CHAPITRE PREMIER
$ 1. — Introduction.
'ALCHIMIE n’est pas sortie uniquement et
sans mélange du monde égyptien. C'est après la fusion de la civilisation grecque et de la civilisation égyptienne, à Alexandrie, et au moment de leur dissolution finale, que nous voyons apparaître les premiers écrits alchimiques. On y trouve un étrange amalgame de notions d’origine diverse. A côté de descriptions et de préceptes pure-
ment empiriques, empruntés à la pratique des industries chimiques dans l'antiquité, à côté des imagina tions mystiques, d’origine orientale et gnostique, que nous avons rapportées, on y rencontre tout un corps de doctrines philosophiques, issues des philosophes grecs, et qui constituent à proprement parler la théorie de la nouvelle science. Le double aspect à la fois positifet mystique de la chimie, la signification profonde des transformations dont elle étudie les lois, se montrent ici tout d’abord. Ces rapprochements philosophiques ne sont pas arbitraires; on y est conduit par le texte même des alchimistes grecs. Non seulement ils se rattachent à Démocrite, en vertu d’une tradition suspecte: mais Zosime est un gnostique, imprégné des idées de Platon dont il avait écrit la vie. Les premiers!auteurs dont les noms se retrouvent dans l'histoire de leur temps, tels que Synésius, Olympiodore, Stéphanus, sont des philosophes proprement dits, appartenant à l’école néoplatonicienne. Olympiodore et Stéphanus citent les pythagoriciens, l’école ionienne et l'école éléate, écoles qu'ils connaissaient fort bien. Leurs scoliastes, le Philosophe Chrétien et l’Anonyme: commentent les mêmes sources. Les idées de ces premiers alchimistes ont passé depuis aux Arabes, puis aux Occidentaux ; or, je le répète, elles se ratta= chent par des liens incontestables à celles *deMlécole ionienne et surtout aux idées de Platon ; je donnerai tout à l’heure sur ces deux points des preuves dé» monstratives.
Citons dès à présent la lettre écrite au x siècle par Michel Psellus au patriarche Xiphilin, laquelle
serten quelque sorte de préface au recueil des alchimistes grecs (1): « Tu veux que je te fasse connaître cet art qui réside dans le feu et les fourneaux et qui expose la destruction des matières et la transmutation des natures. Quelques-uns croient que c’est là une connaissance d'initié, tenue secrète, qu’ils n’ont pas tenté de ramener à une forme rationnelle ; ce que je regarde comme une énormité. Pour moi, j'ai cherché d’abord à connaître les causes et à en tirer une explication rationnelle des faits. Je l'ai cherchée dans la nature des quatre éléments, dont tout vient par combinaison et en qui tout retourne par dissolution... J'ai vu dans ma jeunesse la racine d’un chêne changée en pierre, en conservant ses fibres et toute sa structure, participant ainsi des deux natures », c'est-àdire du bois et de la pierre, Ce que Psellus attribue à l'effet de la foudre. Puis il cite, d'après Strabon, les propriétés d’une fontaine incrustante qui reproduisait les formes des objets immergés. « Ainsi les changements de nature peuvent se faire naturellement, non en vertu d'uneincantation ou d’un miracle, ou d’une formule secrète. Il y a un art de la transmutation. J'ai voulu t'en exposer tous les préceptes et toutes les opérations. La condensation et la raréfaction des matières, leur coloration et leur altération : ce qui liquéfie le verre, comment l’on fabrique le rubis, l'émeraude; quel procédé naturel amollit toutes les pierres : comment la perle se dissout et s'en va en eau; comment elle se coagule et se forme en sphère ; quel est le procédé pour la blanchir ; j'ai voulu
(1) Ms, 2,327. n
réduire tout cela aux préceptes de l’art. Mais comme tu ne permets pas que nous nous arrêtions à des choses superflues, tu veux que je me borne à expliquer par quelles matières et à l’aide de quelle science on peut faire de l'or. Tu en veux connaître le secret, non pour avoir de grands trésors, mais pour pénétrer dans les secrets de la nature ; pareil aux anciens philosophes, dont le prince est Platon. Il a voyagé en Égypte, en Sicile, dans les diverses parties de la Libye, pour voir le feu de l'Etna et les bouches du Nil et la pyramide sans ombre et les cavernes souterraines, dont la raison fut enseignée aux initiés Nous te révèlerons toute la sagesse de Démocrite d’Abdère, nous ne laisserons rien dans le sanctuaire. »
Ce que les théologiens, (c’est-à-dire les philosophes purs), entendent des choses divines, les physiciens (c'est-à-dire les philosophes naturalistes), l’entendent de la matière, dit l’un de nos auteurs alchimiques (1). C’est l’éternelle lutte des métaphysiciens contre les philosophes de la nature : ils parlent souvent le même langage en apparence et emploient les mêmes symboles, mais avec une signification bien différente (2). Ainsi l’alchimie était pour ses adeptes une science positive et une philosophie; elle s'appuyait sur les doctrines des sages de la Grèce.
