‹ Les origines de l'alchimeChapitre 3 sur 46 · ANNALES, IT · texte numérisé non relu

ANNALES, IT

(2) AnNaLes. XII, 52; Hisr. II, 02.

(3) Genus hominum potentibus infidum, sperantibus fallax, quod in civitate nostra et vetabitur semper et retincbitur. (Hisr. 1, 22.)

(4) Libros magicæ artis apud se neminem habere licet, et si penes quoscunque reperti sint, bonis ademptis ambustisque his publice, in insulam deportantur; humiliores capite puniuntur. Juzn PAULI, LIBER V, ut. xx. (Ad legem Corneliam de Sicariis et Veneñficiis.)

(5) Jubemus namque auctorcs quidem ac principes cum abominandis scripturis eorum severiori pœnæ subjici, ita ut flammeis ignibus exu-

rantur. (Lois de Dioclétien et de son époque. Codicis Gregoriani, diber XIV, Tit. de malefñciis et manichæis, 8 GC.)

giques transcrits dans nos manuscrits; la sphère ou instrument d'Hermès pour prédire l'issue des maladies (r), dont les analogues se retrouvent à la fois dans le manuscrit 2.419 et dans les papyrus de Leide; la table d'Émeraude, citée pendant tout le moyen âge, et les formules mystiques : « en haut les choses célestes, en bas les choses terrestres » qui se lisent dans les traités grecs, à côté des figures des appareils (2), attestent la même association. Si elle n’est pas plus fréquente dans les ouvrages parvenus jusqu’à nous, c’est probablement parce que ces manuscrits ont été épurés au moyen âge par leurs copistes chrétiens. C’est ce que l’on voit clairement dans le manuscrit grec de la bibliothèque de saint Marc, le plus ancien de tous, car il paraît remonter au xi1° siècle. On y trouve non seulement la Chrysopée de Cléopâtre (fol. 188) et la formule du Scorpion (fol. 193), mais aussi le Labyrinthe de Salomon (fol. 102, v°), dessin cabalistique, et, sous forme d’additions initiales (fol. 4), une sphère astrologique, l'art d'interpréter les songes de Nicéphore, ainsi que des pronostics pour les quatre saisons. Les alphabets magiques s’y lisent encore; mais on a essayé de les effacer (fol. 193), et l’on a gratté la plupart des mots rappelant l’œuf philosophique (3).

Il paraît s'être fait à cette époque, c'est-à-dire dès le x° ou xi° siècle, un corps d'ouvrages, une sorte d’encyclopédie purement chimique, séparée avec soin de la magie, de l'astrologie et de la matière médicale.

(1) Ms. 2.327, fol. 293.

(2) Ms. 2.327, fol. 81.

(3) Voir par exemple fol. 22, vo; fol. 68, vo ; fol. 78, vo; fol. 106, vo; fol. 1073 fol. 119; fol. 131, vo; fol. 177, vo, etc.

corrompt l’homme. Aussi les esprits mystiques ont-ils toujours eu une certaine tendance à regarder la science, et surtout Ja science de la nature, comme sacrilége, parce qu’elle induit l'homme à rivaliser avec les dieux. La conception de la science détruit, en effet, celle du Dieu antique, agissant sur le monde par miracle et par volonté personnelle : « C’est ainsi que la religion, par un juste retour, est foulée aux pieds ; la victoire nous égale aux dieux! » s'écrie Lucrèce avec une exaltation philosophique singulière (1). « Ne crois pas cependant, ajoute-t-il, que je veuille t'initier aux principes de l’impiété et introduire dans la route du crime (2). »

Par suite de je ne sais quelles affinités secrètes entre les époques profondément troublées, notre siècle a vu reparaître la vieille légende, oubliée depuis seize cents ans. Nos poêtes, A. de Vigny, Lamartine, Leconte de Lisle, l'ont reprise tour à tour. Dans Eloha, A. de Vigny ne dit qu'un mot :

Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres

Avaient vu jusqu’au fond des sciences obscures. Mais Lamartine, dans la Chute d'un Ange, a serré de plus près le mythe. Il nous décrit la civilisation grandiose et cruelle des dieux géants, leur corruption, leur science, leur art des métaux :

Dès mon enfance instruit des arts mystérieux Qu'on enseigne dans l'ombre aux successeurs des dieux...

(1) Quare relligio pedibus subjecta vicissim Obteritur; nos exœquat victoria cœlo.

