est comme si le peuple de nos jours était venu chez Béranger pour le forcer Récrire l'histoire de la révolution de février. Vainement le Cousin Jacques essaya-t-il d'objecter qu'il était chansonnier, rien que chansonnier, et point du tout historien, on ne voulut pas l'entendre. Dix ou douze patriotes l'empoignèrent par le collet et le traînèrent de la sorte jusqu'au milieu de la cour de l'hôtel de vilte, que remplissaient en très-grand nombre les bourgeois de Paris et les gardes françaises. Là le Cousin Jacques écrivit sous leur dictée le Précis de l'histoire de la Bastille, en ayant soin de s'arrêter après chaque phrase pour demander si c'était bien cela ; la phrase n'était conservée que d'après l'avis de la majorité. Bailly, La Fayette et de Lasalle approuvèrent ce Précis, qui fut tiré à cinquante-six mille exemplaires et vendu au profit des familles des assiégeants blessés ou morts.

Cette aventure valut au Cousin Jacques le brevet de secrétaire de la compagnie des Volontaires de la Bastille, avec le petit ruban tricolore portant une bastille renversée. On lui apporta en triomphe deux énormes boulets et une vieille cuirasse pesant trente-deux livres ; il mit tout cela dans sa cave, s'imaginant être enfin débarrassé de ces honneurs pleins de turbulence. Quel fut son désappointement ! Le poste élevé qu'il devait au hasard amena chez lui plus de dix-sept cents vainqueurs de la Bastille, qui prétendaient tous l'avoir prise; la chose en arriva môme au point qu'il fallut, pendant un temps, un certificat signé du Cousin Jacques pour avoir droit aux privilèges ou émoluments accordés par la ville. Depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, son cabinet ne désemplissait pas. « Je fus à même, écrit-il, de connaître de grands monstres; je n'ai point eu personnellement à m'en plaindre. Mes manières honnêtes et la patience avec laquelle j'écoutais les uns» et les autres m'ont sans doute attiré la bienveillance de tout le monde.

Je les laissais parler à tort et à travers ; puis je comparais sans rien dire, je rapprochais en silence tous ces rapports incohérents, et la vérité jaillissait de ce choc d'idées et de faits absolument disparates. »

Le Cousin Jacques, qui n'avait retiré aucun bénéfice de son Précis de la prise de la Bastille, résolut d'utiliser tous ses renseignements ; il en composa pour son compte un ouvrage intitulé : Histoire de France pendant trois mois; mais le* moment de l'actualité était perdu. 11 fut obligé de revenir et de s'en tenir à ses Lunes, qui, ellesmêmes, commençaient à être obscurcies par les brouillards politiques...

Les derniers numéros de cette publication, si gaie à sa naissance, sont attristés fréquemment par des confidences douloureuses sur la situation de l'auteur, sur ses malheurs pécuniaires et sur la difficulté des temps : « Les banqueroutes de plusieurs libraires me réduisent enfin à gémir dans une position voisine de l'indigence. Je suis forcé de quitter mon logement, et il se trouve aujourd'hui qu'ayant travaillé onze heures par jour et une partie des nuits, me refusant jusqu'à la plus légère distraction, faisant honneur à mes engagements, je n'ai rien avancé de mes affaires, et je suis retombé dans l'état où je végétais autrefois, et d'où j'avais eu tant de mal à me tirer ! On peut donc, avec quelque talent, avec une activité sans égale, avec une conduite irréprochable, avec une réputation et des succès, ne retirer aucun produit de ses veilles ? » Hélas ! oui, mon pauvre Cousin Jacques; fallait-il une révolution pour vous en faire apercevoir!

