‹ Les origines de l'alchimeChapitre 13 sur 46 · IV. — Livre de la Vertu. Sur la composition des eaux · texte numérisé non relu

IV. — Livre de la Vertu. Sur la composition des eaux

Trois leçons, avec avis complémentaire.

C'est l’un des plus importants ouvrages de Zosime que nous possédions. Certains passages rappellent le Timée, de Platon, et plus encore le Pœmander. « La matière homogène et multicolore comprend la nature variée de toutes choses. C’est elle qui, sous l'influence lunaire de la nature, soumet laugmentation et la diminution à la mesure du temps (2). »

Puis vient la description allégorique d'une vision, qui rappelle les élucubrations des gnostiques et des mystagogues des 11° et 1v° siècles. « Je vis un prêtre debout devant un autel en forme de coupe, ayant plu-

(1) Ms. 2.327, fol. 84 v°, jusqu’à 80.

(2) Fol. 85.

sieurs degrés pour y monter. Le prêtre répondit : Je suis le prêtre du sanctuaire et je suis sous le poids de la puissance qui m’accable. Au point du jour, il vint un employé qui me saisit, me tua avec un glaive, me divisa en morceaux ; après avoir enlevé la peau de la tête, il mêla les os avec les chairs et me calcina dans le feu, pour m'apprendre que l'esprit naît avec le corps. Voilà la puissance qui m’accable. Pendant que le prêtre parlait ainsi, ses yeux devinrent comme du sang, et il vomit toutes ses chairs. Je le vis se mutiler, se déchirer lui-même avec ses dents et tomber à terre. Saisi de terreur, je me réveillai, je me mis à réfiéchir et à me demander si c'était bien là la composition de l’eau. Et je me félicitais moi-même d’avoir deviné juste (1). »

Plus loin, les métaux sont personnifiés par des hommes d’or, d'argent, de cuivre, de plomb, et par leurs aventures; allégorie qui figure déjà dans le mythe du serpent Ouroboros (2), où l’on trouve également celles de la peau séparée des os et des chairs, etc. (p. Go).

a Construis, mon ami, dit encore Zosime, un temple monolithe, semblable à la céruse, à l’albâtre, un temple qui n'ait ni commencement ni fin, et dans l’intérieur duquel se trouve une source de l’eau la plus pure, brillante comme le soleil. C'est l’épée à la main qu’il faut chercher à y

(1) Je tire cette traduction de Hoëerer, Histoire de la Chimie, €. 1, p. 265, 2e edit., 1866.

(2) Ms. 2.327, fol. 106 v°, et fol. 270.

pénétrer, car l'entrée est étroite. Elle est gardée par un dragon qu'on doit tuer et écorcher. En réunissant les chairs et les os, il faut en faire un piédestal, sur lequel tu monteras pour arriver dans le temple, où tu trouveras ce que tu cherches. Car le prêtre, qui est l’homme d’airain que tu vois assis près de la source, change de nature et se transforme en un homme d’argent, qui lui-même, si tu le désires, peut se transformer en un homme d’or...

« Ne révèle rien de tout cela à autrui et garde ces choses pour toi-même, car le silence enseigne la vertu. Îl est très beau de connaître la transmutation des quatre métaux, du plomb, du cuivre, de l’étain, de l'argent, et de savoir comment ils se changent en or parfait. »

Ce serait perdre son temps que de chercher à entendre ce jargon symbolique, rendu obscur à dessein. On y entrevoit l’allusion à des opérations réelles : effervescences, calcinations, dissolutions, etc.

Nous lisons des récits analogues dans les ouvrages du moyen âge, récits dont l’origine remonte peut-être aux traditions actuelles. Telle est l’allégorie alchimique de Merlin, renouvelée de la légende de Médée, allégorie dans laquelle un roi boit l’eau mystérieuse, tombe malade, est soigné par des médecins égyptiens qui le pilent dans un mortier, le calcinent, le font fondre et ressusciter (1).

« Regçois, dit ailleurs Zosime ou quelque auteur congénère (2) en parlant dela pierre philosophale, cette

(1) Horren, t. I, p. 355.

(2) Ms. 2.327, fol. 130 ; fol. 170 et fol. 8.

pierre qui n’est pas une pierre, cette chose précieuse qui n’a pas de valeur, cet objet polymorphe qui n’a point de forme, cet inconnu qui est connu de tous. » Son genre est un, son espèce multiple (1). Tout vient de l'Unité et tout s’y range. « Voici le mystère mithriaque, le mystère incommunicable (2). » Un semblable langage, antithétique et charlatanesque, n’a jamais cessé d’être en vigueur parmi les alchimistes.

Dans un autre endroit, Zosime reproduit la tétrade mystique des gnostiques et ses antithèses : les quatre teintures et les quatre points cardinaux, le sec et l’humide, le chaud et le froid, le mâle et la femelle, etc. (3); les quatre éléments, deux supérieurs, le feu et l’air, deux inférieurs, la terre et l’eau. Tout ceci rappelle Marcus, le disciple de Valentin (p. 34.

Quelques-unes des allégories de Zosime peuvent être comprises plus clairement. Tel est le passage suivant : « La lune est pure et divine, lorsque vous voyez le soleil briller à sa surface. » Ce qui semble vouloir dire que la purification de l’argent par la coupellation devient complète, au moment où le métal fondu présente le phénomène de l'éclair.

A côté de ces allégories figurent des recettes plus positives, quoique mêlées de chimères, telles que la suivante :

« Prends du sel et arrose le soufre brillant, jaune; lie-le, pour qu’il ait de la force, et fais intervenir la

(1) Ms. 2.240, fol. 10.

(2) Ms. 2.327, fol. 8 ; ms. de saint Marc, fol. 05 vo. (3) Ms. 2.250, fol. 72.

fleur d'airain, et fais de cela un acide liquide, blanc. Fais la fleur d’airain graduellement. Dans tout cela, tu dompteras le cuivre blanc, tu le distilleras et tu trouveras après la troisième opération un produit qui donne l'or. »

Mais revenons à l’énumération des ouvrages de Zosime.

V. — Écrit authentique de Zosime le Panopolitain, sur l’art sacré et divin de la fabrication de l'or et de l'argent (1). C’est un sommaire qui semble extrait de traités plus étendus.

VI. — Livre sur la vertu et l'interprétation (2). C'est encore un extrait, renfermant des citations d’une époque postérieure.

VII. — Livre de la vérité de Sophé l'Égyplien, livre mystique de Zosime le Thébain (3). Le même titre reparaît un peu plus loin, sous le nom de Zosime et avec un texte différent (4). Cet ouvrage est cité par Olympiodore (5).

J'ai dit ailleurs (p. 58), que Sophé était une forme spéciale du nom du roi Chéops, auquel on attribuait en Égypte, au mm° siècle, les ouvrages nouveaux pour en augmenter l'autorité.

