CHAPITRE II. — LES TARIFS SACRIFICIELS CARTHAGINOIS i
Le texte de ces inscriptions, du moins de celles vraiment lisibles, le tarif de Marseille et le grand tarif de Cartilage (C/5, I, 167), a été parfaitement établi grâce à la sagacité des savants épigraphistes qui les ont étudiés. On ne peut en dire autant de l'interprétation, restée si incertaine que les historiens des religions ont été à peu près contraints de négliger c . s docujnents '. On le concevra sans peine quand on aura conslaU' que le plus grand trouble règne, à la fois, sur les animaux désignés dans les tarifs, sur la nature des sacrifices auxquels ils sont destinés, et sur les parts attribuées soit aux prêtres soit au sacrifiant. Tant que ces données élémentaires ne seront pas fixées avec toute la précision voulue, il sera impossible d'utiliser nos tarifs au point de vue du culte. Dans l'état de nos connaissances, la philologie a épuisé son effort ; mais il reste une ressource, c'est d appliquer les règles rituelles que l'histoire des religions permet de discerner.
Déjà, M. Glermont-Ganneau a noté que le tarif de Marseille était disposé suivant un ordre rigoureux «dont, observait-il, on n'a peut-être pas suffisamment tenu compte jusqu'ici. Les animaux et les matières susceptibles d'être offerts en sacrifice y sont évidemment classés selon leur importance, d'après une échelle décroissante^ commençant au bœuf et descendant jusqu'à la plus humble offrande {gâteau, hilt, graisse ou beurre) 2. » Toutefois, le savant maître n'a envisagé que la valeur déduite du poids de la bête. Il s'est ainsi confirmé dans l'idée que le cerf jouait un rôle considérable dans les sacrifices carthaginois, puisque l'ordre de classement serait le suivant : bœuf, veau, cerf, bélier, chèvre, agneau, chevreau, faon 3.
! Uobertson Smith, Religion of the Sémites, 2° édit., p. 217, observe que les informations fournies par les tarifs carthaginois sont trop fragmentaires pour qu'on en puisse tirer grand'chose. Dans leur Essai sur la nature et lu fonction du Sacrifice {Mélanges d'Hist. des Religions, p. 14, note 1; p. 20, note 4), MM. Hubert et Mauss n'y font que de rares allusions en note.
2) Clermont-Ganneaii, V Imagerie phénicienne, p. 72.
V) Dès qu'on admet un ordre logique, le défaut de ce classement apparaît
Mais, à côté de la valeur en poids, il faut tenir comple de l.i valeur ritiirllf. ( )r. unr règle constanlc (jiii ne souffre (jiie (les exceptions bien delinies et qui est valable pour les civilisations pratiquant depuis fort longtemps l'élevage en territoire peu giboyeux comme sont la Phénicie, la Palestine et l'Afrique punique, c'est de n'admettre l'animal sauvag«^ aux sacrifices (\ni\ la rigueur cl ru dernier lien.
En Grèce, le cerf ne figure guère que dans les sacrilice > à Artémis ^ En Israël, il n'apparaît pas dans les listes sacrificielles ; pour la consommation ordinaire le Deutéronomo le range, avec la gazelle, après les animaux domestiques-. Il est r(^:;: :■ ■■ ble, comme l'a étnlili ^Ve]!hausen, fjue les Arabes n > saeriiieiit par oi'di'e de \aleiir, Ir bœuf, le
chameau, la brebis et, par fra.ide, comme substitut de cette dernière, la gazelle^. En Phénicie, le cerf occupe dans les sacrifices, d'après Porphyre, un rang très secondaire, après les animaux domestiques, juste avant les oisr^;ni\ • « \niis offrons à la divinité des. bœufs et des moutonlescerfs et les oiseaux ^ .)/ Le rituel cartlia^iuois i()nij)raitil avec cette coutume et faudrait-il admettre avec Ewald cjue la place éminente occupée par le cerf dans les sacrifices punit] ues offre un caractère distinctif entre Israélites et Carthaginois ? Ou bien, en suivant Movers, peut-on en déduire l'identité de d'ariit avec Artémis ? |,e fait ser.iit d'autant plus surprenant que l'Afrique punique n'a jamais passé pour être très favorable à la multiplication du cerf. M. Clermont- Ganneau a réuni les textes anciens qui tendent à montrer que le cerf, avant l'époque romaine, y était plutôt rare ^.
en ce que la -nitr « nutK'.in. cIm'n i-c,in, l,i..;i chèvre, cerf» et non u cerf, boher, chèvre ».
1) Stengel, Opfergebraùche dtr Griechen, p. 11)7 et suiv. ; Orth, dans Pauly- Wissowa, RealcncycL, s. v. Ilir'sch.
2) Dcutér., XIV, 4-r» ; cf. XII. 15 et 22.
3) Wellhauaen, Reste arabischen lieidentums, p. llô.