Cette fois, il ne badine plus avec ses abonnés, il ne chante plus et ne danse plus en rond avec eux, mils il presse ses rentrées, car il est devenu lui-même son propre éditeur et son propre libraire, depuis qu'éditeurs et libraires se sont réunis pour le voler. Il est allé se loger obscurément rue Phélypeaux, en face de la Vierge, l'escalier au fond de la cour, et là il s'est mis à joindre sans plus de

façon à sa littérature un petit commerce d'écrivain public, se chargeant, comme il l'annonce hautement, des Mémoires, Réclamations, Plaintes, etc., le tout moyennant des conventions particulières.

11 y a même plus : lui qui, jadis, se montrait d'une absolue sévérité au sujet des morceaux de poésie qu'on lui envoyait, il les accueille maintenant sans distinction, et les insère dans les Lunes, sur le pied de quatre livres la page. On voit même s'y glisser quelquefois jusqu'à de la vile prose de marchand ; c'est à se croire égaré dans les colonnes des Petites Affiches. Quelle déchéance ! surtout lorsqu'on se reporte par le souvenir aux annonces métaphoriques que, seules, se permettait jadis le Cousin Jacques : « On a perdu dimanche, sur le boulevard, entre chien et loup, un coeur fond rose, marqué de taches de feu, piqué légèrement en mille endroits par des pointes de flèches emplumées. Le rapporter à madame de *** qui donnera une récompense. »

Lunes décroissantes et bien décroissantes, hélas ! gaieté qui s'éteint, chansons qui s'effarouchent et s'envolent! Toute l'agonie dolente du xvm« siècle littéraire se retrouve, battements pour battements, rimes pour rimes, dans ce petit cahier plein de choses frivoles Là, dans le coin chaque jour plus étroit que leur laissent à grand'peine les nouvelles de l'Assemblée nationale et les rumeurs des clubs, on assiste aux luttes désespérées du couplet, de l'épigramme et de l'acrostiche contre l'indifférence publique. Plus qu'en aucun temps, le Cousin Jacques se voit accablé de vers fugitifs, accourus de tous les bouts de la province, vers à Égié, à Iris, à Chloé, à Zulmé, à Aglaô, et généralement à toiftes les nymphes consacrées du poétique vallon. Aujourd'hui c'est une Boutade sur une jarretière coquelicot, demain c'est un Madrigal à la jeune marquise de Nédonchel qui prenait les boues de Samt-Amand ; ou bien encore un Impromptu fait sur le palier d'Eugénie, qui m* avait crié bonsoir par la sçrrure. L'idylle et la romance pe veillent

LE (ïôusibi jàcûuës. m

f>as céder d'un pouce à la politique. Vainement prend-on la Bastille et égorge-t-on les financiers, Iris se moque de la Bastille et continue de mener paître ses agneaux dans les prés du Cousin Jacques. Pas un gentilhomme de campagne, pas un gai chanoine, pas un militaire amoureux, pas un désœuvré bel- esprit et bon convive qui ne lui envoie sa protestation rimée. Chacun s'efforce de retenir par un pan de leur tunique les Muses attristées ; chacun voudrait étouffer, par un refrain pimpant et insouciant en apparence, le bruit que fait la Révolution.

Il faut céder cependant, il faut céder, poétiques abonnés des Lunes ! Déjà le Cousin Jacques ne peut plus subvenir aux frais de son journal ; il se voit écrasé par la concurrence formidable qui grandit autour de lui. Les Actes des Apôtres, l'Ami du Peuple, la Chronique de Paris absorbent l'attention générale. Bientôt il est entièrement éclipsé par Carra, Gorsas, Loustalot et autres nouveaux venus que le Parnasse n'attendait pas.

Les Lunes cessèrent de paraître.

Forcé d'accommoder son esprit à la mode du temps et de le tremper aux sources équivoques de l'allusion, le Cousin Jacques improvisa une sorte de divertissement intitulé : la Fédération du Parnasse, lequel fut représenté trente et une fois en un seul mois, sur le théâtre des Beaujolais. Un succès si prononcé l'encouragea : plusieurs théâtres sollicitaient sa verve de circonstance, il se mit au pas des événements, et mérita d'être surnommé le poëte comique de la Révolution.