VIIL — Le premier livre de l'accomplissement (mot à mot du solde final), de Zosime le Thébain (6); lequel confirme le livre de la Vérité.

(1) Ms. 2.327, fol. 112 à 136. reproduit en partie fol. 220 à 222.

(2) Ms. 2.327, fol. 168 v°, à 177.

(3) Ms. 2.327, fol. 251.

(4) Ms. 2.327, fol. 260.

(5) Ms. 2.327, fol. 264.

(6) Ms. 2.527, fol. 251 v°, à 256.

C'est là que Zosime raconte que le royaume d'Égypte était soutenu par l'art de faire de lor (1) Il parle de Démocrite, dontilcite les quatre catalogues (2). Il cite aussi les stèles antiques, avec leurs caractères symboliques, où se trouvait inscrit, en termes obscurs, l’art sacré (3) : ce qui semble le récit mythique d’un homme frappé par la vue des hiéroglyphes qu'il ne comprend pas.

IX. — Traité sur les instruments et les fourneaux, ouvrage descriptif qui se trouve exposé dans le manuscrit 2.249 (4), plus complètement que dans le manuscrit 2.327. Le manuscrit de saint Marc le contient aussi, mais avec des variantes (5). Zosime déclare qu'il décrit les instruments qu’il a vus dans le temple de Memphis et il s’en réfère (dans le manuscrit 2.249) aux ouvrages pneumatiques et mécaniques d’Archimède et d’'Héron d’Alexandrie.

X. — Les chapitres de Zosime à Théodore figurent aussi dans le manuscrit 2.249 et dans le manuscrit de saint Marc (6), sous la forme d’une simple table de matières.

XI. — Un autre ouvrage de Zosime, son 1x° livre, était intitulé /mouth, mot qui se retrouve dans Jamblique (7), et qui est la transcription du mot égyptien Imhotep, fils de Ptah, assimilé à Esculape

(1) Ms. 2.327, fol. 251. Voir p. 22.

(2) Ms. 2.327, fol. 253,

(3) Ms. 2.327, fol. 252. Voir p. 20.

(4) Ms. 2.249, fol. 94 v°, à 102.

(51 Ms. de saint Marc, fol. 186.

(0) Ms. 2.240, fol. 89 et go; ms. de saint Marc, fol. 170 à 181. (71 De mysteriis, sect. VII, ch. m1.

(Asclepios' par les Grecs. C'était là que le crédule auteur parlait du livre Chéma, transmis par les anges aux mortels (p. 9).

XIT. — Sur la chaux (asbestos) (1). Cet ouvrage se termine par les mots: « c’est le secret que l’on a juré de ne pas révéler. »

XIII. — Psellus nomme encore le Livre des Clefs ou la Petite Clef de Zosime. Le Kitab-al-Fihrist lui attribue pareillement les Clefs de la magie (p. 131).

XIV.— Enfin Grüner a publié en 1814, quatre petits traités attribués à Zosime : l’un sur la bière (2), un autre sur la trempe persane du bronze (3), sur la trempe du fer (4), enfin sur la fabrication du verre (5). Les trois derniers articles figurent dans nos manuscrits, mais ils n’y sont pas donnés comme de Zosime; dans certains ils renferment des interpolations arabes. Ils semblent plutôt avoir fait partie de ces traités de technologie, d’origine ancienne, mais remaniés à diverses reprises par les praticiens pendant le moyen âge, traités dont j'ai eu occasion de signaler les titres et les cadres dans le chapitre relatif aux manuscrits grecs (p. 123).

Tels sont les ouvrages de Zosime parvenus jusqu'à nous, en totalité ou par extraits, et qui forment une partie considérable des manuscrits de nos Bibliothèques.

(1) Ms. 2.327, fol. 8.

(2) Ms. de saint Marc, fol. 162.

(3) Reproduit par Scaneiner,dans Ecloga physica, p. 95 ; ms. 2.327, fol. 162 ; ms. de saint Marc, fol. 118.

(4) Ms. de saint Marc, fol. 104 et fol. 118 vo.

(5) Ms. de saint Marc, fol, 115 vo ; ms. 2.327, fol. 12 et 13.

Après Zosime, et invoqués de même par les auteurs postérieurs, on rencontre dans notre liste plusieurs personnages, sur lesquels nous ne possédons aucun autre renseignement. Tel est Comarius, ou Comerius, le prétendu maître de Cléopâtre. L’opuscule qui lui est assigné commence deux fois (1); car son vrai début est précédé par une invocation d’un caractère à la fois chrétien et néoplatonicien, qui paraît ajoutée après coup par quelque moine copiste. Il y est question d’une eau divine qui guérit les maladies. |

Pélage l’Ancien, autre alchimiste (2), cite Zosime et reproduit les axiomes relatifs à la génération du semblable par son semblable : « Qui sème le blé, produit du blé et le récolte; qui sème l’or et l’argent, produit de l'or et de l'argent. »

Il semble que nous touchions des personnages solides avec Dioscorus, le prêtre du grand Sérapis à Alexandrie, auquel Synésius adresse son commentaire sur Démocrite, et avec Jean l’archiprêtre dans la divine Évagie et les sanctuaires qui s’y trouvent (3). Son nom est chrétien; mais sa fonction semble se rapporter à quelque institution égyptienne. Dans le traité qui porte son nom (4), lequel renferme d’ailleurs la trace d'interpolations, Jean invoque à la façon des

(1) Ms. 2.327, fol. 74 à 80.

(2) Ms. 2.327, fol. 222 ; ms. de saint Marc, fol. 62 vo

(3) Ms. 2.527, fol. 163, vo. Au lieu de tn; 0e, la divine, on trouve dans quelques manuscrits Tuôws, qui semble une version plus ancienne ; c’est sans doute un nom de lieu. (Voir p. 127.)

(4) Ms. 2.327, fol. 243 à 240.

gnostiques, les natures célestes et démiurgiques, PUnité et la Triade; il cite Démocrite et Zosime.

$ 3. — Africanus.

Africanus (Sextus Julius) est un syrien du temps d'Élagabale et d'Alexandre Sévère. C’est un compilateur encyclopédiste (1). Georges le Syncelle, dans sa Chronographie (2), dit qu’Africanus avait écrit sur les matières médicales, naturelles, agricoles, chimiques. Il avait composé aussi des ouvrages géographiques, ainsi qu’une histoire d'Arménie, tirée des tabularia d'Édesse, et des ouvrages militaires, dont nous possédons des fragments imprimés. Son livre intitulé : Keoräv (allusion à la ceinture de Vénus, allusion analogue à celle qu’exprime le mot anthologie : bouquet de fleurs poétiques), traitait de toutes sortes de sujets. Suidas nous apprend que les remèdes proposés par Africanus, consistaient en caractères écrits, incantations et paroles magiques, précisément comme ceux des papyrus de Leide (p. 85). Les Geoponica renferment divers fragments de cet auteur, relatifs par exemple à des recettes agricoles la conservation du vin. Le caractère des écrits d’Africanus rappelle Zosime et les gnostiques.