(LucrÈce, De naturd rerum, 1.1.) (2) Jllud in his rebus vereor ne forte rearis Impia te rationis inire elementa, viamque Endogredi sceleris.…

être brûlés sous les yeux des évêques, disait déjà le code Théodosien (1). Les auteurs étaient pareillement brûlés. Pendant tout le moyen âge, les accusations de magie et d’alchimie sont associées et dirigées à la fois contre les savants que leurs ennemis veulent perdre. Au xv° siècle même, l'archevêque de Prague fut poursuivi pour nécromancie et alchimie, dans ce concile de Constance qui condamna Jean Huss. Jusqu'au ‘xvie siècle ces lois subsistèrent. Hermolaus Barbarus, patriarche d’Aquilée, nous apprend, dans les notes de son Commentaire sur Dioscoride (2), qu’à Venise, en 1530, un décret interdisait l’art des chimistes sous la peine capitale; afin de leur éviter toute tentation criminelle, ajoute-t-il. Telle est, je le répète, la traduction constante du moyen âge.

C'est ainsi que l’alchimie nous apparaît vers le an siècle de notre ère, rattachant elle-même sa source aux mythes orientaux, engendrés ou plutôt dévoilés au milieu de l’effervescence provoquée par la dissolution des vieilles religions.

() Livre IX, titre XVI, 12.

(2) Corollariorum.…, fol. 73.

connaissances tenues secrètes au fond des temples, et qu'il était interdit de révéler ? Elles seraient sorties, en quelque sorte, d’un long mystère vers le m° siècle de notre ère, mais en conservant toujours une expression mystique et symbolique qui en trahit l'origine.

Zosime le Panopolitain, écrivain du mm siècle, nous fait le récit suivant, cité et reproduit par Olympiodore, contemporain de Théodose (1): « Ici est « confirmé le livre de Vérité : Zosime à Théosébie, « salut. Tout le royaume d'Égypte (2) est sou- « tenu par ces arts psammurgiques (3). Il n'est « permis qu'aux prêtres de s’y livrer. On les inter- « prète d’après les stèles des anciens et celui qui « voudrait en révéler la connaissance serait puni, « au même titre que les ouvriers qui frappent la « monnaie royale, s'ils en fabriquaient secrètement « pour eux-mêmes. Les ouvriers et ceux qui avaient « la connaissance des procédés travaillaient seule- « ment pour le compte des rois, dont ils augmen- « taient les trésors. Ils avaient leurs chefs particuliers « et 1l s'exerçait une grande tyrannie dans la prépa- « ration des métaux... C'était une loi chez les Égyp- « tiens de ne rien publier à ce sujet. » Il y a là le souvenir des industries métallurgiques, dont les

(1) Manuscrit 2.327, fol. 251, verso; c'est le texte de Zosime. Au fol. 206, vo, on trouve celui d'Olympiodore, qui cn diffère assez notablement. Voir aussi ce dernier : manuscrit de saint Marc, fol. 171, vo. J'ai résumé ces textes.

(2) “OAov rù r%ç Aiyünrou Baolctov, © yüvar, ro Tüv So Tour TOY TELVWV ÉTIV TV TÈ XUpLaxeoV XXL TOY Yatauwov.

(3) C'est-à-dire l’art de traiter les sables ou minerais métalliques,

dau ot.

« Cache ceci », nous dit le manuscrit 2.327.fol.27r, après l'exposé d’une courte recette — « Cache ce secret, dit-il encore, car il contient toute l’œuvre, » (fol. 274). Dans les recettes positives qui nous ont été transmises, il y a souvent une partie réservée, tenue occulte à dessein (1).

Les textes relatifs à l’œuf philosophique, autrement dit la pierre d'Égypte, et au dragon se mordant la queue, l’un et l’autre emblèmes de l'univers aussi bien que de l’alchimie, renferment toute une nomenclature symbolique, employée par les adeptes de l’art sacré.

« Les anciens appellent (2) l’œuf : pierre de cuivre, pierre d'Arménie, pierre d'Égypte; d’autres, l’image du monde. Sa coquille est le cuivre. l’alliage de cuivre, de plomb, l’alliage de fer et de cuivre. La coquille calcinée signifie asbestos (chaux), arsenic, sandaraque, terre de Chio, etc. Les parties liquides de l’œuf sont la rouille de cuivre, l’eau de cuivre verte... Le blanc d'œuf s'appelle gomme, suc du figuier, suc du tithymale. Le jaune, minerai de cuivre concret... ochre attique, safran de Cilicie. Le mélange de la coquille et de son contenu est la magnésie (minerai de plomb ?), le corps (métal) de la magnésie, l’alliage de plomb et cuivre, l'argent commun... » Puis viennent les traductions des mots : liquide blanc et liquide jaune, composition jaune.

