RECHUTE AMOUREUSE
Sans être un égoïste, Grimod de la Reynière ne fut jamais heureux que par lui-même. Trop enclin à la raillerie pour provoquer la confiance, l'amour ne vint jamais au-devant de lui, ce fut lui qui alla perpétuellement au-devant de l'amour. S'il obtint quelquefois un peu d'affection, il ne le dut guère
qu'à la curiosité ou au désœuvrement ; ce qu'il prenait pour de la tendresse n'était le plus souvent que de la charité. Heureux qui donne l'aumône, malheureux qui la reçoit! Grimod de la Reynière la reçut toujours. Quelque chose qu'il imaginât, il ne put jamais faire qu'on se passionnât pour lui. 11 accusa sans doute de rigueur le destin et de fatalité son étoile ; il ne devait accuser que lui-même et les femmes. Qu'avait-il en effet pour passionner ce sexe dont le cœur et la tête ne font qu'un, aussi entier dans son attachement que dans son indifférence? Rien, absolument rien. Il avait au contraire tout ce qui repousse et éloigne, — nous ne cessons pas de parler au point de vue des femmes : — d'abord une difformité physique, particularité toujours choquante et de laquelle détournent difficilement leur pensée celles qui n'ont jamais pu pardonner son pied-bot à lord Byron; ensuite l'amour de la gastronomie, rivalité irritante et honteuse, ou du moins qui leur semble telle. Avez- vous jamais connu un gourmand aimé? Enfin, premier ou dernier grief, c'était un homme d'esprit ! L'esprit, vice souverain, que les femmes n'absolvent à peine que dans les romans, monstre par qui elles redoutent toujours d'être vaincues. Soyez tout ce que vous voudrez pour réussir auprès d'elles, même honnête homme, mais ne soyez pas homme d'esprit. Elles ne sont faites, vous le savez bieç, que pour les luttes où elles triomphent, c'est-à-dire pour les luttes de cœur ; le reste n'est qu'accessoire et chose importune. La première qualité qu'elles demandent à un amant, c'est le renoncement à tous ses goûts favori, c'est le sacrifice, partant c'est l'esclavage. Grimod de la Reynière n'avait aucune de ces faiblesses chéries, qui sont des flatteries indirectes, de ces lâchetés qui gagnent si bien un cœur féminin. Pour loger l'amour, il ne lui convenait point de chasser les autres hôtes de sa maison; il prétendait à la fois aimer et bien dîner, aimer et écrire des livres, aimer et rester un original.
Aussi toutes ses ressources contre la misanthropie et l'a- '
bandon, il ne les tirait que de lui-même, de son invention féconde. Il animait la vie autour de lui et éperonnait les événements, autant pour s'étourdir que pour étourdir les autres. C'était faire le bruit pour ne pas sentir le vide. Et encore ce bruit, il le faisait à. froid comme un comédien : ses farces, il ne les improvisait pas, il les préparait de longue main, il les raisonnait. Grimod de la Reynière ressemble à un Français greffé sur un gentleman : il a du premier la moquerie légère et les dehors exquis; il a du second l'excentricité et Pappétit à toute outrance.
Rétif de la Bretonne n'est pas le seul avec qui Grimod ait correspondu pendant son séjour à Domèvre. Un amateur des plus raffinés et des plus méfiants, nature de sybarite et de diplomate, M. Joubert, avait conçu le projet d'aller le surprendre au milieu de ses moines ; sa santé et ses occupations l'en empêchèrent; il lui en témoigna son regret dans les termes les plus suaves que pût lui suggérer sa science du monde. Un autre homme de lettres, bien différent, et qu'un trop ardent caractère jeta dans tous les excès antireligieux et démagogiques, Sylvain Maréchal , un des habitués des déjeuners phlilosophique, s'empressa également de lui faire parvenir l'expression de sa sympathie. On voit, par la rencontre de ces deux noms et de quelques autres que nous n'avons pas relevés à leur lieu, qu'aucun esprit de parti ne guidait Grimod de la Reynière dans le choix de ses liaisons. N'ayant besoin de personne, il était affable avec tous, et, n'obéissant qu'à sa bienveillante curiosité, il laissait de côté les systèmes pour ne s'inquiéter que des individus.