Précisons cette filiation.
(1) Ms. 2.327, fol. 204.
(2) Voir PLorTix, Ennéade 2°; |. 1X.
pent : « Un est le tout, par lui le tout est; si le tout ne contient pas le tout, il n’est pas le tout » (p. 59 et 61).
Héraclite (vers l’an 500) est frappé, au contraire, par l'aspect du changement nécessaire des choses. Le feu se change en eau par condensation ; et l’eau en terre ; la terre de son côté redevient liquide, et celle-ci évaporée reproduit le feu, etc. Ainsi jamais rien ne subsiste en sa forme. Rien ne demeure. tout devient et se transforme, tout est créé continuellement par les forces agissantes dans l’écoulement des phénomènes. L’apparence de la persistance tient à ce que les parties qui s'écoulent d’un côté sont remplacées de l’autre par l’afflux d'autres parties dans la même proportion. Ce qui vitet se meut dans la nature, c’est le feu, l’âme ou souffle, principe mobile et perpétuellement changeant, substance première des choses.
Ces idées ressemblent étrangement à celles qui servent aujourd’hui de fondement à nos théories physiques sur l'échange incessant des éléments dans leurs composés, sur la transformation des forces et sur la théorie mécanique de la chaleur.
Empédocle (au milieu du v® siècle avant J.-C.) précise davantage et cherche à concilier la permanence des substances avec le changement perpétuel des apparences. Ce qui nous apparaît comme lecommencement ou la fin d’un être n’est qu’une illusion; en réalité, 1l n’y a rien que mélange, réunion, combinaison, opposés à la séparation, à la décomposition. Les éléments dont toutes choses sont composées consistent dans quatre substances différentes, incréées et impérissables : la terre, l’eau, l’air et le feu. Empédocle est le fondateur
de la doctrine des quatre éléments, déjà entrevue par ses prédécesseurs, mais à laquelle il a donné sa formule définitive. Cette doctrine a présidé à toute la chimie jusqu’à la fin du siècle dernier.
Les quatre éléments répondent en effet aux apparences et aux états généraux de la matière. La terre est le symbole et le support de l’état solide et de la sécheresse, L'eau, obtenue soit par fusion ignée, soit par dissolution, est le symbole et le support de la liquidité et même du froid. L'air est le symbole et le support de la volatilité et de l’état gazeux. Le feu, plus subtil encore, répond à la fois à la notion substantielle du fluide éthéré, support symbolique de la lumière, de la chaleur, de l'électricité, et à la notion phénoménale du mouvement des dernières particules des corps. C'étaient donc là, pour Empédocle et ses successeurs, les éléments de toutes choses. Ainsi Aristote nous dit: « La chair, le bois renferment de la terre et du feu en puissance, que l’on peut en séparer (1) ».
