‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 18 sur 44 · MES OEUVRES DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

MES OEUVRES DRAMATIQUES

La comédie dans le roman est-elle donc plus aisée que la comédie au théâtre? Je dois le croire, puisque j'ai si peu réussi dans mes tentatives dramatiques. Sur deux pièces, la Créole et V Amant déguisé, que je parvins à imposer au Théâtre-Français, la première ne fut jouée qu'une seule

fois; encore n'arriva-t-elle pas au dénouaient, à cause d'un incident assez saugrenu, que les Ana auront sans doute porté à votre connaissance. Un valet raconte à son maître les détails d'une fête et lui demande : « Qu'en pensezvous? — Je pense que tout cela ne vaut pas le diable! » répond l'autre. Le public prit la phrase au bond et la renvoya aux comédiens ; la Créole ne s'en releva pas.

Le Théâtre-Italien, où je tentai d'aborder, ne me fut guère plus favorable. 11 était écrit que, m'étant servi de la cabale, je devais périr par la cabale. Le Gouverneur, comédie en trois actes, dans laquelle je tournais de nouveau en ridicule les petits-maîtres et leurs façons de dire, le Gouverneur tomba lourdement, malgré un mérite réel de dialogue. Les procédés qui m'avaient si bien servi dans Angola ne furent d'aucun effet à la scène.

Certains hommes ne réussissent qu'une fois. Je vis que j'étais de ceux-là.

Après tout, les calculs de mes ennemis étaient absurdes : un succès de théâtre m'eût rendu l'homme le plus doux et le plus bienveillant du monde ; la reconnaissance m'eût enchaîné aux comédiens, et la prudence m'eût fait ménager les auteurs, mes collègues; — tandis que mes chutes m'exaspérèrent et détruisirent en moi jusqu'aux derniers principes de la plus simple justice. Je rendis passion pour passion; je fus cruel envers les autres comme on l'avait été à mon égard. Chassé de ce temple, dont le séjour avait été le rêve de toute ma vie, je me montrai sans pitié pour ceux qui, plus heureux que moi, en franchissaient sans effort les portes d'airain. Je n'étais que chef de cabale, je me fis pamphlétaire. Lorsque je n'avais pas bien tué une pièce avec le sifflet, je l'achevais avec la plume; un auteur ne s'échappait jamais de mes mains que bafoué et meurtri.

Toutes les œuvres principales ont été marquées par mes brochures; c'étaient tantôt de Très-humbles remontrâmes à la cohue au sujet de Denis le Tyran (la cohue! ainsi

exprimai-je mon mépris pour le public); tantôt des Observations sur le Duc de Foix, de Voltaire ; des Lettres sur les Héraclides, de Marmontel ; des Réflexions sur Electre, de Grébillon ; sur Oreste, sur VOrphelin de la Chine, — sur quoi encore? Il y aurait un énorme volume à composer de toutes ces satires, de toutes ces analyses, de toutes ces dissertations, de toute cette rancune manifeste et ardente, où souvent éclatent, à travers un parti pris de dénigrement, un sens littéraire très-sain et très-tin, des aperçus nouveaux et l'autorité d'une expérience douloureusement acquise. La haine est quelquefois un bon éperon pour la raison ; et les yeux courroucés sont ceux qui courent après la grande lumière, si aveuglante qu'elle soit.

Ah! j'étais actif, j'étais fort, je vivais en guerre et je me sentais vivre, détestant et détesté, salué bas, ayant mon couvert mis tous les jours chez les gens qui m'accueillaient avec effroi, connu de tout Paris, au point que lorsqu'un étranger demandait à voir quelque chose ou quelqu'un de curieux, on lui disait : « Avez-vous vu le chevalier de La Morlière? » Puis on le menait au café Procope, ou au café de la Régence, ou dans la grande allée du Palais-Royal, ou plus sûrement encore, au parterre de la Comédie. C'était là que je brillais dans ma gloire, c'était là que j'apparaissais menaçant comme Jupiter, et comme lui armé de la foudre!

Ma réputation (une réputation exceptionnelle et teinte de sombres couleurs) fut portée au comble, vers ce tempslà, par mes dissensions avec mademoiselle Claire-Joséphine -Hippolyte Leyris de Latude Clairon, actrice de la Comédie française, tragédienne au théâtre et à la ville.

L'histoire de ces dissensions forme un chapitre qui eût été digne de ligurer dans quelqu'un des joyeux romans signés Le Sage.

VU

frStillon

Vous n'ignorez point, monsieur, que FrétUlon était le surnom de la grande tragédienne. Ce surnom, par lequel elle était européennement connue, elle le devait à la rancune d'un de ses anciens camarades de coulisse, au comédien Gaillard de la Bataille, avec qui elle avait couru la province dans sa jeunesse. Gaillard de la Bataille Pavait aimée à la folie, et elle avait repoussé ses hommages avec une hauteur précoce. Mortifié, plus encore que désespéré, par ses refus, il se vengea en publiant ce bas libelle qui a pour titre : Histoire de mademoiselle Cronel (anagramme de Clairon ou Cleron), dite FrétUlon, aotHce de la Comédie de Rouen.

Gaillard de la Bataille n'en demeura pas là; sa haine (jura plusieurs années, pendant lesquelles il ajouta des suites à son ouvrage. Transportant la scène tantôt à Gaen, tantôt à Lille, il montra la Clairon en partie d'officiers, ou bien pas** sant des bras d'un marquis dans ceux d'un traitant. C'est un livre abject en somme, et sans style, qui déshonora son auteur. Je n'en ai parlé que pour rappeler l'origine du sobriquet plus que galant de FrétUlon.