Il retourna en Suisse, ainsi qu'il se l'était promis autrefois, à Lausanne et à Zurich. Dans cette dernière ville, il fut retenu près de quinze jours par Lavater, qui voulait sans doute prendre le' temps de l'étudier. « On ne saurait croire, dit Grimod, combien la conversation de cet homme célèbre est animée, belle et intéressante. Il s'exprime en français avec un peu de difficulté, et crée souvent des mots
GRIMOD DE LA REYNIÈRE. 3oi)
pour rendre ses idées ; mais ce fréquent néologisme, loin de gâter son style, y jette singulièrement d'énergie. Son langage est aussi animé que celui de Diderot, et son âme est bien plus belle. J'ai eu le bonheur de lui inspirer un vif attachement, et je m'en félicite. »
Après une légère excursion en Allemagne, Grimod arriva à Lyon, ou il séjourna plus de dix-huit mois, retenu, nous avons tout motif de le supposer, par cet amour mystérieux que Ton a vu se développer au sein môme de l'abbaye de Domèvre. Ce fut à Lyon, en novembre 1789, qu'il apprit la révocation de sa lettre de cachet, révocation qui avait suivi de près le renvoi du baron de Breteuil. Cependant il ne se pressa pas de retourner à Paris, sachant que ses parents l'aimaient mieux de loin que de près, et redoutant, d'ailleurs, une fermentation politique à laquelle son inoffensive philosophie ne s'était pas attendue. Voici comment il s'exprime à la date du 27 août 1790 au sujet des événements révolutionnaires : « J'ai vu avec une vive douleur que vous étiez devenu (c'est toujours à Rétif qu'il s'adresse) un chaud partisan de notre exécrable Révolution qui anéantit la religion et les propriétés, la gloire des lettres, des sciences, des arts, qui nous porte au xiv e siècle. Vous connaissez mon opinion sur les grands et les riches; ainsi vous ne me soupçonnez pas, en pensant ainsi, de chercher à défendre leur cause ; mais je plaide celle de l'honneur, de la probité du savoir et de la vertu, également outragés dans le nouvel ordre de choses. Est-ce que cet enragé de Mercier vous aurait fait partager ses fureurs?... Quoi de plus atroce, de plus redoutable que cet odieux comité des recherches, qui suppose des crimes pour se rendre nécessaire! La Bastille et les lettres de cachet n'étaient rien auprès de ces nouveaux inquisiteurs. » De la part d'un homme encore tout meurtri par le despotisme monarchique, l'aveu est bon à recueillir.
Grimod avait à Béziers une tante, sœur de sa mère, madame la comtesse de Beausset, qui était une dame d'infini-
ment d'esprit et de raison ; il se rendit auprès d'elle et passa dans sa compagnie des journées on ne peut plus agréables. Les premières maisons de la ville lui furent ouvertes, et, comme on connaissait son goût pour la bonne chère (car pendant l'exil, le ver solitaire était revenu), on n'oublia rien de ce qui pouvait le flatter : « Perdrix rouges, veaux du roi, melons des dieux, huîtres larges comme des bénitiers, cailles grosses comme des poulets, lapins nourris d'herbes odoriférantes, fromage de Roquefort qu'on ne devrait manger qu'à genoux... » Après cette énumération pleine d'enthousiasme, il ajoute : « Il faut ici marcher d'indigestions en indigestions. » Ses éloges ne tarissent point sur le compte de M. l'évêque de Nicolaï, frère du premier président de la chambre des comptes, un homme de premier mérite et qui a la meilleure table de Béziers : « La Révolution, qui lui a enlevé quatre-vingt mille livres de rente, l'a forcé de supprimer de grands repas, mais il nous donne de petits dîners de huit à dix personnes, qui ne le cèdent en rien aux festins les plus somptueux (1). » Bref,
(1) A cette époque se rattache une série de lettres dont la Revue du Lyonnais a entrepris la publication en 1855, sous le titre de Lettres inédites de Grimod de la Reynière à un Lyonnais de ses amis. Ces lettres sont fort longues, et traitent de toutes les matières. La politique n'y est qu'effleurée :