On voit dès lors quel est le vague et l'incertitude des recettes que nous lisons dans ces vieux auteurs. Aussi lesalchimistes grecs, le pseudo-Démocrite, Zosime, Sy-

(1) Ms. 2.327, fol. 31.

(2) Ms. 2,327, fol. 23.

à fait celui des magiciens néoplatoniciens du iv* siècle.

Le nom de l’art sacré, cultivé dans le temple de Memphis, c'est-à-dire dans le temple de Phtah, voisin du Sérapeum (1) retrouvé par Mariette, se rattache à cet ordre d’idées. Le texte de Zosime montre en effet qu’il existait en Égypte une tradition métallurgique secrète, à laquelle les adeptes attribuaient la richesse de l'Égypte d'autrefois et la puissance de ses anciens rois nationaux.

Ces opinions ont laissé leur trace dans l’histoire générale. Elles sont appuyées par un récit des chroniqueurs byzantins, qui semble remonter à Panodorus, moine égyptien et chronographe du temps d’Arcadius; récit que nous trouvons reproduit dans Jean d’Antioche, auteur du temps d'Héraclius (vers 620), puis dans Georges le Syncelle (vin siècle), ainsi quedans les actes de saint Procope et dans Suidas (x1° siècle). Suivant ces auteurs, Dioclétien, après avoir réprimé avec une extrême cruauté une insurrection des Égyptiens, révolte célèbre dans l'histoire, fit brûler les livres qui traitaient de l’art de faire de l’or et de l’argent, afin d'enlever aux rebelles les richesses qui leur donnaient la confiance de se révolter.

Les destructions opérées par Dioclétien en Égypte sont un fait historique ; il est très probable qu'il fit, conformément à ce récit, brûler systématiquement les livres et les écrits des prêtres égyptiens. En effet, la proscription des écrits magiques et astrologiques, en un mot de tout ouvrage relatif aux sciences occultes,

(1) Reuvens, 5e lettre à M. Letronne, p. 81.

C'était une tradition universelle parmi les alchimistes que la science avait été fondée par le dieu égyptien Hermès : d’où la dénomination d’art hermétique, usitée jusqu'aux temps modernes. Le nom même de l’antique roi Chéops, autrement dit Souphis ou Sophé, suivant les dialectes, figure en tête de deux livres de Zosime (r).

Sans doute, on peut invoquer ici une tendance, bien connue au moyen âge, de la part des inventeurs méconnus ou persécutés : celle de rattacher leur science à des origines illustres et vénérables. Elle existait déjà dans la vieille Égypte, où l'on attribuait aux anciens souverains des ouvrages mystérieusement découverts(2).

La même aventure est arrivée chez les Juifs au temps des rois, lorsque le grand prêtre Helcias tira de l’arche le Deutéronome et le donna sous le nom de Moise.

Ce système était particulièrement en vigueur chez les chrétiens aux n° et n° siècles, et nous lui devons une multitude d’évangiles et d’apocryphes, attribués aux anciens prophètes. Les écrits alchimiques que nous possédons, papyrus ou. manuscrits des bibliothèques, remontent à la même époque et portent l’empreinte de la même tendance.

Mais le choix même de ces ancêtres apocryphes n’est pas arbitraire ; 1l repose d’ordinaire sur quelque tradition réelle, plus ou moins défigurée. Les liens qui pouvaient rattacher les idées des alchimistes aux croyances des anciens peuples d'Orient sont aussi

(1) Ms. 2.327, fol. 251 et 260.

(2) Masrero, Histoire ancienne des veuples de l'Orient, p. 74 (1875).

couverte de formules magiques attribuées à Nectanebo. Le mot est d’ailleurs, je le répète, jeté en passant dans le manuscrit, sans prétention ni charlatanisme.

Les papyrus de Leide (1), originaires de Thèbes, offrent des recettes toutes semblables à celles de nos alchimistes grecs, et qui semblent empruntées aux mêmes sources ; car les titres sont identiques et les recettes roulent exactement sur le même genre de préparations, — les unes réelles : purification, trempe, soudure des métaux, combinaison des alliages, dorure, argenture, docimasie de l'or et de l’argent, écriture en lettres d’or, teinture en pourpre, fabrication des verres, des pierres précieuses artificielles ; — les autres chimériques : art de doubler le poids de l'or, multiplication de l'or, art de faire l’asemon, c’est-à-dire l’argent, ou plutôt l’électrum alliage d’or et d'argent, dit asem en égyptien. On reconnaît dans ces derniers titres la pierre philosophale.