Le nom d’Africanus figure dans la liste initiale du manuscrit de saint Marc et il est cité dans le manuscrit

(1) Geoponica, édit. Needham, p. XLII (1781). (2} P. 319, de l'édition de Paris.

2.327 (1), à côté des auteurs les plus autorisés. C’est toujours la même littérature.

$ 4. — Synésius.

Les études alchimiques semblent atteindre leur plus haut degré de culture vers la fin du rv° siècle et au commencement du v‘, pendant le règne de Théodose I°' et de ses successeurs. En effet, à ce moment nous entrons de plus en plus sur le terrain de l'histoire; et les noms qui se présentent sont ceux de personnages historiques, qui ont marqué de leur temps. Les écrits qui leur sont attribués ont le caractère d’ouvrages sérieux : ils renferment souvent des procédés positifs et pratiques; ils s’en réfèrent à un grand nombre de circonstances de temps et de lieu caractéristiques et qui permettent d'affirmer qu’ils appartiennent à des gens de l’époque, tels que Synésius et Olympiodore.

Synésius est un homme important dans l’histoire du iv° siècle; il est mort en 415.11 fut nommé (en 401) par ses concitoyens évêque de Ptolemaïs en Cyrénaïque, comme le citoyen principal de la ville et le plus capable de la défendre contre les barbares. C'était un singulier évêque, marié, gardant sa femme et ses enfants, à peine chrétien ; car il ne croit pas aux dogmes contraires à la philosophie. Astronome, physicien, agriculteur, chasseur, ambassadeur à Constantinople auprès de l’empereur Arcadius, il fut d’abord païen et ce-

(1) Ms. 2.327, fol, 122 vo.

pendant ami du patriarche Théophile, qui le consacra évêque, malgré toutes ses réserves, en acceptant sa déclaration qu’il faut cacher la vérité au peuple et en lui laissant conserver sa femme ; bref, Synésius était un esprit universel. Ses œuvres ont été publiées à Paris en 1631, avec celles de saint Cyrille. Elles contiennent divers ouvrages philosophiques, qui se rattachent aux doctrines néoplatoniciennes, et une correspondance trés intéressante. Ainsi on connaît de lui une lettre à Hypatie (1), la célèbre philosophe d’Alexandrie massacrée plus tard par les chrétiens, lettre qui renferme la première indication connue de l’aréomètre. A la vérité, dans ses lettres, Synésius cite continuellement ses classiques, dont l'ouvrage alchimique ne renferme pastrace. Mais ce genre de citations est bien clairsemé dans l’ouvrage du même Synésius : De Providentiä, où il raconte l’histoire de l’administration oppressive et de la chute de Gaïnas, sous le voile transparent de récits empruntés à la mythologie des Égyptiens. Il a encore écrit un livre sur les songes et sur leur interprétation, lequel rappelle le traité d’Oxirocrilie, transcrit au début du manuscrit de saint Marc, ainsi que les recettes pour procurer des songes, qui figurent dans les papyrus de Leide (2), à côté des recettes alchimiques et de l’anneau portant un Ouroboros (p. 8.4).

Ce sont la toujours les mêmes doctrines occultes. On lit en effet dans Synésius (3), une lettre où il

(1) Œuvres de Synésius, p. 174.

(2) Reuvens, lettre I, p. 8-10.

(3) Epist. 142.

s'exprime, en un langage rendu vague à dessein, sur les mystères qui doivent rester cachés et qu’il ne veut pas même être soupçonné d’avoir fait connaître à son ami Héraclianus. S’agissait-il de magie ou d’alchimie ?

Enfin, toujours dans le même ordre d’associations, on peut citer les hymnes gnostiques de Synésius, congénères à certains égards des poèmes alchimiques, et où l’idée de la matière reparaît fréquemment (1). « Tu es la nature des natures, » s’écrie-t-il à peu près dans le style du pseudo-Démocrite. « O natures, démiurges des natures! (2). »

Nous avons montré à plusieurs reprises quels liens étroits rattachent entre eux les premiers alchimistes et les gnostiques. Dès lors, il n’y a rien de surprenant à ce que Synésius ait réellement écrit sur l’alchimie ; sauf à écarter peut-être certaines interpolations, dues à des copistes postérieurs, dans les ouvrages qui lui sont attribués. Lambecius, savant du siècle dernier, qui a publié le catalogue de la Bibliothèque de Vienne, partageait cette opinion. Dans nos manuscrits (3), on attribue spécialement à Synésius un commentaire sur le pseudo-Démocrite, adressé « à Dioscorus, prêtre du grand Sérapis à Alexandrie, par la faveur divine : Synésius le philosophe, salut. » Ce commentaire a été traduit en latin par Pizzimenti (1573). Je l'ai déjà cité, en parlant de Démocrite (p. 154). La qualité de Dioscorus, prêtre de Sérapis,

(1) Œuvres de Synésius, p. 330 et suivantes.

(2) Ms. 2.327, fol. 27.

(3) Ms. 2.327, fol. 31.

auquel il est dédié, nous reporterait à l’époque païenne et à une date antérieure à la destruction du temple d’Alexandrie par l’ordre de Théodose, destruction accomplie en 389. Le nom de Dioscorus figure aussi dans les lettres authentiques de Synésius (1), comme celui d’un évêque à la vérité. Serait-ce un homonyme, ou bien le prêtre de Sérapis, converti plus tard comme Synésius lui-même ? Julius Firmicus, auteur du même siècle, a laissé deux ouvrages non moins contradictoires : un traité d’astrologie, d’un caractère purement paien, et un ouvrage apologétique du christianisme. Les hommes de ce temps avaient d’étranges aventures.

Un autre ouvrage de Synésius, qui semble interpolé par places, a été traduit en français; c’est « le vieux livre du docte Synésius, abbé grec (2) » : « Tire d’eux ton vif argent, y est-1] dit, et tu en feras la médecine ou quintessence, puissance impérissable et permanente, nœud et lien de tous les éléments qu’elle contient en soi, esprit qui réunit toute chose. » C’est toujours le style de Zosime et des alchimistes gnostiques.

$ 5. — Olympiodore.

Olympiodore est un auteur de date non moins sûre. On connaît en effet sous ce nom un historien grec, natif de Thèbes en Égypte, qui prit part à une ambassade envoyée auprès d’Attila, sous Honorius,

(1) Œuvres de Synésius, p. 211.