«... J'avais cru que c'était M. Chalier qui était maire de Lyon; il se trouve que c'est M. Bertrand, son associé. Vous ne me dites mot de ce tribunal érigé par le peuple, et dont je n'ai appris l'existence que par l'exposition que la constitution vient d'en faire. Vous ne me parlez point de la guillotine en permanence et de plus de quinze cents personnes arrêtées. J'ai su tout cela par les gazettes qui n'entrent pas dans d'autres détails. »
Grimod de la Reynière, dans celte même lettre, s'inquiète beaucoup de ce qu'est devenu Linguet : « Il est bien étonnant, dit-il, qu'un homme qui a joui d'une aussi grande réputation que M. Linguet, soit tombé dans une telle obscurité qu'on ne puisse savoir s'il existe ou non. Pour moi j'avoue que j'en suis encore à connaître l'opinion de cet homme célèbre. H me semble même que cette opinion n'a jamais été prononcée d'une manière bien marquée dans
GHIMOD DE LA REYN1ËKE. 3(31
Grimotl de la Ilevnière, soumis à toutes sortes de séductions, vivant daus un enchantement continuel, au milieu du plus beau et du plus fertile pays du monde, finit par se comparer à Télémaque dans l'île de Calypso, et à appeler de tous ses vœux un Mentor qui le précipite à la mer. Hélas! ce ne fut point Mentor qui lui fit abandonner ce
les numéros de son journal qui ont paru en 1788 et 1790; il me semble qu'il se moquait alternativement des deux partis. Depuis ce temps, je ne l'ai pas lu et je ne sais auquel il s'est attaché ; mais je le connais personnellement assez pour être sûr qu'il a été révolté de toutes les horreurs de notre révolution, et qu'il aura pris le parti de se tenir de côté. Il est sûr au moins que s'il avait voulu y jouer un rôle actif, dans le sens des patriotes, rien ne lui eût été plus facile. On n'aurait rien négligé pour s'assurer d'un homme du mérite, des talents et de la célébrité de M. Linguet, qui pouvait être d'un grand poids dans la balance. Ce qui m'étonne le plus dans tout ceci, c'est son silence : il me paraît difficile que M. Linguet existe et qu'il ne fasse point parler de lui. »
Continuons nos citations : « Je suis vraiment ravi d'apprendre que M. de Fontanes voit madame la comtesse de Beauharnais, et je serais charmé d'apprendre que j'ai contribué en quelque chose à ce rapprochement. Tous les deux étaient faits pour aller ensemble ; ils ont les mômes goûts, les mômes habitudes, les mêmes penchants. J'aurais pardonné à M. de Fontanes le mariage, s'il eût épousé cette aimable veuve. C'eût été là une union bien assortie et avantageuse aux lettres. Ils aiment tous deux à veiller ; ce goût appartient presque exclusivement aux gens d'esprit; vos bons Lyonnais se couchent avec les poules, tandis qu'à minuit on ne songe qu'à veiller à Paris. Vivent les bougies 1 Les femmes même ne sont vraiment jolies, vraiment aimables qu'aux lumières, et les gens de lettres ont cela de commun avec elles. Tous les plaisirs de la vie (je parle des plaisirs les plus vifs) se passent aux bougies. Spectacles, soupers, bals, divertissements de toute espèce, sont brouillés avec le soleil. Laissons cet astre faire croître la salade et mûrir les choux . »
Mais ce qui préoccupe par-dessus tout Grimod de la Reynière, c'est le théâtre, ce sont les gens de théâtre; il revient sans cesse à ce thème. Que joue-t-on à Lyon? qui est-ce qui joue à Lyon? a Et cette fameuse demoiselle Jolly est-elle toujours au théâtre des Terreaux? Sa vertu a-t-elle enfin fait naufrage? Nommet-on l'heureux possesseur de ses charmes? Acquiert-elle vraiment du talent? » Grimod veut tout savoir. (Bévue du Lyonnais, n 0B des 1« février et 1 er avril 1853.)