Ces préparations n'étaient pas seulement industrielles et médicales ; elles s’étendaient même aux choses religieuses. Lepsius nous signale les huit minéraux qu'on mêlait pour préparer une substance sacrée à Edfou : or, argent, chesteb (pierre bleue), chenem, nesenem, mafek (pierre verte), hertes. Le Kyphi, autre corps sacré dont parle aussi Plutarque (2), est composé avec de nombreuses substances, parmi lesquelles on nomme à Denderâ, l’or, l'argent, le chesteb, le mafek.

(1) Reuvens, 3e lettre à M. Letronne, p. 66 à 60. (2) De Iside, LXXXV.

phis, est donné dans le lexique alchimique grec (1), comme synonyme d’alambic.

Rappelons également que, d’après Stéphanus d’Alexandrie, médecin et alchimiste du vu siècle, confirmé sur ce point par le lexique alchimique grec (2), Osiris est synonyme du plomb et du soufre.

Olympiodore compare la chimie au tombeau d’Osiris (3), dont les membres sont cachés et dont le visage seul est apparent : ce qui répond bien à l’aspect d’une momie dans sa gaine. Ailleurs le tombeau d'Osiris est assimilé au mercure, l’un des agents fondamentaux du grand œuvre (4). Cette intervention du tombeau d’Osiris est d’autant plus frappante, que le même tombeau figure dans la plupart des conjurations magiques données par les documents démotiques, par exemple dans un papyrus àtranscriptions grecques de Leide (5). Les noms d’Isis, d'Osiris, de Typhon, se retrouvent fréquemment dans les écrits des alchimistes grecs ; celui même de Toth y figure, à la vérité mal compris et associé à des imaginations gnostiques (6). Il est aussi question dans ces écrits des temples de Memphis et d'Alexandrie, du temple d'Isis, du temple de Sérapis à Alexandrie, ainsi que des bibliothèques Ptolémaïques, qui y étaient associées (7).

La phraséologie des alchimistes les plus anciens est

(r) Ms. 2.327, fol. 20.

(2) Ms. 2.327, fol. 21.

(3) Ms. 2.327, fol. 210; ms. de saint Marc, fol, 174, v°.

(5) Monuments égyptiens, par Leemans, texte in-80, 1859, rte li vraison (p. 7).

(6) Ms. 2.249, fol. 08 ; ms. de saint Marc, fol. 100.

(7) Ms. 2.327, fol, 206 ; ms, de saint Marc, fol. 190, v°.

d’Olympiodore (1). De même, les mois méchir et pharmouthi, dans un traité d'Agathodémon (2). Cet ensemble d'indications répond bien à des auteurs écrivant en Égypte et ne s’expliquerait pas autrement.

Essayons de préciser davantage, en entrant dans les doctrines elles-mêmes.

Le nombre quatre joue un rôle fondamental chez les alchimistes, aussi bien que chez les Égyptiens. Ceuxci distinguaient les quatre bases ou éléments, les quatre zones, les quatre divinités funéraires, qui étaient aussi les génies des quatre points cardinaux et qui répondaient d’ailleurs aux quatre vents, etc. (3). Les Égyptiens, nous dit Senèque, firent quatre éléments, puis chacun d'eux se doubla en mâle et femelle (4). Le nombre sacré quatre figure aussi dans le papyrus n° 75 de Leide (5). Les fragments des Hermétiques conservés par Stobée en font mention. Le prétendu Nilomètre, monument souvent cité par les auteurs du commencement de ce siècle, serait d’après Reuvens (6) le symbole de Phtah et des quatre éléments. Les gnostiques Valentin et Marcus font jouer aussi un grand rôle aux tétrades dans leur système, lequel est en partie tiré des idées égyptiennes.

Or Zosime signale de même les quatre choses fondamentales, et la tétrasomie, c’est-à-dire l’ensemble des quatre éléments qui représente la matière des

(3) Reuvens. Lettres à M. Letronne ; corrections ct additions, p. 160. (4) Questions naturelles, IT, 14.

(5) Reuvæns, 1re lettre, p. 28, 32, 34.

(6) Lettre I, p. 69.

grecque ; un autre caractère polyphone traduit par le psi grec, et un troisième polyphone, aussi très net, le hoout, traduit par le fhéta.

