L'entrée des Israélites en Palestine
L'étude que nous avons faite du rituel sacrificiel, les exemples de construction mythique que nous avons déjà examinés, ne peuvent nous laisser aucun doute sur l'artifice qui a fait de Moïse le grand et unique fondateur du culte israélite '-. En réalité, Moïse fut avant tout un de ces chefs ou « juges » dont l'activité s'exerça tant que les Israélites conservèrent leur constitution tribale. Au temps de Moïse, la majorité des Israélites menait la vie nomade et ils eurent ainsi l'occasion de pénétrer tant en Egypte qu'en Canaan. Des récits s'étaient développés au souvenir des hauts faits de cette époque héroïque et leur recueil constitua de véritables épopées dont l'Ancien Testament nous a conservé les titres : le sepher ha-yashar et le sepfier milhamot Yahvé. Quand Israël, divisé en deux royaumes, fut éprouvé par le dur contact des Egyptiens et des Assyriens, qu'il fut réduit à subir alternativement le joug des uns et des autres, Moïse, en qui s'incarnait la vie libre du désert, devint l'emblème de la délivrance. L'épopée nationale refondue aboutit aux récits de l'Exode qui nous sont parvenus'^.
1) Dealer., XXXIV, 9. Voir ci-dessus, chap. I, iv, 2.
2) L'artifice s'est étendu à Aaron qui, comme l'a démontré Westphal, Zeitschrifl fur alttest. Wissenschaft, t. XXVI, p. 201-230, n'était nullement le frère de Moïse, et n'avait, primitivement, aucun caractère religieux.
3) On trouvera ci-après des exemples très nets de ces étapes qu'ont parcourues nos récits.
250 LES ORIGINES CANANEENNES DU SACHIFICE ISRAELITE
Mais les chefs de l'épopée avaient aussi des fonctions religieuses qui transparaissent dans le titre de shophet « juge », qu'on leur attribuait. Ils avaient auprès d'eux un prêtre, souvent pris dans leur famille, et l'on venait les consulter moins pour les entendre formuler leur propre jugement que pour recueillir la réponse que la divinité rendait par leur entremise au moyen de l'éphod. Nous verrons ces notions se combiner différemment dans les récits qui concernent Gédéon et dans ceux qui s'attachent au prêtre 'Eli. Dans ce dernier cas, le caractère sacerdotal l'a nettement emporté. On conçoit que le sacerdoce israélite cherchant son point d'appui dans l'épopée nationale, se soit emparé de la grande figure de Moïse pour placer sous son autorité l'institution intégrale du rituel ; on alla jusqu'à prétendre que Moïse avait rédigé le Pentateuque.
Le procédé qui consiste à greffer un mythe sur la légende a également été appliqué à Josué dont l'activité prolonge celle de Moïse. Nous allons montrer sur quelles bases artificielles ont été échafaudés, par le sacerdoce, les récits mythiques qu'on a groupés autour du « juge » que fut Josué.
1. Le passage du Jourdain. — Josué, qui devait conduire les Israélites dans la Terre promise, avait reçu l'esprit de sagesse par le rite de la semikha que Moïse avait pratiqué sur lui^ Josué ne fait qu'exécuter les ordres qu'il a reçus de Moïse et que celui-ci tenait de Yahvé. Josué s'en acquitte avec ponctualité, sans rien omettre^. Il dresse au sommet du mont Ébal des pierres sur lesquelles était gravée la loi de Moïse '^ ; il proclame sur le Garizim et TEbal les bénédictions et les malédictions*. Si le livre de Josué insiste complaisamment sur la destruction des populations cananéennes, c'est que le Deutéronome avait proclamé leur
1) DeuUr., XXXIV, 9; voir ci-dessus, p. 72.
2) JosutS XI, 15.
3) Josué VIII. 32 ; cf. nentér., XXVII, 11-8.
4) Josué, VIII, 33-34 ; cf. Dealer., XI, 29.