SI
délicieux séjour, ce fut Eucharis, la nymphe dangereuse et trop écoutée. Eucharis était une comédienne du Grand- Théâtre de Lyon (quelques-uns ont dit que c'était une dauseuse) de laquelle Grimod-Télémaque était épris depuis assez longtemps, depuis certaine visite à Domôvre, dont le lecteur n'a peut-être pas entièrement perdu le souvenir. Le théâtre. les comédiennes, voilà ce qui devait être le perpétuel et charmant écueil de ses résolutions ! Il en arrive ainsi de presque tous les hommes dont l'imagination a été doublée de bonne heure par les mollesses de l'art ; il leur faut plus tard les surexcitations des quinquets, de la musique, de la foule, l'attrait irritant de la rivalité ; il leur faut des femmes en vue, des actrices, des courtisanes renommées. Pour ces hommes si rompus aux roueries de l'existence, il semblerait que ce dût être le contraire, et que leur expérience effroyable leur est une garantie suffisante contre les enivrements de la rampe et du papier doré. Pas du tout. On les voit se prendre, plus aisément que des garçons merciers, aux filets éclatants tendus par ces sirènes, et se déshonorer en mille folies imprévues. Grimod de la Reynière devait subir le sort commun; son amour, augmenté par des difficultés de toute espèce, atteignit un paroxysme où s'effacèrent les premières et les plus simples considérations de la famille et du monde. Il oublia, non pas ce qu'il se devait à lui-même, — car dans la voie d'excentricité où il était entré, il ne faisait qu'ajouter un fleuron de plus à sa couronne d'avoine et de perles mélangées, — mais aux convenances sociales, à leur juste susceptibilité. Faut-il le dire enfin? On s'y prend à deux fois pour avouer ces ridicules, et l'on en rougit comme s'ils nous étaient propres : Grimod de la Reynière, l'amoureux éploré de madame Mitoire, l'apôtre du célibat, l'ami de Lavater et de M. Joubert, l'épicurien de Béziers et l'indépendant de tous pays, Grimod de la Reynière épousa, — entendez-vous, — épousa^ légitimement et publiquement, l'actrice, l'Eucharis du théâtre de Lyon;
Voilà cependant celui qui s'écriait quelques années auparavant :
De l'amour j'ai brisé les armes, Ainsi que je l'avais promis ; Mais loin d'en répandre des larmes, J'en plaisante avec mes amis.
Grimod avait cassé les vitres. Ses parents ne voulurent plus entendre parler de lui. S'il avait eu l'intention de se venger de l'incarcération qu'ils lui avaient fait subir pendant vingt-cinq mois, il était certes bien vengé. 11 venait de donner pour nièce à Malesherbes et pour belle-fille à sa mère, non pas môme une bourgeoise, ce qui eût été pardonnable, mais une obscure actrice de province. De tels faits n'avaient pu s'accomplir que sous une révolution favorable aux mésalliances et intéressée à la confusion des diverses classes de la société française.
Mais si, aidé par le mouvement politique, Grimod de la Reynière s'était largement et audacieusement vengé d'un acte de despotisme, il faut ajouter aussi que cela avait été beaucoup à ses dépens. Bravée dans son orgueil, c'est-à-dire dans ce qu'elle avait de plus cher, sa famille le laissa abandonné à ses seules ressources. Il s'y était sans doute attendu, et il avait pris ses mesures en conséquence ; dans la voie philosophique où il était entré et où son mariage venait de le pousser si avant, il n'hésita pas à suivre un exemple recommandé déjà par Sedaine dans son personnage du Philosophe sans le savoir, ce négociant gentilhomme qui enfouit ses titres dans un tiroir jusqu'au jour où, par son
travail, il pourra leur rendre leur premier lustre. Grimod de la Reynière se voua au commerce, et montra que, tout en restant un original, il savait être un homme habile et actif. Cette partie de son existence n'en est pas une des moins honorables; elle atteste une force réelle de caractère, d'heureuses aptitudes qu'il est rare de réunir, et si elle ne lui donne pas raison dans ses travers, du moins elle excuse beaucoup de ses caprices.
Grimod de la Reynièrefut un des premiers fondateurs en France de ces entrepôts ambulants auxquels on a conservé le nom de bazars, réunion de toutes sortes d'objets et de marchandises. Il commença par aller tenir la foire de Beaucaire, qu'il ne connaissait point, et où il ne débuta vraiment pas mal; de là il se rendit à Nîmes, et successivement à Lunel, à Montpellier, à Marseille. C'était un spectacle intéressant que de le voir s'empresser autour des chalands et faire l'essai sur eux de sa parole engageante. Mirabeau n'était qu'un marchand de draps pour rire ; Grimod, lui, y allait pour tout de bon, comme on fait lorsqu'on est marie et déshérité. 11 fut aidé, pendant les premiers temps, par son nom et sa réputation, mais pas autant toutefois qu'on pourrait le croire ; car, à cette époque, la discussion des intérêts généraux avait cédé la place aux fureurs des passions particulières, et les pas de géant par lesquels la Révolution marquait sa course ébranlaient surtout le sol du Midi. Plus d'une fois il se vit embarrassé au point de manquer des objets les plus nécessaires à son commerce ; mais il était rare alors que son imagination ne lui vînt point en aide.