Les alchimistes désignaient les quatre éléments parun seul mot : la fe/rasomia, laquelle représentait la matière des corps (2). Ils rangeaient ces derniers en plusieurs classes ou catégories, selon qu’ils participent plus ou moins de l’un des éléments. Au feu se rattachent les métaux et ce qui résulte de l’art de la coction (voie ignée); à l'air, les animaux qui y vivent ; à l’eau, les poissons ; à la terre, les plantes, etc. (3). L'établissement des catalogues de ces quatre classes était attribué à
{1} De Gælo, 1. HU, ch, xxxvit,
Démocrite, affirmation qui n’a rien d’invraisemblable. Ces idées rappellent celles de Stahl et de ses contemporains sur le phlogistique et sur les corps qui s'y rattachent, tels que les métaux et les combustibles,.
Pour préciser davantage, il m'a paru utile de traduire in extenso le passage dans lequel Olympiodore s’en réfère formellement aux conceptions des premières écoles grecques et les met en parallèle avec les théories des alchimistes.
« Le feu est le premier agent (r), celui de l'art tout entier. C’est le premier des quatre éléments. En effet le langage énigmatique des anciens sur les quatre éléments se rapporte à l'art. Que ta vertu examine avec soin les quatre livres de Démocrite sur les quatre éléments; il s’agit de physique.
a Il parle tantôt du feu doux, tantôt du feu violent et du charbon et de tout ce qui a besoin de feu ;
« Puis de l'air, de tout ce qui dérive de l'air, des animaux qui vivent dans l'air;
« Pareillement des eaux, de la bile des poissons, de tout ce qui se prépare avec les poissons et l’eau;
« De même il parle de la terre et de ce qui s'y rattache, les sels, les métaux, les plantes.
« Il sépare et classe chacun de ces objets, d’après la couleur, les caractères spécifiques et sexuels, mâle ou femelle.
« Sachant cela, tous les anciens voilèrent l’art sous la multiplicité des paroles. L'art en effet a complètement besoin de ces données; en dehors d'elles rien de
(1; Ms. de saint Marc, fol. 166 vo et suivants.
c’est un ancien, un des plus vieux personnages qui se sont occupés de philosophieen Egypte; d’autres disent que c’est un ange mystérieux, bon génie de l'Égypte; d’autres l’ont appelé le ciel, et peut-être dit-on ceci parce que le serpent est l’image du monde. En effet certains hiérogrammates égyptiens, voulant retracer le monde sur les obélisques, ou l’exprimer en caractères sacrés, dessinent le serpent Ouroboros; son corps est constellé d’astres. C’est, m’a-t-on dit, parce qu'il est le principe. Telle est l’opinion exposée dans le livre de la chimie, où l’on en retrace la figure (1).
« Je cherche maintenant comment il se fait que le principe soit chose plus universelle que les éléments. Disons ce qui est pour nous un élément et en même temps ce qu'est le principe.
« Les quatre éléments sont le principe des corps, mais tout principe n'est pas pour cela un élément. En effet le divin (2), l’œuf (3), l'intermédiaire, les atomes sont pour certains (philosophes) les principes des choses; mais ce ne sont pas des éléments.
« Cherchons donc, d’après certains signes, quel est le principe des choses, s’il est un ou multiple. S'il est unique, est-il immobile, infini, ou déterminé? S'il ya plusieurs principes, les mêmes questions se posent : sont-ils immobiles, déterminés, infinis ?
« Les anciens ont admis un principe de tous les êtres unique, immobile et infini. Thalès de Milet parle
(1) On voit de même l’image du serpent dans le manuscrit 2.327, fol. 196 et fol. 279. C’est là une vieille tradition. Voir p. 59 à 63.