Des alphabets magiques analogues existent dans le manuscrit astrologico-alchimique 2.419 de la Bibliothèque nationale, et des alphabets pareils se lisent dans les papyrus thébains de Leide (1).

Les noms mêmes des laboratoires où l’on préparait la pierre métallique, c'est-à-dire la pierre philosophale, sont transcrits à la suite d’un traité de Jean l'archiprêtre (2). Les voici : terre de la Thébaïde, Héracléopolis, Lycopolis, Aphrodite, Apollinopolis, Élephantine : ce sont là en effet toutes des villes connues en Égypte et sièges de grands sanctuaires. Cette liste semble reproduite du début d’un passage d’Agatharchide, relatif aux exploitations métallurgiques de l’Égypte (3) : peut-être que les lieux où l’on extrayait l’or de ses minerais étaient les mêmes que ceux où l’on prétendait le fabriquer. En tous cas la liste est fort ancienne ; car ces noms n'étaient plus guère connus après la conquête musulmane, et il n’y figure aucun lieu étranger à l'Égypte, tels que ceux que nous retrouvons plus tard dans les listes écrites au vn° siècle.

Tout ceci nous ramène constamment vers l'Égypte et même vers l'Égypte gnostique et hellénisée d’Alexandrie, telle qu’elle existait à l’époque de la domination romaine, aux zu° et 1v° siècles de notre ère.

Cependant dans ces faits, il n’y a,en somme, la preuve

(1) No 75; Reuvens, [, 40.

(2) Ms. 2.327, fol. 249, v°.

(3) Voir p. 23. Le manuscrit de saint Marc a donné tout ce passage

sous le titre : Des pierres métalliques (fol. 138).

Des opinions analogues existaient déjà dans l’antiquité. Jamblique signale les antiques stèles d’Hermès, où toute science était transcrite. Manéthon l’astrologue, auteur du même temps, parle aussi des livres sacrés des sanctuaires et des stèles mystérieuses de l’omniscient Hermès (1). Les premiers alchimistes grecs, Olympiodore par exemple, tiennent le même langage, en appliquant cette tradition à leur science ; ils disent que le secret de l’art sacré est inscrit sur les obélisques en hiérogrammes. Olympiodore donne même des indications d’une extrême précision sur les inscriptions du temple d’Isis (sans doute celui de Philæ, qu'il avait visité d’après son propre récit) et sur celles de la montagne Libyque (2). Était-ce simplement, de la part des alchimistes, le besoin de rattacher leurs idées à ces vieilles écritures, dont ils ne comprenaient plus le sens ? ou bien existait-il réellement dans les temples des stèles contenant les formules de l’art sacré, comme l’affirment Zosime et Olympiodore ? La stèle de Metternich avec ses inscriptions magiques appuyerait cette dernière opinion. Nous avons cité aussi (p. 29) une recette de transmutation rapportée formellement à l’une de ces stèles (3), dans un langage qui ne semble guère laisser place au doute. Cependant jusqu'ici des stèles alchimiques de cette nature n’ont pas été retrouvées. Nous ne sommes donc pas autorisés à faire remonter la filia-

(1) MaANÉTHoN : Apotelesmatica, livre V, p. 93 1832).

'E% dôvruv tepiv BGAwv. | Kai xpupluwv ornkGv, d< nüpato ravoozos “Epuñc.

(2) Ms. 2.327, fol. 205, vo.

(3) Ms. 2.325, fol. 150, vo ms. de saint Marc, fol. 106.

dans son Dictionnaire, fait également observer que les phrases attribuées à Hermès Trimégiste semblent souvent une simple traduction de certains hiéroglyphes. Il y a là tout un ensemble de données positives, qui concordent avec le langage de Zosime et d'Olympiodore et qui en attestent la valeur historique.

La science était alors essentiellement impersonnelle, et l’on comprend comment Jamblique assigne à Hermès 20,000 livres, ou même, d’après Manéthon, 36,525. Mais toute cette science, quels qu’en fussent l'objet et le caractère, est aujourd’hui perdue. A l'époque alexandrine on paraît en avoir fait des résumés, assez analogues à nos encyclopédies, ou mieux encore à celles de la Chine et du Japon. Dans ces résumés, la tradition égyptienne était déjà amalgamée par les traducteurs avec les connaissances des philosophes grecs, ainsi que Jamblique le déclare expressément. Cette œuvre de l'Égypte hellénisée nous est connue surtout par un passage de Clément d’Alexandrie. D’après cet auteur, qui semble avoir eu le recueil sous les yeux, il existait quarante-deux livres d'Hermès. Il les décrit, en racontant comment onles portait en cérémonie dans les processions. Citons tout ce passage, qui est caractéristique :