Tout en sacrifiant sur les autels de Mercure, il n'avait pas abandonné le culte d'Apollon; dans les loisirs que lui laissait son négoce, utilisant sa grande facilité de composition, il semait sur sa route des brochures mêlées de vers et de prose, telles que Peu de chose et Moins que rien, suite de Peu de chose, ainsi que des éloges historiques des villes qu'il parcourait. Dans une de ces publications, on trouve petit roman satirique et ténébreux, Mousseline la Se-
rieuse, où la plupart des noms sont anagrammatisés. Nous ne citons que pour mémoire ces opuscules. Il avait également ouvert à Lyon une souscription pour un ouvrage qui devait comporter quatre volumes in-octavo : les Considérations sur Vart dramatique, et il annonçait en outre un Essai sur le commerce en général et sur quelques commerçants en particulier. « C'est après avoir bien considéré mon sujet sous toutes ses faces, disait-il à propos de cet ouvrage, que je me suis décidé à le traiter. Cet essai sera très-utile aux jeunes négociants, dans un moment surtout où Ton croit que, pour exercer cette profession, il suffit d'ouvrir un magasin et de payer une patente; par -lui, les consommateurs apprendront à se défier de plus d'une espèce de fraude, et sauront peut-être gré à l'auteur de les avoir fait jouir à peu de frais du résultat de ses pénibles recherches et des fruits de sa propre expérience. » Je no sache pas que ces deux ouvrages aient paru.
La Terreur ne le gêna ni dans son commerce ni dans ses distractions littéraires. Ne devons-nous pas, à ce propos, remarquer l'adresse de cet homme, en qui tout annonçait un fou ou tout au moins un imprudent, et admirer le tact parfait avec lequel lui, ennemi de la Révolution et fils de fermier général, porteur de la haïssable particule, allié à des maisons riches et nobles, il sut traverser une telle époque, non en se cachant ou en empruntant un masque démocratique, mais en conservant son humeur riante, son amusante faconde, en continuant à marcher le front levé et à pratiquer ses trois amours de la table, du théâtre et des vers? Qui ne se fût attendu, de sa part, à des saillies dangereuses, à des exemples ou à des écrits compromettants, lorsque la surexcitation était dans tous les partis, lorsque les hommes les plus froids étaient amenés à sortir des gonds? Reconnaissons donc en Grimod de la Reynière une prudence aisée, une sagesse habile, et cette souplesse sans effronterie qui est le lot des natures épicuriennes; après avoir apprécié tout ce qu'il lui fallut de courage pour
se créer une position indépendante, sachons apprécier tout ce qu'il lui fallut d'esprit pour dompter momentanément ce penchant à la critique et à l'égoisme, qui lui faisait remonter le courant des usages.
Reconnaissons mieux encore : reconnaissons-lui le cœur d'un fils et ces qualités de dévouement qu'on lui a trop contestées. Victimes désignées à l'avance aux rigueurs du nouveau régime, son père et sa mère avaient été à leur tour enfermés comme suspects ou comme coupables. Au risque de sa propre sûreté, il accourut à Paris, pour la première fois depuis sept ans. Bien lui en prit alors de s'être assuré jadis des amis à tous les étages de la société ; bien lui en prit alors de sa petite opposition aux courtisans et de ses plaidoyers en faveur des pauvres. La fortune a des tours de roue qui ne manquent jamais de donner raison aux hommes prévoyants; ce qui lui avait tant nui sous Louis XVI fut justement ce qui le servit sous la Terreur ; on exalta ce qu'on ne tolérait autrefois qu'à peine. Il put encore employer son orédit, faire des démarches, voir ceux de ses anciens convives que l'élection avait portés au pouvoir. La partie était belle pour lui; il sollicitait la liberté de ceux qui lui avaient ravi la sienne!
Jusqu'au commencement de l'Empire, la vie de Grimod n'offre rien de particulier, ou du moins elle se perd dans les tintamarrres et dans la fumée guerrière qui signalent l'avènement prodigieux du xix e siècle. La critique théâtrale paraît avoir été ce qui l'occupa le plus, à en juger par la collection du Censeur dramatique, publiée en 1797 et en 1798, et réunie par le libraire Desenne en quatre volumes in-8°, de 600 pages chacun. Ce journal était et est encore très-prise des amateurs ; il avait beaucoup d'autorité et rendait des arrêts écoutés du parterre. Fleury, qui était un homme charmant, mais quelquefois irritable, fut tellement piqué d'un article du Censeur, qu'il s'oublia jusqu'à écrire à Grimod de la Reynière un billet dans lequel se trouvait cette phrase insolite : Vous en avez menti.