(2) 11 y a là une équivoque volontaire, le même mot signifiant le
soufre. De même l’eau divine veut dire aussi l’eau dérivée du soufre. (3) L'œuf philosophique, emblème du monde et de l’aichimie.
aux poissons; et plastique, puisqu'on peut lui communiquer la forme qu'on veut : dans quelque vase qu'on la mette, elle en prend la forme, que le vase soit poli, en terre cuite, triangulaire ou quadrangulaire, ou ce que tu voudras. Ce principe (unique) est mobile ; l'eau se meut en effet, elle est déterminée ct non pas éternelle.
« Diogène soutint que le principe est l'air, parce qu’il est riche et fécond ; car il engendre les oiseaux. L'air, lui aussi, se montre plastique ; on lui donne la forme qu’on veut. Mais il est un, mobile et non éternel.
« Héraclite et Hippasus ont soutenu que le feu est le principe de tous les êtres, parce qu'il est l’élément actif de toutes choses. Un principe doit en effet être la source de lactivité des choses issues de lui. Comme quelques-uns le disent, le feu est aussi fécond; car les animaux naissent dans l’échauffement.
« Quant à la terre, nul n’en a fait le principe, sinon Xénophane de Colophon. Comme elle n’est pas féconde, nul n’en a fait un élément. Et que celui qui est en possession de toute vertu (1) remarque que la terre n'est pas signalée comme un élément par les philosophes, parce qu'elle n’est pas féconde. Ceci se rapporte à notre recherche. En effet, Hermès associe l’idée de la terre à celle de la vierge non fécondée.
« Anaximène professe que le principe des choses, infini et mobile, est l’air. Il parle ainsi : l’air est voisin de l’incorporel et nous jouissons de son effluve; il faut qu'il soit infini pour produire, sans jamais rien perdre.
« Anaximandre dit que le principe est l’intermé-
(1) C'est-à-dire son interlocuteur.
Agissant ainsi, tu atteindras la véritéet la nature, méprisant la matière.
« De même Chymès suit Parménide, et dit « un est le tout ; par lequel le tout est ; car s’il ne contenait pas le tout, le tout ne serait rien. »
« Les théologiens (1) parlent sur les questions divines, comme les physiciens (2) sur la matière.
« Agathodémon, tourné vers Anaximène, voit l’absolu dans l'air. Anaximandre a dit que cet absolu était l'intermédiaire, c'est-à-dire la vapeur humide et la fumée. Pour Agathodémon c’est tout-à-fait la vapeur sublimée (3). Zosime et la plupart des autres ont suivi cette opinion, lorsqu'ils ont fait la philosophie de notre art.
« Hermès aussi parle de la fumée, à propos de la magnéste. Sépare-les, dit-il, en face du fourneau... La fumée des a Kobathia » étant blanche, blanchit les corps (métaux). La fumée (xaxvos) est intermédiaire entre le chaud cet le sec, et ici se place la vapeur sublimée (aan) et tout ce qui en résulte. La vapeur humide {xruos) est intermédiaire entre le chaud et l’humide; elle désigne les vapeurs sublimées humides, celles que distillent les alambics et les analogues. »
Telles étaient les idées des alchimistes sur la constitution de la matière. Mais leurs opinions variaient, aussi bien que celles des philosophes grecs, sur le rôle naturel et les transformations réciproques des éléments (4).
(1) Les philosophes qui s'occupent de Dieu.
(2) Les philosophes qui s'occupent de la nature. (3) Atfaln. Ce mot s'applique particulièrement au mercure à l’état
de volatilisation. (4) ARISTOTE, Métaphysique, 1. I,
métrie. En eflet, d’après Philolaüs (vers 450 avant J.-C.), la terre est constituée par le cube, le feu par le tétraèdre, l’air par l’octaèdre, l’eau par l'icosaèdre, et le cinquième élément, qui comprend les autres et qui en est le lien, par la dodécaèdre. Le cinquième élément semble reparaître dans Aristote, quoique d’une façon plus contestable. Stéphanus en parle aussi, et il est devenu au moyen âge l’origine de la quintessence des alchimistes
Platon reproduit toutes ces idées des Pythagoriciens, et nous les trouvons exposées en détail dans Stéphanus d'Alexandrie. Elles rappellent nos conceptions actuelles sur la structure des corps : structure cristalline, qui est un fait positif; structure atomique, qui est une fiction représentative.
