‹ Les originaux du siècle dernier: les oubliés et les dédaignésChapitre 19 sur 44 · scène avec admiration · texte numérisé non relu

scène avec admiration

— Taisez-vous, dit-il, voilà mademoiselle Clairon qui entre en scène ; ah! quel jeu, quelle actrice, monsieur le chevalier!

Et il se mit à claquer.

J'étais pourpre; je me tournai vers le second exempt, qui me parut être moins facile à l'enthousiasme.

— Ainsi, lui dis-je c'est désormais entre vous et votre camarade qu'il me faudra assister à la comédie?

— Oui, monsieur le chevalier, et croyez que nous en sommes bien contents? moi, surtout, qui aime tant les pièces de M. de Voltaire.

— Pardieu! m'écriai-je en grinçant des dents, je suis enchanté que ce soit ma compagnie qui vous procure ce plaisir.

— Il ne tiendra qu'à monsieur le chevalier de n'avoir pas à se plaindre de la nôtre.

— Et comment cela?

— En s'abstenant scrupuleusement de toute manifestation désapprobatrice, ce qui doit être bien facile à monsieur le chevalier, lorsqu'on joue des pièces comme celle-ci, par exemple. Tenez, écoutez : quelle grâce dans lapériode ! quelle majesté dans la rime! Ah! les beaux vers! les beaux vers!

Les deux exempts se mirent à l'unisson et applaudirent à tout rompre.

— Bravo! Clairon! bravo! criait le premier.

— Bravo! Voltaire! bravo! criait le second.

On se représente ma situation; elle n'était pastenable. Je quittai la place au troisième acte pour aller exhaler ma rage dans la rue.

Le lendemain, je ne parus pas à la Comédie française; le surlendemain non plus. A la fin de la semaine, j'y entrai, non sans une vive appréhension. Les deux exempts m'attendaient; ils me rejoignirent et se placèrent à mes côtés, après m'avoir donné toutes sortes de marques de respect.

Il m'était impossible, dans cette aventure, de méconnaître le doigt de Frétillon.

J'enrageai. Ma contenance fut toutefois celle d'un homme de condition, qui prend galamment les choses, et qui compte assez sur son imagination pour n'être pas inquiet de sa revanche.

En effet, l'occasion se présenta de mettre les rieurs de mon parti.

Cette fois, ce ne fut point à la représentation d'une tragédie de Voltaire, mais à celled'un mauvais drame de8aurin* Blanche et Guiscard y imité de Thompson, qui, lui-même, en avait pris le sujet dans GU Bios. Frétillon y avait un rôle dont on disait merveille et pour lequel Garrick était venu lui donner des leçons. J'étais d'autant plus animé contre la pièce nouvelle) que j'avais autrefois traité un sujet analogue, que je l'avais présenté aux comédiens français, et que je m'étais vu écoridUit, comme un écolier par des régents de sixième. A tous ces titres, je ne pouvais pas manquer la représentation de Blanche et Guiscardi

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Mes deux voisins étaient à leur poste.

— Ma foi, monsieur le chevalier, me dit l'un, nous désespérions depuis quelque temps de votre présence; on a cependant joué de bien jolies pièces, et mademoiselle Clairon s'est surpassée.

En toute autre circonstance, j'aurais vertement corrigé ce drôle, plus narquois évidemment que son devoir ne le comportait. Aujourd'hui, je ne voulais rien compromettre; je me contentai de le regarder de travers, et de graver, pour l'avenir, son signalement dans ma mémoire.

— Mais, ajouta Vautre, lorsque nous avons vu paraître votre lettre de réclamation au sujet de la nouvelle tragédie, nous avons bien pensé que vous ne pouviez pas vous dispenser de venir ce soir au théâtre.

Celui-ci avait plus de retenue»

— Qui est-ce qui joue? lui demandai-je.

— C'est Bellecour, avec mademoiselle Dubois et la Clairon ,

— C'est une belle fille, la Dubois.

— Oui, monsieur le chevalier.

— Et qu'est-ce qu'on dit de l'ouvrage? continuai-je indifféremment.

— De l'ouvrage de M. Saurin?

— Oui.'

— Mais, monsieur, répliqua l'exempt avec l'expression de la plus honnête surprise, est-ce que Ton peut dire quelque chose d'un ouvrage avant qu'il ait été représenté?

— Bon! vous savez bien ce que j'entends ; je demande ce que l'on pronostique, si l'on croit à un succès ou à Une chute.

— Oh! monsieur le chevalier, on s'attend à. un succès.

— Gomment cela!

— Est-ce que M. Saurirt n'est pas de l'Académie?

— Eh bien, dis-je en riant, ce n'est pas une raison.

— C'est une raison pour un exempt, répondit-il avec une gravité un peu piquée.

11 n'y avait pas à causer avec cet homme-là.

Je me retournai vers la salle.