(2) Paris, 1672.

en 412. Il a voyagé chez les Blemmyes (1), en Nubie, et visité les prêtres d’Isis à Philæ, où les derniers débris de l’hellénisme, protégés par un traité, demeurèrent en honneur jusqu’en 562. Ce temple subsiste encore. J’ai vu moi-même sur les pylônes les grandes figures des dieux égyptiens martelées par les moines, au-dessus des inscriptions qui attestent le passage de l’armée de Desaix.

Ce même Olynfpiodore a écrit l’histoire de son temps, de 400 à 425, et l’a dédiée à Théodose II.

Photius (2) désigne Olympiodore sous le nom caractéristique de potétès de profession : ce qui ne veut pas dire poète, mais alchimiste (operator), d’après l’interprétation de Reïnesius et de Du Cange. Ce mot répond, en effet à potésis, qui signifie le grand œuvre dans la langue des adeptes.

L’incohérence des compositions historiques d'Olympiodore, signalée par Photius, se retrouve dans l’ouvrage alchimique qui porte son nom (3). Celui-ci a pour en-tête : Olympiodore philosophe à Pétasius, roi d'Arménie, sur l'art divin et sacré. Fabricius (4) et Hœfer (5) le citent d’après d’autres manuscrits, qui ajoutent les mots : Commentaires sur le livre de l'acte de Zosime et sur les dires d'Hermès et des philosophes. L'auteur nomme parmi ses prédécesseurs : Agatho-

(1) Voir le Afémoire sur les Blemmyes de M. RéviczouT. Mém. de l'Acad. des Inscriptions, 1'° série, t. VIII, p. 371. Ce voyage est signalé par Pnorius.

(2) Codex LXXX,

(3) Ms. 2.327, fol. 197.

(4) Bibliotheca Græca, t. XII, 764; 1re édition.

15) Histoire de la Chimie.T. I, p. 253.

l'on veut pénétrer le sens obscur du langage de leur temps ; sans méconnaître pourtant leur crédulité. Olympiodore parle d'abord de la macération, du lavage, du grillage des minerais; il distingue les corps en volatils et fixes.

Plus loin : « Les anciens admettent trois teintures (1); la première est celle qui s'enfuit promptement (se volatilise), comme le soufre et l’arsenic (2); la seconde est celle qui s'enfuit lentement, comme les matières sulfureuses ; la troisième, celle qui ne s’enfuit pas du tout : tels sont les métaux, les pierres et la terre. La première teinture, qui se fait avec l’arsenic, teint le cuivre en blanc. L’arsenic est une espèce de soufre qui se volatilise promptement : tout ce qui est semblable à l’arsenic se volatilise par le feu et s’appelle matière sulfureuse. » Il dit encore : « Le mercure blanchit tout, tire les âmes de tout, change les couleurs et subsiste. »

Olympiodore reproduit les récits de Zosime sur le rôle de l'alchimie près des rois, en Égypte(3). Il cite textuellement les commentaires de Synésius sur Démocrite (4). |

Ailleurs, il signale en détail la seconde teinture, qui s'enfuit lentement et que l’on emploie dans la fabrication de l’émeraude': « Prenez deux onces de beau cristal et une demi-once de cuivre calciné; préparez d’abord du cristal, produit par l'action du

(1) Ms. 2.327, fol. 199 ; ms. de saint Marc, fol. 165.

(2) Les mots de soufré et d'arsenic ne doivent pas être pris dans leur sens littéral moderne.

(3) Ms. 2.327, fol. 206.

(4) Ms. 2.327, fol. 207 et 208.

litanies de l’or y figurent {1) et attestent le mysticisme de leurs auteurs.

Ces poèmes, objet d’une admiration et d'une lecture continuelle dans les couvents de Constantinople, ont été remaniés pendant plusieurs siècles par les copistes, avec des additions, interpolations. et changements, qui ont été parfois jusqu'à transformer en vers politiques, dans certains manuscrits, les jambes assez corrects, contenus dans d’autres et rappelant les morceaux de l’anthologie. Plusieurs fragments ont été imprimés à la suite du traité de Palladius, de Febribus, par Bernard en 17545. L'ensemble a été publié par Ideler {2).

Le plus ancien poète alchimique paraît être Héliodore, que l’on a identifié parfois avec l'évêque de Tricca, auteur du roman des É‘thiopiques, élève de Proclus et contemporain de Théodose et d’Arcadius. Le poème alchimique qui porte son nom est en effet dédié à Théodose I“.

Archélaüs, autre poëte, est aussi fort ancien, quoique de date incertaine. Nommons encore les poèmes de Théophraste et d’Hiérothée. Mais il v a peu de documents positifs à tirer d’une semblable littérature.

$ 9. — Les Commentateurs.

Les noms que j'ai cités jusqu'ici comprennent tous les auteurs sur lesquels on possède quelque rensel-

(1) Ms. 2.240. fol. 62.

u21 Physici et medici græci minores. t. II, p. 328 à 352 (1842).

l'espèce (1). Plus loin il reproduit les images géométriques des éléments, empruntées aux Pythagoriens et aux Platoniciens: pyramide, tetraèdre, octaèdre (2), etc. Bref, ses opuscules représentent une série d’extraits et de scolies, tirés des anciens alchimistes, les uns mystiques, les autres pratiques. A la fin on retrouve, en abrégé, le passage de Zosime sur le rôle de l’alchimie, envisagée en Égypte comme source de richesses pour les rois (3). « Telle est, dit-il en finissant, l’image du monde, célèbre dans les anciens écrits, la science mystique des hiérogrammes égyptiens.» Puis viennent les natures substantielles, le consubstantiel Orphique et la lyre Hermaïque. Un style pareil rappelle à la fois les gnostiques et les théologiens qui ont suivi le concile de Nicée.

Le Philosophe Anonyme est un scoliaste du même ordre (4), mais plus récent. Dans son traité sur l’art de faire de l’or et sur l’eau divine du blanchiment, il associe Olympiodore (5) et Stephanus à Hermès, à Démocrite, à Zosime, à Jean l’archiprêtre. Il cite, à côté d’eux, l’Écriture Sainte et les trois personnes de la Trinité. C'est lui qui a donné la première liste des philosophes œcuméniques. |

C’est ainsi que l’on arrive jusque vers le vin* siècle, époque où l’alchimie s’est transmise aux Arabes. Cette transmission paraît avoir eu licu en même temps que celle des autres sciences naturelles et médicales.

(1) Ms. 2.527, fol. 103 v*.

(2) Ms. 2.327, fol. 105.

(3) Ms. 2.327, fol. 114 v°.