L'esprit humain a besoin de créer à ses conceptions une base immuable et sensible (1), cette base fut elle purement fictive. Les éléments mobiles et transformables d’'Héraclite, étaient déjà devenus les éléments fixes d'Empédocle, et ceux-ci avaient pris une forme figurée et visible, aux yeux des Pythagoriciens.
Voici comment l'esprit grec fut conduit aux doctrines des atomistes, Leucippe et Démocrite (fin du v° et commencement du 1v° siècle avant notre ère). D'après ceux-ci, l'être consiste dans un nombre infini de petits corpuscules ou atomes, indestructibles et insécables, qui se meuvent dans le vide. Ils constituent la matière en soi, la substance multiple qui remplit l’espace. Les
(1) Immutabile enim quiddam superare necesse est Ne res ad nilum redigantur funditus omnes.
Lucrëce, Î, 790.
jamais commenté. On sait d’ailleurs que les doctrines épicuriennes et stoïiciennes, qui ont Joué un si grand rôle à Rome, sont presque ignorées à Alexandrie. C’est à l'École Ionienne, aux Pythagoriciens et surtout à Platon, que les alchimistes se rattachent, par une tradition constante et par des théories expresses ; théories qui sont venues jusqu’à la fin du xvni° siècle.
$ 3. — Les Platoniciens. — Le Timée.
Les théories des alchimistes ont un caractère étrange ; elles s'écartent tellement de nos idées actuelles, qu’elles ne peuvent guère être comprises, à moins de remonter à leurs origines et aux conceptions de leurs contemporains. Or, ceux-ci ne sont autres que les Alexandrins et les néoplatoniciens, vers le temps de Dioclétien et de Théodose, c’est-à-dire vers les 11° et iv° siècles, ainsi que je l’ai établi plus haut. C'est donc aux idées que les philosophes se faisaient de la matière à cette époque, idées dérivées de celles de Platon, qu’il convient de nous reporter.
Les opinions des alchimistes grecs ont une affnité singulièrement frappante avec celles que Platon exprime dans le Timée; il est facile de le vérifier, en comparant les théories de Platon avec celles de Zosime, de Synésius, et surtout de Stéphanus d’Alexandrie.
D’après Platon (1), il convient de distinguer d’abord
(1) Timée, traduction de H. MarTin, t. I.
ton {1}, « nous croyons voir que l'eau se condensant devient pierre et terre; en se fondant et se divisant, elle devient vent et air; l’air enflammé devient du feu; le feu condensé et éteint reprend la forme d’air ; l’air épaissi se change en brouillard, puis s'écoule en eau ; de l’eau se forment la terre et les pierres. »
Les quatre éléments s’engendrent d’ailleurs périodiquement (2). Ceci vient sans doute de ce qu'il faut voir là seulement les manifestations diverses de la matière première. Platon ne le dit pas expressément ; mais Proclus, dans son commentaire sur le 7J'imée, explique que « les choses ne pouvant jamais conserver une nature propre, qui oserait affirmer que l’une d’elles est telle plutôt que telle autre? »
C'est en conformité avec ces idées que Geber, le maître des alchimistes arabes au vin* siècle, expose que l'on ne saurait opérer la transmutation des métaux, à moins de les réduire à leur matière première.
Les éléments ou corps primitifs de Platon sont répandus dans les corps naturels, sans qu'aucun de ceux-ci réponde exactement à tel ou tel élément. « Nous donnerons le nom de feu à l’apparence du feu répandue dans toutes sortes d'objets ; de même lenom l’eau, etc. Quand nous voyons quelque chose qui passe sans cesse d’un état à l’autre, le feu par exemple, nous ne devons pas dire que cela est du feu, mais qu’une telle apparence est celle du feu; ni que cela cest de l’eau, mais qu'une telle apparence cest celle de l’eau... Si quelqu’un formait en or toutes les figures imaginables,
(1) Timée, p. 133, trad. de H. MarTiN.