Blanche et Guiscard commença : le premier acte fut un peu froid, malgré une reconnaissance, et malgré le pittoresque des costumes siciliens, copiés au cabinet des estampes. Je ne bougeai pas; mais, à deux ou trois reprises, je bâillai avec une grande apparence de candeur. Mon voisin de droite, qui ne se méfiait de rien, en fit autant, et bieutôt il fut imité par mon voisin de gauche. Je continuai avec expansion. Les bâillements gagnèrent le parterre tout entier; vers le milieu de la pièce ils avaient escaladé la galerie et ils circulaient dans les loges. Je suivais avec un plaisir malin les progrès de la contagion, dont j'étais le foyer. Vainement les comédiens redoublaient d'efforts pour secouer cet ennui, dont la manifestation leur arrivait par une multitude de mâchoires ouvertes; il y eut un moment où l'épidémie, franchissant la rampe, vint leur contracter la gorge et resserrer au passage les hémistiches de l'infortuné Saurin. Dès lors, la chute de la pièce fut décidée ; je me hâtai d'y porter les derniers coups en bâillant plus démesurément que jamais. Cette fois,mon intention n'échappa pas aux deux exempts.

Celui de droite me dit :

— Monsieur le chevalier, nous sommes désolés d'avoir à vous rappeler à la prudence.

— Pourquoi cela? demandai-je.

— Parce que vous bâillez avec une affectation visible. —Eh bien, si je m'ennuie?...

Les deux exempts se consultèrent du regard; ma réponse les avait embarrassés.

— Au fait... murmura celui de gauche.

Mais l'exempt de droite, quiétait le plus féroce, crut trancher la question par ces mots :

— Vous vous ennuyez trop.

Je ne me déconcertai pas, et, avec le plus grand flegme du monde, je lui posai cette interrogation :

— Est-ce que vous vous amusez, vous?

Ils furent interdits.

— Je ne dis pas cela, dit le premier, mais...

Le je ne dis pas cela était sublime; je n'en voulus pas entendre davantage, je m'en tins su je ne dis pas cela; et comme j'avais soulevé un point délicat de controverse sur lequel leur consigne était muette, ou plutôt qu'elle n'avait point prévu, ils me laissèrent bâiller jusqu'à la fin. Est-il nécessaire de dire que Blanche et Guiscard tomba, ou, pour mieux dire, s'affaissa sous l'indifférence publique, — indifférence dont Frétillon eut sa part, victime, elle aussi, de mon nouveau système de cabale?

Je triomphai donc, mais je ne triomphai pas longtemps. Frétillon. était toute-puissante : elle le fit bien voir. Lassée d'une lutte où j'avai3 su conserver l'avantage, elle résolut de m'écraser tout à fait; le coup qu'elle me porta était le seul auquel je ne m'attendais pas. Elle sollicita et obtint de M. de Sartine un ordre inouï, par lequel il m'était défendu DE ME PRÉSENTER DÉSORMAIS A LA COMÉDIE FRAN- ÇAISE. Furieux, je cours chez ce magistrat; j'ai toutes les peines du monde à le voir, encore plus de peine à obtenir de lui quelques explications.

—Que voulez- vous? me dit-il enfin, mademoiselle Clairon est très-bien en cour; vous, vous avez une réputation détestable; il faut vous résigner. On vous a assez averti ; d'ailleurs, c'est votre faute.

— Mais une telle interdiction est inusitée et ne s'appuie sur aucune loi.

— C'est vrai ; mais mademoiselle Clairon a couru chez les gentilshommes de la chambre ; elle les a prévenus, elle les a attendris. « Je ne peux pas jouer à la vue de ce monstre! » a-t-elle dit en parlant de vous. Enfin..,

— Enfin?

—Elle a menacé de se retirer du théâtre.

— Quelle parodie! m'écriai-je; il n'y a pas de mois, pas de semaine, pas de jour qu'elle ne renouvelle cette menace; et vos gentilshommes de la chambre auraient beau jeu à la prendre au mot !

**> ORIGINAUX DU SIÈCLE UBHN1ËR.

— Peut-être avez-vous raison, me dit froidement M. de Sartine, mais cela ne me regarde pas, j'obéis à des ordres supérieurs.

Je voulus insister, il me tourna le dos.

J'écrivis mémoires sur mémoires, j'invoquai la justice, j'exposai l'histoire de mes querelles avec les comédiens français; Tordre ne fut pas révoqué. Je remuai terre et ciel pour intéresser à ma cause quetques'personnages influents, et je m'aperçus uâe fois de plus que ma force n'était qu'en moi seul. Qui eût voulu protéger le chevalier de La Morlière? Qui eût osé le défendre hautement? 11 n'y avait que le chevalier de La Morliére qui pût plaider poiir le chevalier de La Morlière. Un nouveau et fulminant mémoire, en forme de consultation, que je lançai dans le public, intimida l'autorité; j'y demandais par quelle voie me pourvoir pour jouir du droit, qui appartient à tout citoyen libre, d'aller, en payant, à la Comédie française. On craignit que cette affaire ne fît trop de tapage ; et, en dépit de mademoiselle Clairon, le lieutenant de police, qui vit que j'étais homme à mener loin les choses, leva l'interdiction arbitraire qui pesait sur moi.

Ainsi finit, — à mon honneur, — ce débat si longtemps prolongé. A Venise, je n'en aurais pas été quitte à moins d'un coup de stylet ; mais nous étions à Paris, et la Frétillon n'avait pas de sbires à ses ordres.

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