(4) Ms. 2.327, fol. 162 et suiv. ; ms. de saint Marc, fol. 78. (5) Ms. 2.327, fol. 168.

sont autre chose que des mots grecs, avec addition de l'article arabe. Les vieux maîtres, Démocrite, Zosime et les autres, sont mentionnés dans les livres arabes; je l'ai établi plus haut (p. 130), en donnant des extraits du Kitab-al-Fihrist. Les doctrines et les pratiques des Arabes demeurent d’ailleurs les mêmes, surtout au début; ainsi qu’il est facile de le reconnaitre en lisant Geber, le maître des alchimistes arabes.

Geber (Al-Djaber) vivait à la fin du vin siècle. On lui a attribué plus de cinq cents ouvrages; mais ils appartiennent pour la plupart à des époques postérieures. Le principal et celui qui semble le plus authentique est la Summa perfectionis magislerii in sud naturä (1). C’est un ouvrage composé avec méthode, postérieur par là même aux travaux confus des alchimistes grecs qu’il coordonne. La naïveté de certains passages montre d’ailleurs un homme sincère et convaincu de la vérité de son art.

Il débute par l’exposé des obstacles qui empêchent l’art de réussir : obstacles qui viennent du corps et de l'esprit. Ceci rappelle la page du pseudo-Démocrite sur les vertus de l’initié (p. 160). Puis vient la réfutation en forme et par arguments logiques des ignorants et sophistes qui nient la vérité de l’art.

Ce doute ne se rencontre guère formulé dans les alchimistes grecs : il accuse une époque postérieure et une réflexion plus approfondie. Geber le refute longuement. Cependant il n’est pas d’une crédulité absolue, car il nie l'influence de la position des astres

(1) En latin, dans la Bibliotheca chemica de Mancer, t. I; en français, dans la Bibliothèque des Philosophes chimiques de SaLuox.

ciées, plus subtiles que les substances vulgaires qui portent le même nom. Celui qui parviendra à les isoler, pourra fabriquer et transformer à volonté les métaux. Le mercure qui donne la perfection aux métaux n'est pas le vif argent naturel, mais quelque chose tirée de lui : il faut lui ôter le grossier élément terrestre et l’élément liquide superflu, pour ne garder que la moyenne substance. De même pour le soufre et l’arsenic, qu’il faut dépouiller de l'impur élément terrestre et de l'élément igné, c’est-à-dire inflammable.

En fait, c’est en soumettant les métaux à des oxydations et calcinations prolongées, puis en les réduisant à l’état de corps métalliques, et en répétant ces opérations, que Geber cherche à les dépouiller de leurs propriétés : par exemple, on ôte ainsi à l’étain son cri, sa fusibilité, sa mollesse, qui le distinguent de l'argent; on l’endurcit et on le rend plus fixe par des régénérations successives (ce qui est erroné). De même pour le plomb, que Geber déclare suceptible d’être changé facilement en argent : toutefois il reconnaît avec sincérité que ce métal deux fois calciné par lui et deux fois régénéré (remis en corps) ne s’est pas endurci.

Toutes ces pratiques et ces théories concordent avec celles des papyrus et des manuscrits (p. 87); elles font suite, pour ainsi dire, aux théories de Stéphanus. Le langage de ce dernier diffère à peine de celui de Geber, qui l’a suivi à un siècle d’intervalle.

Ces études furent continuées avec ardeur par les Arabes de Mésopotamie et d'Espagne, qui les enrichirent d’un grand nombre de découvertes, telles que

les passages du Kitab-al-Fihrist; enfin, ce sont les Arabes de Syrie,et d'Espagne qui l'ont enseignée à l'Occident. Telle est, je le répète, la filiation historique de l’alchimie.

celle de l’industrie métallurgique. Certes je ne saurais prétendre l’embrasser toute entière dans le cadre restreint de la présente étude ; mais il est nécessaire de l'exposer en partie, pour montrer l’origine positive des idées et des illusions des alchimistes.

Cette origine doit être cherchée en Égypte, là où l’alchimie eut d’abord ses maîtres, ses laboratoires et ses traditions. C’est pourquoi, après avoir établi dans les livres précédents le caractère historique de traditions, Je vais maintenant résumer les connaissances des anciens Égyptiens sur les métaux et sur les substances congénères. Je le ferai principalement d’après le mémoire capital de M. Lepsius sur cette question, et je montrerai par quelle suite de raisonnements ct d’analogies ils ont été conduits à tenter la transmutation et à poursuivre les expériences dont nous avons constaté l’exécution à Memphis et à Alexandrie.

Sur les monuments de l’ancienne Égypte on voit figurer les métaux, soit comme butin de guerre, soit comme tribut des peuples vaincus ; on en reconnaît l’image dans les tombeaux, dans les chambres du trésor des temples, dans les offrandes faites aux dieux.

D’après Lepsius (r), les Égyptiens distinguent dans leurs inscriptions huit produits minéraux particulièrement précieux, qu’ils rangent dans l’ordre suivant :

L'or, ou #ub ;

L'asem, ou electrum, alliage d’or et d'argent ;

L'argent, ou hat;

Le chesteb, ou minéral bleu, tel que le lapis-lazuli ;

(1) Traduit dans le 3o° fascicule de la Bibliothèque des Hautes Études, p. 17 (1877).

$ 3 — L'argent.

L'argent est figuré sur les monuments égyptiens sous les mêmes formes que l’or, mais avec une couleur différente. Son nom précède même celui de l’or dans quelques inscriptions, par exemple sur les stèles du Barkal à Boulaq : comme si le rapport entre les deux métaux eût été interverti à certains moments, par suite de l’abondance de l'or. On sait que leur valeur relative, sans changer à un tel point, a été cependant fort différente chez certains peuples; chez les Japonais de notre époque, par exemple, elle s’est écartée beaucoup des rapports admis en Europe.

L'argent se préparait avec des degrés de pureté très inégaux. Il était allié non seulement à l’or, dans l'électrum, mais au plomb, dans le produit du traitement de certains minerais argentifères. Ces degrés inégaux de pureté avaient été remarqués de bonne heure et ils avaient donné lieu chez les anciens à la distinction entre l’argent sans marque, sans titre, asemon, cet l'argent pur, monétaire, dont le titre était garanti par la marque ou effigie imprimée à sa surface. Le mot grec asemon s'est confondu d’ailleurs avec l'asem, nom égyptien de l’électrum, l’asem étant aussi une variété d'argent impur. (Voir p. 90.)

Dans l'extraction de l'argent de ses minerais, c'était d’abord l'argent sans titre que l’on obtenait. Son impureté favorisait l'opinion que l’on pouvait réussir

à doubler le poids de l’argent, par des mélanges et des tours de main convenables (1). C'était en effet l'argent sans titre que les alchimistes prétendaient fabriquer par leurs procédés, sauf à le purifier ensuite. Dans les papyrus de Leide, et dans nos manuscrits grecs, les mots: « fabrication de l’asemon (2) », sont synonymes de transmutation ; celle-ci était opérée à partir du plomb, du cuivre et surtout de l’étain. C'était aussi en colorant l’asemon que l’on pensait obtenir l’or (3): ce qui nous ramène à la variété d'argent brut qui contenait de l’or, c’est-à-dire à l’électrum.