Nous voici arrivé au plus grand succès du Cousin Jacques, à sa pièce de Nicodème dans la Lune, qui fut un événement politique encore plus qu'un événement littéraire.

iii ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER.

Quatre cents représentations n'en épuisèrent pas la vogue : elle fit la réputation de plusieurs acteurs, entre autres de Juliet, admirable de masque et de jeu, et de Brunet, qui prit ensuite le rôle. Nicodème dans la Lune ou la Révolution pacifique, folie en trois actes et en prose, fut jouée sur le Théâtre-Français comique et lyrique, précédemment théâtre des Variétés- Amusantes, et précédemment encore Spectacle du sieur Lécluze.

Ce Lécluze, qui se faisait surnommer de Tilloy pour se donner un air de seigneurie, avait eu de la réputation à POpéra-Comique dans les rôles de charbonnier. Depuis il s'était insinué dans les bonnes grâces de Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, qui le nomma son chirurgien-dentiste le jour qu'il perdit sa dernière dent. Lécluze prit Puniforme ad honores, et ne le quitta jamais. Il fit longtemps antichambre chez le lieutenant de police, et lui demanda la permission d'établir à Paris un spectacle à quatre sous. Le magistrat, intéressé dans la foire Saint- Laurent et désirant la faire revivre, accorda à Lécluze, — Bur le refus des autres spectacles de s'y transporter, — la permission d'y fonder le susdit théâtre à quatre sous. Lécluze fit donc construire rue de Bondy, au coin de la rue de Lancry, une salle qui n'existe plus, et dont il n'eut même pas la gloire de faire Pouverture, car il revendit presque immédiatement son privilège. « Il avait débuté par prendre un carrosse, dit un de ses contemporains (1), et il n'avait pas de chemise ; les chevaux mangèrent le carrosse, Lécluze mangea les chevaux, les filles mangèrent Lécluze, qui fut forcé de se réfugier au Temple. Plus tard, il alla faire les délices de la province. Je lui ai entendu chanter la romance de la Fileuse avec une voix de soixante-dix ans, ce qu'on appelle voix de rogome; il figurait la quenouille avec son épée et imitait parfaitement tous les mouvements de quelqu'un qui file. »

(1) Plajicher-Valcour; Met caravane», 1816, 4 vol. in -là.

En 1790, l'ancien théâtre du sieur Lécluze, après avoir traversé bien des périodes de décadence, se releva par la pièce de Nicodèmc dam la Lune, qui fit entrer plus de cent mille écus dans la caisse du directeur, — tandis qu'elle ne rapporta en tout que seize cents livres à son auteur, il avait tout fait cependant : les airs et même le plan de l'ouverture. Les rues de Paris ont retenti pendant plusieurs années de : Colmette au bois s'en alla, que mademoiselle Déjazet nous a rendue dans ces derniers temps (voir la pièce des Prés Saint-Gervais)etûe la ronde : Vautre jour la petite Isabelle. Car il est juste de remarquer ici que ce n'est pas uniquement par la force de l'allusion que les pièces du Cousin Jacques se sont soutenues au théâtre.

D'après le titre, le sujet se devine. Il s'agit d'un villageois qu'un vieux savant emmène avec lui en ballon. Au milieu de la nuit, le savant s'endort et tombe dans la ruelle. Nicodème arrive seul, par la galiote du firmament, au pays des lunatiques, qu'il trouve fcn pleine révolution, coïncidence qui l'étonné. De là ses récits de ce qui se passe d'analogue en France, ses conseils, ses avertissements : « Jusqu'à cette heure, Dieu merci ! il n'y a encore personne de blessé ! » dit-il. C'est cette phrase que le Cousin Jacques a placée en épigraphe — j'allais dire en épigramme— sur sa pièce imprimée (1).