a C’est le chanteur qui ouvre la marche, portant quelqu'un des attributs de la musique. Il faut, dit-on, qu’il sache par cœur deux des livres d’'Hermès : le premier qui contient les hymnes des dieux, le second qui renferme les règles de la vie royale. Après le chanteur, s’avance l’horoscope, qui tient dans sa main l'horloge et la palme, symboles de l'astronomie. Il doit

tent des lois, des dieux et de tout ce qui a rapport à la discipline sacerdotale:; Il y a donc quarante-deux livres d'Hermès extrêmement nécessaires. Trente-six, qui contiennent toute la philosophie égyptienne, sont soigneusement étudiés par ceux dont nous venons de parler. Quant aux six derniers, qui ont trait à la médecine et traitent de la constitution du corps, des maladies, des instruments, des remèdes, des yeux et enfin des femmes, ils sont l’objet de l'étude assidue de ceux qui portent le manteau, c’est-à-dire des médecins. (1) »

Pour concevoir la scène retracée par Clément d'Alexandrie, il convient de la replacer dans son milieu historique. Reportons-nous par la pensée à ces colossaux sanctuaires d'Esneh, d’Edfou et de Denderâ, où je vois encore figurer sur les murs le long déroulement des processions sacerdotales; reportons-nous à ces temples de Sérapis, où la culture grecque s’alliait avec la tradition égyptienne. Tel était le temple d'Alexandrie, qui s'élevait sur une colline et dominait la ville, avec ses portiques et les bâtiments qui l’entouraient. C'était en même temps le siège du Muséum antique, de l’École d'Alexandrie, avec ses cours, ses professeurs et ses élèves. Là se trouvait la fameuse bibliothèque Ptolémaïque, brûlée une première fois par César, rétablie par Marc-Antoine aux dépens de celle de Pergame, citée comme autorité par Tertullien et par Zosime, et qui paraît avoir duré, dans son ensemble, à travers des aventures diverses, jusqu’à la fin du 1v° siècle. Quelques débris semblent même s’en être conservés jusqu’à la conquête musulmane. Cette asso-

(1) CLéx. ALex., Sitromates, liv, VI, 4.

pédic hermétique contint sur les arts industriels, ou sur l'étude des métaux proprements dits, rien qui justifiât l’assertion des alchimistes faisant de leur étude l’art hermétique par excellence. Mais sans doute il y avait, indépendamment des traités cités par Clément d’Alexandrie, d’autres livres occultes, dont certains fragments nous ont été conservés par les papyrus de Leide et par nos manuscrits.

En fait, et en dehors des opuscules alchimiques, les seuls ouvrages venus jusqu'à nous sous le nom d'Hermès sont des écrits grecs, philosophiques et mystiques, se rattachant à la dernière époque de la philosophie hellénique. Le Pæœmander, l'Asclepios, renferment un mélange d'idées empruntées au Timée de Platon et d’imaginations mystiques et gnostiques. Une traduction complète de ces écrits a été publiée, il y à quelques années, par M. Louis Ménard (1866), Tous ces ouvrages sont fort curieux pour l'histoire des croyances de l’époque; ïls sont cités par les docteurs chrétiens, à côté des prétendus oracles sibyllins; mais ils sont également apocryphes. Ils ne renferment que des traces incertaines des dogmes religieux de l’ancienne Égypte. Néanmoins les Égyptologues font remarquer la concordance de quelques phrases de ces écrits avec celles des hiéroglyphes. Il semble qu'il y ait là quelques débris plus ou moins défigurés de la vieille littérature égyptienne. C'était l'opinion de Champollion.

Cette remarque s'applique également aux écrits alchimiques. En effet, plusieurs formules mystiques, la forme apocalyptique du langage, l'intervention d'Isis s'entretenant avec son fils Horus, celle de l'Agathodé-

commun dans l'antiquité et pendant tout le moyen âge; conformément aux vieilles analogies que j'ai signalées en parlant du livre d'Enoch.