$ 4. — L’electrum ou asem.

L’electros,ou electrum,en égyptien asem, alliage d’or et d'argent, se voit à côté de l’or sur les monuments ; il a été confondu à tort par quelques-uns avec ce que nous appelons le vermeil, c'est-à-dire l'argent doré, lequel est seulement teint à la surface.

Parfois le nom de l’électrum figure seul sur les monuments, à la place de l'argent. De même chez les alchimistes (4), le nom mystique d’hommes d'argent est remplacé en certains endroits par celui d'hommes d'élecirum (voir p. 60).

(1) Ms. 2.327, fol. 274 v°. (Voir p. 91 et 92 de ce volume.) (2) Ms. 2.327, fol. 20 v° Et passim. (Voir p. 89 et go de ce volume."

(3) Ms. 2.327, fol. 254 v°. (Voir p. 91 de ce volume.) 14) Ms. 2.327, fol. 110 vo ; ms. de saint Marc, fol 137.

Plus dur et plus léger que l’or pur, cet alliage se prêtait mieux à la fabrication des objets travaillés. Il était regardé autrefois comme un métal du même ordre que l'or et l'argent. La planète Jupiter lui était consacrée à l’origine (r), attribution qui est encore attestée par les auteurs du v° siècle de notre ère {p. 40, 113, 114). Plus tard, l’électrum ayant disparu de la liste des métaux, cette planète fut assignée à l’étain. .

L’alliage d’or et d'argent se produit aisément dans le traitement des minerais qui renferment les deux métaux simples. C'était donc la substance originelle, celle dont on tirait les deux autres par des opérations convenables, et il n’est pas surprenant que Îles anciens en aient fait un métal particulier ; surtout aux époques les plus reculées, où les procédés de séparation étaient à peine ébauchés. Néron semble le premier souverain qui ait exigé de l’or fin (2).

« Tout or, dit Pline, contient de l'argent en proportions diverses ; lors que l'argent entre pour un cinquième, le métal prend le nom d’électrum. On fabrique aussi l'électrum en ajoutant de l'argent à l'or.» Les proportions signalées par Pline n’avaient d’ailleurs rien de constant. L'électrum, ayant une composition moins bien définie que les métaux purs, a paru former le passage entre les deux.

On savait, en effet, les en extraire tous deux; l'or était, Je le répète, le produit principal et l’argent en représentait la scorie, comme dit Pline. De là l’identi-

11} Ms. 2.327, fol. 170 v°.

21 Nero exigit aurum ad obrussam (Suétone).

liages métalliques ont éprouvés dans le cours des temps.

Les trois métaux précédents présentent le fait caractéristique d’un alliage compris par les Égyptiens dans la liste des métaux purs; association que l’airain et le laiton ont reproduite également chez les anciens.

En outre cet alliage peut être obtenu du premier jet, au moyen des minerais naturels ; et 1l peut être reproduit par la fusion des deux métaux composants, pris en proportion convenable. C’est donc à la fois un métal naturel et un métal factice : rapprochement indiquant les idées qui ont conduit les alchimistes à tâcher de fabriquer artificiellement l'or et l'argent. En effet l’assimilation de l’électrum à l'or et à l’argent explique comment ces derniers corps ont pu être envisagés comme des alliages, susceptibles d’être reproduits par des associations de matières et par des tours de main ; comment surtout, en partant de l'or véritable, on pouvait espérer en augmenter le poids (diplosis) par certains mélanges, et par certaines additions d’ingrédients, qui en laissaient subsister la nature fondamentale (p. 92).

Le chesbet et le mafek vont nous révéler des assimilations plus étendues.

$ 5. — Le saphir ou chesbet.

Le chesbet et le mafek sont deux substances précieuses, qui accompagnent l'or et l'argent dans les ins-

montre l'analyse des perles égyptiennes faite par M. Clemmer. Ce résultat est conforme aux faits reconnus par Davy pour les verres grecs et romains. Théophraste semble même parler explicitement du bleu de cobalt, sous le nom de bleu mâle, opposé au bleu femelle. Théophraste distingue également le cyanos autophyès, ou bleu naturel, venu de Scythie (lapis-lazuli) et le cyauos sceuastos, ou imitation, fabriquée depuis l’époque d’un ancien roi d'Égypte, et obtenue en colorant une masse de verre avec un minerai de cuivre pris en petite quantité. Le bleu imité devait pouvoir résister au feu ; tandis que le bleu non chauffé (apyros), c’est-à-dire le sulfate de cuivre naturel, ou plutôt l’azurite, n'était pas durable. Vitruve donne encore le procédé de fabrication du bleu d’Alexandrie, au moyen du sable, du natron et de la limaille de cuivre, mis en pâte, puis vitrifiés au feu: recette qui se trouve dans les alchimistes grecs, ainsi que le montrent nos citations d’Olympiodore (p. 194).

On rencontre ici plusieurs notions capitales au point de vue qui nous occupe.

D'abord l'assimilation d’une matière colorée, pierre précieuse, émail, couleur vitrifiée, avec les métaux; les uns et les autres se trouvant compris sous une même désignation générale. Cette assimilation, qui nous paraît étrange, s'explique à la fois par l’éclat et la rareté qui caractérise les deux ordres de substances, et aussi par ce fait que leur préparation était également effectuée au môyen du feu, à l’aide d'opérations de voie sèche, accomplies sans doute par les mêmes ouvriers.

comme une nouvelle preuve de la parenté étroite du mafek avec les métaux. La confusion est d'autant plus aisée, que le cuivre est, nous le savons, le générateur d’un grand nombre de matières bleues et vertes.

De même que pour le chesbet, il y a un mafek vrai, qui est l’émeraude ou la malachite, et un mafek artificiel, qui représente les émaux et les verres colorés. La couleur verte des tombeaux et des sarcophages est formée par la poussière d’une matière vitrifiée à base de cuivre.

Le vert de cuivre, malachite ou fausse émeraude naturelle, était appelé en grec chrysocolle, c'est-à-dire soudure d’or ; en raison de son application à cet usage (après réduction et production d'un alliage renfermant un peu d’or et un cinquième d’argent, d’après Pline). C'était la base des couleurs vertes chez les anciens. Elle se trouvait, toujours suivant Pline, dans les mines d’or et d’argent ; la meilleure espèce existait dans les mines de cuivre. On la fabriquait artificiellement, en faisant couler de l’eau dans les puits de mine jusqu’au mois de juin et en laissant sécher pendant les mois de juin et juillet. La théorie chimique actuelle explique aisément cette préparation, laquelle repose sur l’oxydation lente des sulfures métalliques.

