LA TEINTURE DES MÉTAUX
insi les Égyptiens réunissaient dans une même liste et dans un même groupe les métaux vrais, leurs alliages et certains minéraux colorés ou brillants, les uns naturels, les autres artificiels. Les mêmes ouvriers traitaient les uns et les autres par les procédés de la cuisson, c'est-à-dire de la voie sèche. Les industries du verre, des émaux, des alliages étaient très développées en Egypte et en Assyrie, comme le montrent les récits des anciens et l'examen des débris de leurs monuments.
Cette assimilation entre les métaux et les pierres précieuses reposait à la fois sur les pratiques industrielles et sur les propriétés mêmes des corps. Elle paraît tirer son origine de l'éclat de la couleur, de l’inaltérabilité, communes à ces diverses substances. Les noms mêmes de certains métaux en grec et en latin, tels que l’électros, c’est-à-dire le brillant; l’argent appelé argyrion, c’est-à-dire le blanc, en hébreu le pâle; le nom de l'or, qui est aussi dit le brillant en hébreu, rappellent l’aspect sous lequel les métaux
moins prolongées (1) on conçoit qu’on ait essayé d'opérer de même pour reproduire tous les métaux.
Ce n’est pas tout : l’imitation des pierres précieuses par les émaux et les verres présente des degrés fort divers. De même, les alliages varient dans leurs propriétés et sont plus ou moins ressemblants aux vrais métaux. Nous avons vu qu'il en était ainsi pour l’airain, qui a fini par devenir notre cuivre, mais qui signifiait aussi le bronze; pour le cassiteros, qui a fini par devenir notre étain, mais qui signifiait aussi le laiton et les alliages plombifères. |
On conçoit dès lors l'origine de cette notion des métaux imparfaits et artificiels, possédant la couleur, la dureté, un certain nombre des propriétés des métaux naturels parfaits, sans y atteindre complètement. Ainsi la fabrication du bronze couleur d’or figure dans les papyrus de Leide, aussi bien que dans nos manuscrits. Îl s'agissait de compléter ces imitations pour faire du vrai or, du vrai argent, possédant toutes leurs propriétés spécifiques, de l'or naturel, comme dit Proclus (p. 48). La prétention de doubler la proportion de l'or (ou celle de l’argent), en l’associant à un autre métal (diplosis), par des procédés dont il est question à la fois dans les papyrus de Leide, dans Manilius, et dans nos manuscrits ; cette prétention, dis-je, implique l'idée que l'or et l’argent étaient des alliages, alliages qu'il était possible de reproduire et de multiplier, en
(1) Praine, 1. XXXVII, 35. Quin immo etiam exstant commentarii auctorum, quos non equidem demonstrarim, quibus modis ex crysta Îlo tingantur smaragdi aliæque translucentes, etc.
Voir aussi ce que j'ai dit plus haut de Démocrite, p. 140.
Jls trouvaient une confirmation de ces idées dans certaines observations des alchimistes, relatives à la teinture des métaux (1); car ilest, disent-ils, des agents qui blanchissent Vénus (tel le mercure qui blanchit le cuivre); mais c’est là une teinture imparfaite et qui ne résiste pas au feu. D’autres agents (le soufre, l'arsenic et leurs composés) jaunissent la Lune, c’est-à-dire l’argent ; mais c'est encore là une imitation imparfaite.
On distinguait donc pour les métaux, comme pour les étoffes et les verres, les procédés propres à les teindre à fond et les procédés propres à les teindre superficiellement. Ainsi pour dorer le cuivre ou l’argent (2), c'est-à-dire pour teindre ces métaux à Ja surface, on enployait la dorure par amalgamation, déjà connue de Vitruve; ou bien on opérait au moyen d’un alliage d’or et de plomb. Au contraire, les procédés pour teindre les métaux à fond, dans leur masse et leur essence intime en quelque sorte (3), procédés congénères de la formation des alliages, tels que le bronze et le laiton, étaient réputés plus mystérieux.
Le nom même d'orpiment (aurt pigmentum), qui désigne aujourd’hui le sulfure d’arsenic, mais qui avait une signification plus confuse pour les anciens, rappelle la teinture de l'or.
Ces analogies expliquent également pourquoi Démocrite, auteur d'ouvrages sur la teinture des verres et sur la teinture en pourpre, a été regardé plus tard comme l'inventeur de la teinture des métaux. Parmi
(1) Démocrire, Physica et Mystica, ms. 2.327, fol. 28. (2) Ms. 2327, fol. 282 à 285.
(3) Voir le Pseuvo-DéuocriTe, ms. 2.527, fol. 28,