Les Chaldéens, c’est-à-dire les maîtres des sciences occultes, jouent un rôle important à Rome, dans l'histoire des premiers siècles de notre ère. Tacite en parle fréquemment; toujours comme de personnages suspects, associés aux mages, promoteurs d’espérances coupables (1). Il nous cite même un Pammenès, réputé dans l’artdes Chaldéens et exilé pour ce motif (2). Nous retrouverons le même nom parmi les alchimistes. Ces Chaldéens venaient de la Syrie et de la Mésopotamie : c'étaient les représentants des religions orientales etdes doctrines secrètes, cultivées dans les temples. En effét, les cultes de la Syrie et de l’Asie Mineure étaient impré: gnés de mythes babyloniens : dans les grandes villes de l’'Euphrate, telles que Ctésiphon, héritière de Séleucie et de Babylone, il s’était formé une culture gréco-persane, culture dont nous rencontrons aussi le témoignage dans les alchimistes. Attachon-snous spécialement à cette filiation, au double point de vue mystique et pratique.

Démocrite est donné par les alchimistes égyptiens comme leur premier patron, patron apocryphe, bien entendu; or, le maître en magie de ce Démocrite était, d’après Pline, aussi bien que d’après les alchimistes, le Mède Ostanès. Ce n'est pas tout. Le pseudo-Démocrite compare des pratiques des

(1) Anxazes Il, 27. — Ad Chaldæorum promissa, magorum sacra, somniorum etiam interpretes. — Ill, 22 : quæsitum per Chaldæos — VI, 20; XII, 22, 52; Objiceret Chaldæos, magos, — XIV, 9.

(2) Pammenem, ejusdem loci exsulem et Chaldæorum arte famosum, (Axx. XVL 14)

Au point de vue pratique, il existait en Babylonie comme en Egypte tout un ensemble de procédés industriels très perfectionnés, relatifs à la fabrication des verres et des métaux, à la teinture des étoffes, à la trempe du fer (aciers de Damas et de l’Inde). L'existence de ces procédés est rendue manifeste par l’examen des débris de l’art assyrien; mais nous ne possédons guère de renseignements précis sur leur fabrication. Ces connaissances étaient communes d’ailleurs aux Phéniciens et aux populations syriennes, intermédiaires entre l'Egypte et la Babylonie. Elles se sont conservées par voie traditionnelle jusqu'aux Arabes et aux Persans modernes, dont l’art a tiré de ces sources spéciales, au moyen âge du moins, sa principale originalité. En tous cas, elles n'étaient pas étrangères aux alchimistes, et elles expliquent pourquoi ils invoquent les prophètes Persans à côté des prophètes Égyptiens.

Précisons quelques unes des théories venues de la. Chaldée.

C'est probablement aux Babyloniens qu’il convient de remonter pour la parenté mystique si célèbre entre les métaux et les planètes. Je ne sais si l’on en trouverait une indication plus ancienne que celle de Pindare exprimant la relation de l’or avec le soleil (r). Cette relation, ainsi que l'influence des astres sur la production des métaux, se trouve exposée de la façon la plus nette dans le commentaire de Procius sur le Timée. On y lit en effet : « L'or naturel (2) et l’argent,

(1) Isthméennes, ode V.

2) Ce mot semble impliquer une opposition entre l’or naturel et l'or artificiel.

même, par une transition singulière, tirée sans doute de l’analogie des colorations, à celui d’un alliage d’étain couleur d’or, le laiton. En même temps le signe de Jupiter, devenu disponible, fut appliqué à l’étain.

Le signe actuel d'Hermès et de la planète correspondante figurent sur les pierres gravées et amulettes gnostiques des collections de la Bibliothèque Nationale de Paris. Ce signe et cette planète étaient attribués d’abord à l’étain ; lorsque ce métal changea de signe et de planète, son symbole et sa planète furent assignés au mercure, c'est-à-dire au corps qui jouait le rôle fondamental dans la transmutation des métaux. Ces changements de notation ont cu lieu entre le v‘et le xrr° siècle. [ls rappellent ceux que l’histoire de la chimie a si souvent présentés. Ils se traduisent dans les listes successives qui ont formé les lexiques alchimiques placés en tête des manuscrits, comme je le montrerai plus loin.

Quoiqu'il en soit, les vieux auteurs s’en réfèrent perpétuellement au parallélisme mystique entre les sept planètes et les sept métaux, auxquels Stephanus d'Alexandrie associe les sept couleurs et les sept transformations. Ainsi dans le symbolisme des vieux alchimistes, le même signe représente le métal et la planète correspondante. Le signe astronomique du soleil, tel qu’il figurait dans les hiéroglyphes égyptiens, et tel qu’il-se retrouveaujourd’hui dans l'Annuaire du Bureau des longitudes, est pris pour l'or; le signe de la lune pour l'argent ; et ce double sens des signes sidéraux se rencontre déjà dans les papyrus de Leide.