(2) Timée, trad. de H. Martin, p. 132.
De même, dans les écrits alchimiques, le mot eau présente quatre significations :
L'élément supposé, dont l’union avec les corps leur communiquerait l’état liquide, c’est-à-dire l'élément liquide, la matière de la liquidité en général.
La matière particulière actuellement liquide ou liquéfiable, telle que l’eau, les métaux fusibles ;
L'état actuel et statique de la substance en fusion;
Enfin l’acte dynamique de la liquéfaction en général, c'est-à-dire la fusion même s’accomplissant, envisagée dans son évolution dynamique; idée congénère de la précédente.
Ces notions peuvent paraître subtiles ; mais si l’on ne s’y reporte, on ne peut comprendre ni Platon, ni les anciens alchimistes. |
Pénétrons plus avant dans les doctrines du T'imée sur la composition des corps. Il s’agit ici, comme Platon a soin de l'expliquer, de conceptions qui lui sont personnelles et qu’il expose pour ainsi dire en se jouant. Cependant elles semblent avoir des racines plus anciennes et plus générales. Le langage et les idées des alchimistes s’y rattachent d’ailleurs de la façon la plus directe. Il s’agit des diverses manifestations des quatre éléments.
Commençons par le feu. D'après le T'imée (1): «Il s’est formé plusieurs espèces de feu, la flamme, ce qui en sort et qui donne sans brûler de la lumière aux yeux, et ce qui reste dans les corps enflammés après que la flamme est éteinte.
« De même dans l'air, il y a la partie la plus
(1) Traduction citée, p. 153.
et des premiers alchimistes, ainsi que la signification cachée sous ces étranges paroles que nous avons reproduites plus haut (p. 178 et 179).
Platon dit encore, dans un langage facile à entendre : « L'eau mêlée de feu, celle qui, déliée et fluide, reçoit, à cause de ce mouvement, le nom de liquide. cette eau, lorsqu'elle est séparée du feu et de l'air et isolée, devient plus uniforme, se trouve comprimée par la sortie de ces deux corps et se condense.. elle constitue, suivant les circonstances, la grêle, la glace, la neige ou le frimas. Les nombreuses espèces d'eau, mêlées les unes aux autres et distillées à travers les plantes que la terre produit, reçoivent en général le nom de sucs, etc. »
Il distingue alors quatre espèces d’eau principales et qui contiennent du feu : le suc qui réchauffe l'âme et le corps, c’est-à-dire le vin; l'espèce alimentaire et agréable, c'est-à-dire le miel (espèce sucrée); enfin le genre de suc qui dissout les chairs et qui, par la chaleur, devient écumeux. Cette dernière espèce, traduite à tort par Cousin et par Henri Martin par le mot opium, est obscure; mais les trois autres ne le sont pas.
Quant aux espèces de terre, Platon les distingue de même, suivant la proportion d’eau qu’elles renferment et selon l'égalité et l’uniformité de leurs parties, en pierre, basalte, tuile, sel enfin. Je reproduis seulement ce qui concerne le dernier genre. « Lorsque cette terre est privée d’une grande partie de l’eau qui s’y trouvait mêlée, mais qu’elle est composée des parties ténues et qu'elle cest salée, il se forme aussi un corps
à demi-solide et susceptible de se dissoudre de nouveau dans l’eau : ainsi se produit, d'une part, le natron (1), qui sert à laver les taches d’huile et de terre; de l’autre, ce corps qu’il est si utile de mêler avec les substances réunies pour flatter le palais, le sel, ce corps aimé des dieux.