Le nom d’émeraude était appliqué par les Grecs, dans un sens aussi compréhensif que celui de mafek, à toute substance verte. Il comprend non seulement le vrai béryl, qui se trouve souvent dans la nature en grandes masses sans éclat; mais aussi le granit vert, employé en obélisques et sarcophages sous la vingtsixième dynastie; peut-être aussi le jaspe vert. Ces mi-

d’après l'examen microscopique des couleurs employées sur les monuments.

Cependant nous trouvons parmi les recettes des manuscrits alchimiques un petit traité sur la fabrication des verres, où il est question, à côté du verre bleu, du verre venetum, c'est-à-dire vert pâle (1).

La confusion entre une série fort diverse de substances de couleur verte explique aussi la particularité signalée par Théophraste, d’après lequel l’émeraude communiquerait sa couleur à l’eau, tantôt plus, tantôt moins, et serait utile pour les maladies des yeux. Il s’agit évidemment de sels basiques de cuivre, en partie solubles et pouvant jouer le rôle de collyre.

Les détails qui précèdent montrent de nouveau une même dénomination appliquée à un grand nombre de substances différentes, assimilées d’ailleurs aux métaux : les unes naturelles, ou susceptibles parfois d’être produites dans les mines, en y provoquant certaines transformations lentes, telle est la malachite ; d’autres sont purement artificielles. On conçoit dès lors le vague et la confusion des idées des anciens, ainsi que l’espérance que l’on pouvait avoir de procéder à une imitation de plus en plus parfaite des substances minérales et des métaux, par l’art aidé du concours du temps et des actions naturelles.

(1) Ms. 2.327, fol. oo v°. Le mot venefum apparaît déjà dans Lam- PRIDE avec le sens de couleur verte, au mr siècle : Ut hodie prasinum colorem, alia die venetum deinceps exhiberet. (Sazuasr Plinianæ

exercitationes, p. 170, a, À.) Les Byzantins l’ont souvent employé dans ce sens.

fusion. Les musées renferment des miroirs de bronze (alliage de cuivre et d’étain), des serrures, clefs, cuillers, clous, poignards, haches, couteaux, coupes et objets de toute nature en bronze. Vauquelin en a publié des analyses, où il signale un septième d’étain. J'ai eu occasion d'exécuter moi-même, pour Mariette, quelques analyses de miroirs se rapprochant encore davantage de la composition du bronze le plus parfait (un dixième d’étain).

Ici vient se ranger l'orichalque (1J, mot qui semble avoir représenté chez les Grecs tous les alliages métalliques jaunes rappelant l'or par leur brillant. Il a d'abord été employé par Hésiode et par Platon. Ce dernier parle dans son Aflantide d'un métal précieux, devenu mythique plus tard pour Aristote, et que, d'après Pline, on ne rencontrait plus de son temps dans la nature. Cependant le mot se retrouve, à l’époque de l'empire romain et dans les traités des alchimistes grecs, pour exprimer le laiton, l’alliage des cymbales et divers autres. Il est venu jusqu’à nous dans la dénomination défigurée de fil d’archal.

Telle est la variabilité indéfinie de propriétés des matières désignées autrefois sous un seul et même nom. Ce sont, je le répète, des circonstances qu’il importe de ne pas oublier, si l’on veut comprendre les idées des anciens, en se plaçant dans le même ensemble d'habitudes et de faits pratiques. Les nombreux alliages que l’on sait fabriquer avec le cuivre, la facilité avec laquelle on en fait varier à volonté la dureté,

(1) Voir l’ouvrage intitulé : Du métal que les anciens appellent orichalque, par Rossicnor..

tombeaux égyptiens. Les peintures de l’ancien empire ne fournissent pas d'exemple d'armes peintes en bleu (fer), mais toujours en rouge ou brun clair (airain). A l’origine, on se bornait à recouvrir les casques et les cuirasses de cuir avec des lames et des bagues de fer ; ce qui montre la rareté originelle du fer.

Tout ceci n’a rien de surprenant. On sait que la préparation du fer, sa fusion, son travail sont beaucoup plus difficiles que ceux des autres métaux. Aussi est-il venu le dernier dans le monde, où il a été connu d’abord sous la forme de fer météorique. L'âge de fer succède aux autres, dans les récits des poètes. L'usage du fer fut découvert après celui des autres métaux, dit Isidore de Séville. On connut l’airain avant le fer, d’après Lucrèce (1). Les Massagètes ne connaissaient pas le fer, suivant Hérodote ; les Mexicains et les Péruviens non plus, avant l’arrivée des Espagnols.

Les opinions que je viens d’exposer sur l’origine récente du fer en Égypte sont les plus accréditées. Cependant je dois dire que M. Maspero ne les partage pas. Il pense qu'il existe des indices peu douteux de l'emploi des outils de fer dans la construction des pyramides et il a même trouvé du fer métallique dans la maçonnerie de ces édifices.

$ 9. — Le plomb.

Le faht ou plomb, le plus vulgaire de tous, termine la liste des métaux figurés par les Égyptiens. On doit

(1) Et prior æris erat quam ferri cognitus usus. Lucrèce. De rerum naturd, V.

entendre sous ce nom, non seulement le plomb pur, mais aussi certains de ses alliages.

D'après les alchimistes grecs, tels que le pseudo- Démocrite, le plomb était le générateur des autres métaux ; c'était lui qui servait à produire, par l’intermédiaire de l’un de ses dérivés, appelé magnésie par les auteurs, les trois autres corps métalliques congénères, à savoir le cuivre, l’étain et le fer (1).

Avec le plomb, on fabriquait aussi l'argent (2). Cette idée devait paraître toute naturelle aux métallurgistes d'autrefois, qui retiraient l'argent du plomb argentifère par coupellation.

$ 10. — L’Étain.

L'étain, circonstance singulière, ne figure pas dans la liste de Lepsius, bien qu’il entre dans ld composition du bronze des vieux Égyptiens. Peut-être ne savaient-ils pas le préparer à l’état isolé. Il n’a été connu à l’état de pureté que plus tard, à l’époque des Grecs et des Romains. Mais il était d’usage courant au temps des alchimistes, comme en témoignent les recettes des papyrus de Leide (p. 88). C'était l’une des matières fondamentales employées pour la prétendue fabrication ou transmulation de l'argent, dans ces papyrus (p. 90), comme dans nos manuscrits (3). C'est pourquoi il convient de parler ici du cassileros anti-

(1) Ms. 2.327, fol. 122.