Une fois le type de Nicodème décidé et parfaitement adopté par le publia, il crut qu'il n'y avait plus qu'à l'exploiter, comme avait fait Dorvi&ny pour Janot, Pompigny pour Barogo, Beaunoir pour Pointu. 11 donna les Deux A7codèmes au théâtre de Monsieur (théâtre de la rue Feydeau) où venait de passer Juliet. Par malheur, cette pièce, quoique conçue dans le sens de son aînée, suscita de violents orages ; elle ne put aller au delà de la septième représentation, et l'officier municipal fut obligé de paraître

(1) Il y eut un grand nombre de parodies de Nicodème dans la Lune, parmi lesquelles Nicodème dans le Soleil, représenté au café Yon, boulevard du Temple.

dix ou douze fois sur la scène pour remettre Tordre (1). Parmi les couplets retenus, on citait celui-ci :

Air de Manon Giroux.

nicodème raine.

Gnia pourtant d'bonn' lois en France...

LA MÈRE NICODÈME

Oui, mais qu'on n' suit pas* nicodème Vaine, Gnia z-un frein à la licence

LA MÈftE NICODÈME.

Qu'on ii' respecte pas.

nicodème Vaine.

Gnia d'brav'gens dans 1' ministère.».

LA MÈRE NICODÈME

On n' les y laiss' pas.

nicodème Vatné.

Gnia d's auteurs qui veul' bien faire...

LA MÈRE NICODÈME

On n' les écout' pas.

Les Deux Nkodèmes furent suivis d'un Nicodème aux enfers, en cinq actes, qui eut un sort plus doux, c'est-à-dire vingt ou vingt-deux représentations. Quelques almanachs de spectacle parlent encore d'une autre pièce : tes Trois Nicodèmess mais tous mes efforts pour la retrouver ont été inutiles. Dans' la même année* le Cousin Jacques fit jouer h Club des bonnes gens ou le Cure français, qui fut accueilli avec une faveur etune sympathie toutes particulières, à edusd des excellentes leçons de modération qu'il contient. L'au* teur fût demandé trois jours de suite ; et, même encore ix la sixième représentation, oïl l'invita à descendre d'un coin des troisièmes pour venir recevoir sur la scène l'hommage dû à l'honnêteté de son talent. Peut-être le Cousin Jacques

(1) Voir U Monit ut des 26 novembre et 2 décembre Î791. La pièce n'a pas été imprimée ; c'est par erreur que M» Quérard l'd mentionnée dans la France littéraire,

était-il un peu facile à ces ovations multipliées ; mais que n'excuse-t-on pas chez uq auteur animé de l'amour du bien?

Malgré de tels succès, il gardait toujours au fond de son cœur un reste de tendresse pour ses défuntes Lunes, celles qui avaient éclairé sa jeunesse poétique. Dès qu'il le put, il tenta de les ressusciter sous le titre des Nouvelles Lunes; elles vécurent ainsi pendant quelques mois, puis elles s'éteignirent tout à fait. 11 crut alors qu'il s'était trompé, et il résolut de donner dans un genre différent. Changeant de format, il fonda le Consolateur ou Journal des honnêtes gens, paraissant toutes les semaines en cahier de vingt-cinq pages environ. Le Consolateur s'occupait surtout de matières politiques, et, quoique habituellement tournée à la plaisanterie, sa critique n'en avait pas moins bec et ongles; Brissot, Bazire, Condorcet, Manuel, Chabot étaient particulièrement les objets de ses attaques. « Un crime de Satan m'étonnerai t plus que mille crimes de Condorcet ! écrit-il ; je ne conçois pas que cet homme vil, que ce cœur profondément gangrené, reste toujours impuni (1). »

Le Consolateur mit le Cousin Jacques en rapport avec beaucoif{) d'hommes célèbres de la Révolution. Marat lui écrivit pour l'engager à faire usage de sa gaieté, comme d'une arme contre les aristocrates. Marat et le Gousin Jacques ! quel rapprochement! Il ne lui répondit pas. Chaumette rechercha également son amitié. 11 reçut des marques d'estime indistinctement de Pétion, de Grégoire, d'Anacharsis Clootz et du ministre Roland.