«.. Quand la terre n’est pas condensée avec force, il n'y a que l’eau qui puisse la dissoudre; mais, quand elle est compacte, il n’y a que le feu, car il est le seul corps qui puisse y pénétrer.
« Les corps qui contiennent moins d’eau que la terre sont toutes les espèces de verre, et toutes les espèces de pierre qu’on nomme fusibles ; d’autres, au contraire, contiennent plus d’eau dans leur composition : ce sont les corps semblables à la cire et aromatiques. »
J'ai cru utile de donner ?# extenso ces passages du Timée de Platon, parce qu'ils me paraissent renfermer les véritables origines des théories alchimiques.
$ 3. Les Alchimistes grecs.
Il est facile, en effet, d’apercevoir la parenté des idées du T'imée avec celles qui sont présentées dans nos citations des premiers alchimistes, contemporains et élèves des néo-platoniciens. Cette filiation est accusée d’une façon expresse par les écrits de Syné-
(1) Carbonate de soude: traduit à tort par nitre par les auteurs étrangers à la chimie.
sius et de Stéphanus d’Alexandrie. Nous lisons, par exemple, dans le commentaire de Synésius sur Démocrite.
« Les corps sont composés de quatre choses, ainsi que les choses qui y sont attachées; et quelles sont ces choses? Leurs matières premières sont leurs âmes. De même que l'artisan façonne le bois pour en faire un siège, ou un char ou autre chose, et ne fait que modifier la matière, sans lui donner autre chose que la forme; de même l’airain est façonné en statue, en vase arrondi. Ainsi opère notre art ; de même le mercure, travaillé par nous, prend toute espèce de formes; fixé sur un corps formé des quatre éléments, il demeure ferme : il possède une affinité puissante (1).»
La faculté d'amalgamation, d'action universelle du mercure préoccupe sans cesse notre auteur. Un peu avant il dit (2):
« Le mercure prend toutes les formes, de même que la cire attire toute couleur; ainsi le mercure blanchit tout, attire l’âme de toutes choses... 1l change toutes les couleurs et subsiste lui-même, tandis qu’elles ne subsistent pas; et même s’il ne subsiste pas en apparence, 1l demeure contenu dans les corps. »
On voitici reparaître la notion de la qualité fondamentale, prise pour un élément, une substance pro-
(1) Oérus oÙv xat À bBpdpyupos puhoreyvouueévn Ür’iuév, mèv eldoc aùr} Gvadéyerar xai reônbelou, &ç elontar, èv té retpaotoryü cwuuatt icyupà xal &ômoxtos péves. ‘Ad voëro xaf Embrytos moXAïv éyyektèv Éyerv
Éheyev. (Ms. 2.327, fol. 34.) (2) Ms. 2.327, fol. 34.
encore davantage que Synésius des idées et du langage du T'imée et des Pythagoriciens. C’est un auteur enthousiaste et mystique, comme les alchimistes gnostiques Zosime et Synésius. Il croit fermement au pouvoir illimité de la science. « La science peut tout, dit-il; elle voit clairement les choses que l’on ne peut apercevoir et elle peut accomplir les choses impossibles (1). » C’est aussi un néoplatonicien chrétien, qui débute par invoquer la sainte Trinité.
« La multitude des nombres (2), dit encore Stéphanus d’après les Pythagoriciens, est composée d’une seule unité, indivisible et naturelle, qui la produit à l'infini, la domine et l’'embrasse, parce que cette multitude découlede l’unité. Elle estimmuable,immobile; les nombres résultent de son développement circulaire et sphérique. » De même Zosime écrivait déjà : « Tout vient de l’unité; tout s’y classe ; elle engendre tout. »
Stéphanus expose plus loin (3) : « Que Dieu a fait l’univers avec quatre éléments... Ces quatre éléments (l'air, le feu, la terre et l’eau), étant contraires entre eux, ne peuvent se réunir, si ce n'est par l’interposition d’un corps qui possède les qualités des deux extrêmes : ainsi le feu du vif-argent se joint à l’eau par l’intermède de la terre, c’est-à-dire de la scorie.. L'eau est jointe avec le feu du vif-argent par l'air du cuivre etc. Le feu, étant chaud et sec, engendre la chaleur de l'air et la sécheresse de la terre. L’eau
(1) Ms. 2.327, fol. 63.