4) Porphyre, de Abst., I, 25, rite par VU. Berger, la Trinité carthaginoise, p. 11 et 1:î
5) Mover- ' >fii:ier, I, p. l"i-, •■-'■.
6) Cleriuotit-Ganneau, C Imagerie phénicienne, p. 69 rî (^sell, Histoire ancienne de l'Afrique du A'ord, I, p. 117-118.
CHvi'iriU'; II.- — i.i;s tai'.hn sAcr.ii icii.i.s cmmii \(.i\(»i> i,;:
Nous veri'Oiis que, si le cerf figure dans les lai-ii's caiLiut- L^iuois — ce (|ui est fort douteux, — il ne vient (ju'à la suite (l(^s repicsciilauts du gros et du petit bétail, immédiatement a\aiil les oiseaux.
La vali'ii;- liUielIe se mesure aussi à l'intégrité du sujet : laninial sacrifie a craiilaut [)lus cie pi'ix qu'il est plus parfait de forme, plus vigoureux. De ce point de vue, le mâle l'emporte sur la femelle, en particulier sur la femelle qui a porté et que Ton admet rarement au sacrifice. De môme, le mâle entier rem[)orte sur le mâle châtré. La femelle intacte n'est aduiise en Israël que dans les sacrificesde communion'. Pour riiolocauste, le Lévitique n'admet que le mâle, taureau, bélier, bouc ou pigeon -• De plus, il doit être sans défaut, ne pas être aveugle, n'avoir pas de membre cassé, ne pas être mutilé, ne pas avoir d'ulcère, ni gale, ni dartres. Il ne sera pas châtré et cela est si important que le Lévitique, voulant éviter toute supercherie, spécifie les quatre formes de castration qui écartent le mâle de l'holocauste '. Quand toutes ces conditions seront remplies, l'animal sera déclaré « mâle parfail », zakar tamim^ et pourra être présenté pour l'holocauste.
La valeur qui s'attache au mâle non châtré, seul admis aux saciifices israélites, est peut-être une des raisons qui a conduit l'ancienne loi * à exiger le sacrifice du premier-né dès le huitième jour. En effet, la castrationne s'opère jamais dans la première semaine ^, car pendant ce temps l'animal participe à l'impureté de la mère. Le sacrifice au huitième jour assurait l'offrande de l'animal entier et évitait toute
1) Léml., III, et ci-dessus, p. 99.
2) C'est probablement pour marquer qu'il s'agit d'un mâle, que lAncien Testament se sert du vocable hen qu'il faut se garder de traduire, comme font maintes versions, par « petit ». Ainsi dans Lévit., I, 14, bene ha-yonah signifierait « pigeons mâles » et non petits pigeons. En particulier, contre Baentsch, Exodas-Levilicas, p. 311.
3) Lévit., XXII. 24 ; ci-dessus, p. 103.
4) Exode, XXn. 30.
~>) Actuellement, la castration s'opère entre la première et la troisième semaine.
erreur. Quand fut effectuée la centralisation du culte à Jérusalem, le délai de huit jours devint extrêmement gênant et il fallut bien accorder jusqu'à un mois. Aussi, le Lévitique reproduisant l'ancienne loi, y apporte un tempérament : « le huitième jour, ou plus tard ^ ». 11 n'y avait plus alors à craindre qu'on offrit parmégarde ou négligence des premiersnés déjà châtrés, puisque le contrôle était effectué par un collège de prêtres fortement organisé.
Ces règles posées, examinons dans l'ordre du grand tarif de Marseille les animaux admis dans les sacrifices carthaginois.
Tdiircau. — Le premier animal mentionné, le plus précieux, est Valeph qu'on rend constamment, et à tort, par « bœuf ». Ce que nous avons dit plus haut, renforcé par la mention du taureau dans les textes latins cités plus loin, indique suffisamment qu'il faut comprendre « tani ( an .
Veau^ bélier. — Ces deux animaux sont mis sur le même rang. On lit, en général, avec le Corpus : « veau ayant ses cornes, non châtré » ; mais le sens du dernier ternie est mal établi. Nous comprenons, tout au contraire : veau qui n'a pas encore ses cornes, mais se tenant sur ses pattes et pouvant marcher *. On ne voulait pas accepter des animaux lactentes trop jeunes, ni prendre un veau pour un taureau.
Le vocable que nous rendons par bélier est écrit "^'n qu'on peut hésiter à Ure, ayiL bélier, ou ayyal^ cerf. Se fondant sur ce que, deux lignes plus bas, apparaît le yobel qui ne peut être que le bélier, presque tous les commentateurs (Munk, J. llalévy, Glermont-Ganneaii, Li(lzbarski,Lagrange, Cooke) comprennent ayyal, le Renan, suivi par
llommel et Ph. Berger, a adopté la lecture ayil, bélier, et Ta imposée au Corpus, faisant valoir que le bélier devait foicéinent occuper un rang toutvoisin du taur< au et du veau,