(2) Ms. 2.327, fol. 146. Voir Geber, p. 208 de ce volume. (3) Ms. 2.327, fol. 146, par exemple.

que, mot dont le sens a changé, comme celui de l’airain, avec le cours des temps.

A l’origine, dans Homère par exemple, il semble que le cassiteros fut un alliage d'argent et de plomb, alliage qui se produit aisément pendant le traitement des minerais de plomb. Plus tard, le même nom fut appliqué à l’étain, ainsi qu'à ses alliages plombifères. De même, en hébreu, bédi! signifie tantôt l’étain, tantôt le plomb, ou plutôt certains de ses alliages.

L'étain lui-même a été regardé d’abord comme une sorte de doublet du plomb; c'était le plomb blanc ou argentin, opposé au plomb noir ou plomb proprement dit (Pline). Son éclat, sa résistance à l'eau et à l'air, ses propriétés, intermédiaires en quelque sorte entre celles du plomb ct celles de l’argent, toutes ces circonstances nous expliquent comment les alchimistes ont pris si souvent l'étain comme point de départ de leurs procédés de transmutation. Une de ses propriétes les plus spéciales, le cri ou bruissement qu'il fait entendre lorsqu'on le plie, semblait la première propriété spécifique qu'on dût s'attacher à faire disparaître. Geber y insiste et les alchimistes grecs en parlent déjà.

Les alliages d’étain, tels que le bronze, l'orichalque (alliages de cuivre), et le claudianon (alliage de plomb), Jouaient aussi un grand rôle autrefois. On remarquera que les alliages ont dans l'antiquité des noms spécifiques, comme les métaux eux-mêmes.

Rappelons encore que l'astre associé à l'étain à l'origine n'était pas la planète Jupiter, comme il est arrivé plus tard, mais la planète Mercure. Les

diverses recettes alchimiques ; précisément comme dans nos manuscrits.

$ 12. — Autres substances congénères des métaux.

Les minéraux bleus et verts sont les seuls qui soient inscrits en Égypte dans la liste des métaux. Cependant il convient de faire aussi mention d’autres pierres précieuses égyptiennes, telles que le chenem, rubis, pierre rouge, émail ou verre rouge ;

Le nesem, substance blanc clair;

Le fehen, topaze, jaspe jaune, émail ou verre jaune; soufre en copte;

Le hertès, couleur blanche, quartz laiteux; peut-être aussi stuc, émail blanc et autres corps équivalents au litanos, mot qui veut dire chaux en grec.

Ces substances, que nous rangerions aujourd’hui à côté du mafek et du chesbet, n’y figuraient cependant pas en Égypte: ce qui manifeste encore la diversité des conceptions des anciens, comparées aux nôtres.

$ 13. — Liste alchimique des métaux et de leurs dérivés.

Pour compléter ce sujet et montrer l'étendue des rapprochements faits par les premiers alchimistes, il

avoir pris plus tard la place dans la notation symbolique.

Enfin le signe de l'argent embrasse le verre, la terre blanche et les choses pareilles.

Cette liste établit, je le répète, des rapprochements curieux et dont la raison avec nos idées actuelles est difficile à expliquer. Il semble qu'il y ait là l'indice de quelque tableau général des substances, rangées sous un certain nombre de rubriques tirées des noms des métaux ; quelque chose comme les catalogues du blanc et du jaune attribués à Démocrite. |

Les analogies qui ont présidé à la construction de semblables classifications sont difficiles à retrouver aujourd’hui. Cependant, rappelons-nous que l’emploi de signes et de mots compréhensifs a toujours existé en chimie. Ceux qui liront, dans quelques siècles, le mot générique éfher, appliqué à des corps aussi dissemblables que l’éther ordinaire, le blanc de baleine, les huiles, la nitroglycérine, la poudre-coton, le sucre de cannes, sans connaître les théories destinées à grouper tous ces corps, unis sous la définition d’une fonction commune, n’éprouveront-ils pas aussi quelque embarras?

Quoi qu'il en soit, on remarquera que les pierres précieuses sont jointes aux métaux dans la vieille liste alchimique, aussi bien que dans la liste fondamentale des anciens Égyptiens. Les noms des métaux y comprennent en effet le plomb, l’étain, le fer, l'or, le cuivre, l’'émeraude, l'argent : c’est la même association que celle des métaux égyptiens, d'après Lepsius.

pouvaient accomplir à la fois les deux ordres de cérémonies, pratiques et magiques.

Cependant, jusqu’à présent, on n'a pas retrouvé la trace des vieux Laboratoires qui devaient être consacrés à la fabrication des métaux, des verres et des pierres précieuses. Le seul indice que l’on en connaisse est dû à une observation de M. Maspero, dont il a bien voulu me confier le détail.

La découverte a été faite par des indigènes, à Drongah, à une demi-heure de marche au S.-S.-O. de Siout, au pied de la montagne, dans un cimetière musulman, établi au milieu de l’un des quartiers de l’ancienne nécropole.

Dans une fouille faite pour cherher de l'or, et poursuivie jusqu’au sein de la roche même, on tomba sur une sorte de puits d'éboulement ; on rencontra au fond, à une profondeur de 12 à 13 mètres, une chambre funéraire, appartenant à une sépulture profonde et déjà violée. Là on pénétra dans une chambre ayant servi de Laboratoire, et dont les parois étaient enfumées. On y trouva les objets suivants : un fourneau en bronze ; une porte en bronze, de o " 35 de hauteur, provenant d’un four plus grand; environ cinquante vases de bronze munis d’un bec en rigole non fermée, chacun dans une sorte de cône tronqué, aussi en bronze, et dont l'orifice supérieur était plus large. Ce cône rappelle nos bains de sable: mais l'usage des vases eux mêmes est INCONnu.

Il y avait aussi plusieurs cuvettes d’albâtre ; un vase arrondi, provenant de l’ancien empire, en diorite ou jaspe vert ; des cuillers en albâtre; des objets en or

à bas titre, pesant 96 dirhems, composés de morceaux ayant l'apparence de rubans en larges feuilles enroulées; ainsi qu’un masque de momie, faussé et plié. Ces objets d'or offraient l'aspect d'objets pillés et préparés pour la fonte.

Le tout semble constituer un atelier du vi* au vu: siècle de notre ère, ayant appartenu à un fauxmonnoyeur ou à un alchimiste : c'était alors à peu près la même chose.

Dans un coin de la chambre, on aperçut une terre grasse et noirâtre que les assistants, s’empressèrent d'emporter, disant qu'ils allaient s’en servir pour blanchir le cuivre : en d’autres termes, ils la regardaient comme de la poudre de projection, susceptible de changer le cuivre en argent. On voit par ce préjugé que la tradition secrète de l'alchimie n’est pas encore perdue dans l'Egypte moderne.

ÉRRRRESEERSSESE

Page 1