D'autres ont pu élever jusqu'aux nues les talents de cette nouvelle Melpomène, comme on l'a appelée (ô ma pauvre Adrienne Lecouvreur!)-, pour moi, je dirai simplement que je ne pouvais pas la souffrir. Au théâtre, ce que je détestai toujours le plus, ce sont les génies académiques ; ceux qui ne laissent rien à faire à la nature ; ceux dont la sensibilité ne se meut que par des ressorts. On a dit de Clairon que nulle ne poussa l'art plus loin ; cela est possible, mais son talent était comme son nom, — quelque chose de sonore

et de froid ; — et je me moque de Fart, en matière d'émotion! Je préfère alors mille fois la Dumesnil, à qui la pas* gion et le vin sortaient par les yeux !

Je n'étais pas le seul de mon avis, mais j'étais le seul qui l'exprimât tout haut, car une tragédienne ne m'a jamais fait peur, — surtout une tragédienne ' des tragédies de Marmontel, Je connaissais l'orgueil surhumain de cette reine de théâtre, et je goûtais un plaisir infini à le rabais» ser. Mademoiselle Clairon me prit en horreur. Elle jura de tirer une vengeance éclatante de mes propos; je suppose qu'elle jura par le Styx : les immortels de la Comédie française ne pouvaient pas faire moins que les immortels de l'Olympe.

Quoi qu'il en soit, je ne fis que rire des menaces de mademoiselle Clairon, — et j'eus tort; oui, j'eus tort. J'aurais dû me rappeler l'anecdote de Fréron et le mouvement extraordinaire qu'elle s'était donné pour l'envoyer au For* l'Évéque; j'aurais dû me rappeler qu'il n'avait fallu rien moins que l'intercession de Marie Leckzinska pour empêcher qu'on n'allât arracher de chez lui ce journaliste, malade de la goutte. Mais on ne pense jamais à tout. La Clairon ne me fit pas conduire au For-1'Évêque, c'eût été trop d'hon* neur pour moi; — vous allez voir ce qu'elle imagina.

C'était la première représentation de Tanerède, en 1761 ,' je crois; quelques minutes avant le lever du rideau, j'allai prendre ma place accoutumée dans le parterre. Ce soir- là, j'avais fait grand bruit chez Procope; je m'étais déclaré ouvertement contre la pièce, contre Voltaire; et, partant, contre la Clairon; j'avais même prédit que la pièce n'irait pas au quatrième acte, et que moi, La Morlière, je ferais une fois déplus justice du mauvais goût du public. Le mot était donné à mes hommes ; savamment répandus dans la salle, et l'œil fixé sur moi, ils n'attendaient qu'un signal pour propager le tumulte.

J'étais debout entre deux individus d'une taille robuste et d'une figure patibulaire, que je ne reconnus pas pour mes

voisins habituels ; néanmoins, je n'en pris aucune inquiétude. Tancrède commença ; je laissai passer les premières scènes. Vers la fin du premier acte seulement, je me mis en mesure de prodiguer les exclamations, les murmures, les haut-le-corps, les mouvements d'impatience; mais aux premiers symptômes d'hostilité que je baissai percer, mes deux Voisins se rapprochèrent tellement de moi qu'ils faillirent métouffer.

— Holà ! dis-je à celui de gauche.

— Mordieu ! dis-je à celui de droite.

Ils se reculèrent un peu, et je respirai. La pièce tenait tout le public dans l'attention, lorsque, à un vers qui nie parut marqué au coin de l'emphase, je laissai échapper un oh! oh! dérisoire, et qui fit rumeur. Au même instant je me sentis broyé entre mes deux murailles vivantes; et des paix là! paix donc! partis du milieu du parterre ne permirent pas à ma voix de se faire entendre. Je me contentai de rouler des yeux furibonds sur ces deux hommes, qui demeurèrent impassibles et silencieux, le regard attaché sur la scène avec cette expression des gens qui n'ont point coutume de venir à la comédie. Ce que voyant, je haussai les épaules et je fus dégagé.

Le premier acte s'acheva. Au second, j'étais bien décidé à protester vigoureusement contre Tancrède et contre Aménaïde, représentée par la Clairon; mais au moment où j'approchais mon sifflet de mes lèvres, le voisin de droite me saisit le bras avec une telle violence que le sifflet tomba par terre.

— Chut! me dit-il.

Pour le coup, je me démenai de toutes mes forces, et j'allais m'exclamer, quand je sentis mon autre bras comprimé non moins énergiquement.

C'était le voisin de gauche.^

— Silence! me dit-il.

Le sang m'arriva à la figure; mais, retenu par les deux poignets, que pouvais-je faire?

LE CHEYALIËR DE LA M0RLIÈRE. «201

— Restez tranquille, me dit brutalement dans l'oreille le premier de ces bourreaux.

— Si vous faites un geste, si vous jetez un cri, ajouta le second, notre ordre est de vous enlever de votre place et de vous expulser du parterre.

Ces hommes étaient deux exempts de police déguisés; j'aurais dû m'en apercevoir plus tôt à leur laconisme farouche. Ils étaient taillés en athlètes ; toute lutte avec eux eût été misérable, et je ne dus même pas y songer.

— Ah çà! mes drôles, murmurai -je, savez- vous qui je suis ?

— Parfaitement ;'vous êtes M. le chevalier de La Morlière, et nous avons mission, mon camarade et moi, de vous surveiller.

— Aujourd'hui?

— Aujourd'hui et demain, et tous les jours, jusqu'à nouvelle consigne.

— Mais de quel droit?... demandai-je confondu. L'exempt ne m'écoutait pas; ses yeux étaient fixés sur la

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