Le billet avait toute la cavalière impertinence des petitsmaîtres : il était sur papier à fromage comme les poulets amoureux du maréchal de Richelieu, et il était orthographié comme les poulets du maréchal. Grimod de la Reynière ne se fâcha pas; au contraire : il voulut rendre public son affront et il imprima le billet de Fleury, tel qu'il l'avait reçu, c'est-à-dire dans toute son innocence grammaticale. Le malencontreux : Vous en avez menti produisait particulièrement un effet homérique; c'était un assemblage colère de voyelles et de consonnes qui, de tempt immémorial, n'avaient jamais eu la moindre relation avec ces quatre mots. Le pauvre comédien, bafoué par tout le monde, manqua d'en faire une grosse maladie; et, sur la fin de ses jours, il ne prononçait qu'avec amertume le nom de Grimod de la Reynière,
Le Censeur dramatique servait aussi à son auteur (il faut bien le dire!) de passe-port pour s'annoncer chez les actrices, et quelquefois de passe-partout. C'était particulièrement autour de la Comédie française qu'il rôdait; il affectionnait tellement ce théâtre qu'il en avait fait représenter les principaux pensionnaires sur une série de gilets brodés. Un des objets de ses soupirs fut longtemps mademoiselle Mézerai; il lui écrivit, car on sait que les lettres ne lui coûtaient guère; mais mademoiselle Mézerai ne l'écouta que d'une oreille, et finalement elle lui répondit en ces termes très-simples et sans moquerie : « Quand je vous ai prié, monsieur, de ne plus me parler d'un amour que je ne partagerai jamais, et de renfermer vos sentiments pour moi dans les bornes de l'amitié, j'étais bien loin de penser que vous chercheriez dans ce mot l'espérance ou le prétexte d'une liaison intime et d'une affection mutuelle. Quelque pure que puisse être votre amitié, il serait trop aisé de s'y méprendre... Ainsi, donnez à ce mot non pas le sens académique et grammatical que vous avez choisi, mais celui qu'il a reçu de l'usage et de la société!... Vous me demandez de me parler au théâtre et de me voir quelquefois chez
moi. D'abord, je vous observe que je n'aime ni le jeu muet, ni les conversations dans les coulisses; c'est affaiblir l'attention qu'on doit à ses rôles, et sans doute le Censeur dramatique ne veut pas m'y exposer. Quant aux visites, je ne reçois chez moi comme ami que celles d'un homme que j'aime et qui m'a consacré sa vie. Si je ne me devais cette conduite à moi-môme, je la devrais à son extrême attachement. Je suis fâchée que, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, il ne puisse pas me procurer le plaisir de vous recevoir (1). »
Deux volumes très-compacts, intitulés : l'Alambic littéraire vinrent s'ajouter, quelque temps après, au Censeur dramatique. C'est une analyse raisonnée de quelques productions en vogue. A travers beaucoup de romans que sa politesse l'entraîne à recommander, — les Horreurs du destin ou les Quatre Infortunés, — il rend compte quelquefois des livres honorables, tels que l'ouvrage de madame de Staël sur la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert, par M. Fr.-Aug. de Chateaubriand, le Nouveau Paris de Mercier. Grimod de la Reyniôre accorde à chacun de ces ouvrages la justice qui lui est due, mais il faut reconnaître que si son jugement en matière littéraire ne manque pas de rectitude, en revanche il est un peu étroit et dépourvu d'élévation. Aussi l'Alambic, le Censeur, furent-ils impuissants à remettre son nom en lumière; on ne s'occupa pas plus de l'écrivain que du gourmand, bien que ce dernier continuât toujours à être voué au ténia. La Révolution ne fut guère autre chose pour lui qu'une halte dans l'ombre. Sa haine pour ce temps d'alarmes s'en fortifia; il n'en parle jamais qu'avec amertume, ou bien, comme dans les lignes suivantes, il le juge d'un mot, mais ce mot est écrasant : a 11 est de fait que, pendant
(\) Histoire de la Société française pendant le Directoire, par MM. Ed. el J. de Gonconrt.
les années désastreuses de la Révolution, il n'est pas arrivé un seul beau turbot à la halle. »
La résurrection complète de Grimod ne date que du jour de l'apparition de VAlmanach des Gourmands, — - son monument! — Alors commença pour lui une nouvelle ère, fondée sur d'imposants travaux. On était sous le Consulat, et la renaissance gastronomique appelait tous les appétits intelligents.