(2) Ms. 2.327, 2° Praxis, fol. 40. — Inecer, Physici, etc., t. IE, p. 202. — Le texte publié par IDELER paraît être celui de saint Marc; il diffère
souvent beaucoup de celui du manuscrit 2.327. (3) Ve Praxis. — Ioeeer, t. Il, p. 220.
c'est pourquoi notre art est représenté par le dodécaèdre, qui répond aux douze signes du zodiaque (1). » Les quatre saisons répondent aux quatre éléments, aux quatre régions du corps humain, etc. De même les sept transformations, les sept couleurs, les sept planètes (2). Les relations établies par le Démiurge, autre conception platonicienne, entre les métaux et les planètes sont développées plus loin (3).
Mais achevons d’exposer ce qui est relatif à la transformation de la matière, d’après Stéphanus. « Il faut dépouiller la matière (de ses qualités), en tirer l'âme, la séparer du corps, pour arriver à la perfection (4). Le cuivre, est comme l’homme : il a une âme et un corps. Quelle est son âme et quel est son corps? L'âme est la partic la plus subtile..., c’est-à-dire l’esprittinctorial. Le corps est la chose pesante, matérielle, terrestre et douée d’une ombre... Après une suite de traitements convenables, le cuivre devient sans ombre ct meilleur que l'or... Il faut expulser l'ombre de la matière pour obtenir la nature pure et immaculée... Il faut donc dépouiller la matière, et comment la dépouiller ? Si ce n’est par le remède igné (mercure). Et qu'est-ce que dépouiller ? si ce n’est appauvrir, corrompre, dissoudre, mettre à mort et enlever à celuici toute sa nature propre et sa grande mobilité; afin que l’esprit, subsistant et manifestant le principe tinc-
(1) Ms. 2.327, fol. 55. — Inecer, t. II, p. 221.
(2) Ms. 2.327, fol. 55, — Inezer, t. Il, p. 221.
(3) Ms. 2.327, fol. 73, 9° Praxis. — Ce morceau est plus abrégé dans Ideler, p. 247.
(4) Ms. 2.327, fol. 46, 50 et 60. — Voir aussi IneLer, t. Il, p. 210, 215 etp. 241.
par les sels de cuivre, résultant de la dissolution préalable du métal.
L'auteur (1) s'en réfère aussi aux préparations des Égyptiens etajoute : « Un seul genre de pierre peut être fabriqué avec beaucoup de pierres de diverses espèces ; c'est ainsi qu'on fabrique les statues, les animaux, les verres, les couleurs (émaux ou verres colorés). »
Nous touchons ici du doigt les faits positifs et les pratiques industrielles qui ont servi de base aux théories des alchimistes. Nous voyons comment ils en ont déduit la notion de la matière première, une et polymorphe, telle que nous la trouvons dans Platon, dans Énée de Gaza, dans Zosime, dans Pélage, dans Stéphanus. Ils précisent leur idée, tantôt par des comparaisons tirées de l’art des artisans, qui donnent une apparence diverse à une matière unique; tantôt, par des assimilations plus profondes, empruntées aux industries chimiques de la teinture et de la fabrication du verre ct des émaux. Nous sommes donc ramenés par ces théories philosophiques sur le terrain même où nous avait conduit l'étude pratique des métaux égyptiens, de leurs alliages et des pierres brillantes, naturelles et artificielles, rangées à côté des métaux dans une même famille de substances.
()3< Praxis, Ms, 2.327. fol. 47. — Ioëuen, t. Il, p.202.
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