Vint cependant un moment où, à bout de plaisanteries et de quolibets, indigné des scènes par lesquelles une par-

(1) Celle haine contre Condorcet allait jusqu'au transport ; en voici un second trait : « Condorcet, dans la séance du lundi, a dit qu'il répondait de Chabot. Lâchés pieds-plats! les deux font la paire. Ces deux hommes sont bien dignes l'un de l'autre; c'est Cartouche, qui répond de Mandrin 1 » {Consolateur, n° 53.) Plus tard, dans son Dictionnaire, le Cousin Jacques s'est exprimé avec moins de passion sur Condorcet. .

tie de la France se déshonorait, le Cousin Jacques, quittant le ton de la frivolité, s'éleva jusqu'aux hauteurs de Tode dans des stances vraiment remarquables, exprimant des idées justes, énergiques. Ces stances furent publiées à la date du 24 avril 179*2; voici comment elles se terminaient :

Français ! si des brigands despotes, Masqués du nom do patriotes, Font triompher leur faction ; Eh bien , que notre affront s'efface, Et de Brutus ayons l'audace, Ou le désespoir de Gaton !

La journée du 20 juin le trouva sur la brèche, mais quelques jours après il dut aller rejoindre sa femme, tombée malade aux environs d'Auxerrc. Le Consolateur n'en continua pas moins de paraître; le Cousin Jacques le rédigeait de loin : il attaquait les jacobins et défendait la cause de Louis XVI avec un courage poussé à l'excès. Il avait composé une parodie de l'Hymne des Marseillais :

Allons, enfants de la patrie, Voici la fin de nos malheurs !

On va punir la tyrannie De tous ces clubs désolateurs, etc.

Quelques jours après, il s'écriait : « Si, comme cela se voit tous les jours, vous me forcez en passant de baiser le bonnet rouge et de saluer le peuplier, sous peine d'être pendu, en vous mettant vingt contre un, je ferai ce qu'il vous plaira que je fasse, mais vous n'empêcherez pas qu'au fond de mon cœur je ne dise avec amertume : — Voilà le bonnet de la tyrannie! voilà l'arbre de la servitude! »

Le Consolateur, que sa véhémence avait placé au premier rang des organes royalistes, cessa naturellement de paraître au 10 août. Le dernier numéro porte la date du 7. Le Cousin Jacques, pour qui il n'eût pas fait bon alors de

se montrer à Paris, resta là où il se trouvait, c'est-à-dire chez son beau-frère, curé de Vincelles-la-Rue. 11 y resta pendant près d'un an. Mais la retraite pesait à cet homme de mouvement; les bruits qui venaient de Paris l'effrayaient et l'attiraient à la fois. Dans la prévision d'une comparution prochaine, et selon lui inévitable, devant le tribunal des sans-culottes, il amassait de tous côtés des certificats de patriotisme et de bonnes mœurs, afin de les opposer, le cas échéant, à ses accusateurs et à ses juges. Les municipalités de Vincelles-la-Rue, de Saint-Marien, où il allait quelquefois se promener le dimanche, de Sauve-Genoux, de Joigny et de Coulange-la-Vineuse durent tour à tour, sur sa demande, attester son entière soumission à la constitution.

A côté de ces prudences fort concevables, il avait des imprudences à déconcerter la raison; après avoir employé soins et temps à se forger une cuirasse, on le voyait s'offrir nu au danger. C'est ainsi que, sur la rumeur très-vague d'une dénonciation portée contre lui, il s'empressa décrire au comité de sûreté générale, pour l'informer du lieu de sa retraite. Mais le comité de sûreté générale ne voulut pas demeurer en reste d'honnêtes procédés, et voici la réponse qu'il fit au Cousin Jacques :

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