Toutes ces notions, à la fois astrologiques et chi-

SOURCES CHALDÉENNES Bi

miques, sont au moins de l’époque Alexandrine; si elles ne remontent beaucoup plus haut. Elles expliquent le côté mystique des alchimistes.

L’'œuf philosophique joue un rôle capital dans l’alchimie ct 1l apparaît dès son origine,comme point de départ de ses emblêmes et de sa notation. C'était à la fois le signe de l'œuvre sacré et de la création de l'Univers. (1) Toutes ses parties ont une signification emblématique, dont l’énumération semble être la première forme des lexiques alchimiques. Or c’est là un symbole à la fois Egyptien etChaldéen. D’après la mythologie égyptienne : le démiurge Khnoum, autrement dit Cnouphis, voulant réaliser la création, fit sortir de sa bouche un œuf, c’est-à-dire l’univers. Dans nos musées, nous le voyons façonnant sur une roue à potier l’œuf mystéricux, d’où la légende tirait le genre humain et la naturcentière. Cette imagination de l'œuf du monde est aussi babylonienne.

Dans un ordre analogue d’assimilations mystiques ct astrologiques, originaires aussi de Babylone, et sur lesquelles les alchimistes reviennent souvent, l’univers ou macrocosme a pour image l'homme ou microcosme. Toutes ses parties fondamentales s’y retrouvent, y compris les signes du zodiaque (2).

A ces conceptions astrologiques venaient s’en associer d’autres, empruntées à la germination et à la génération, et qui nous rappellent quelle importance les phénomènes agricoles avaient en Mésopotamie et en Egypte : « l’or engendre l’or, comme le blé produit le

(1) Ms. 2.327, fol. 23, au bas. Voir p. 24.

(2) Olympiodore, ms. 2.327, fol. 213, vo.

blé, comme l'homme produit l’homme », répètent sans cesse les adeptes. Ces idées, qui ont été en vigueur parmi les alchimistes durant le moyen âge, existent déjà chez nos auteurs grecs. On voit comment elles tirent leur origine de l'Égypte et de Babylone.

Le vague des espérances illimitées qu’excitaient les études alchimiques ne s’étendait pas seulement à l’art de faire de l’or, mais aussi à l'art de guérir les maladies. Ce dernier art est invoqué par Ostanès le philosophe, l’un des plus vieux pseudonymes, appelé aussi le mage, c’est-à-dire le Chaldéen, et dont le nom est cité par Pline. Or, dans le livre alchimique qui porte son nom, l’eau divine guérit toutes les maladies. De là la conception de la panacée, de l’élixir de longue vie, du remède universel chez les Arabes, héritiers de la culture chaldéenne et persane.

La tradition alchimique s’étend au delà de l'Egypte ct de la Chaldée. De tout temps les connaissances pratiques, dans l’ordre des,sciences réclles, comme dans l’ordre des sciences occultes, se sont propagécs au loin dans le monde avec une singulière rapidité, et nous en reconnaissons souvent, non sans surprise, la trace dans les monuments contemporains des diverses civilisations. C'est ainsi que l’alchimie apparaît en Chine, au rn° siècle, à l’époque même où elle florissait en Egypte et chez les Alexandrins. Voici les renseignements que le savant M. d'Hervey de Saint Denis, professeur au Collège de France, a bien voulu me fournir à cet égard. On trouve dans la grande encyclopédie Peï-ouen-yun-fou, qui jouit en Chine d’une réelle autorité, cette mention très nette : « Le premier qui purifia

dant le moyen âge avec l’alchimie. On rencontre dans le manuscrit alchimique de saint Marc, qui date du xi® siècle, un dessin cabalistique, le labyrinthe de Salomon (1). Cette liaison entre les traditions juives et l'alchimie remonte très haut; on la reconnaît aussi bien dans les papyrus de Leide que dans les manuscrits grecs alchimiques.

Ainsi dans le papyrus n° 75 de Reuvens (2) figure une recette alchimique, attribuée à Osée roi d'Israël. Dans d’autres papyrus de la même famille, on lit les noms d'Abraham, Isaac, Jacob, Île mot Sabaoth et plusieurs autres passages se rapportant aux Juifs.

Le papyrus n° 76 (3) renferme un ouvrage magique et astrologique, intitulé : le Saint livre, appelé la huilième Monade de Moyse, la clef de Moyse, le livre secret de Moyse. Les noms ct les souvenirs juifs sont donc mêlés aux sciences occultes, à l’époque des premiers écrits alchimiques, c’est-à-dire vers le rn° siècle de notre ère.

Ce mélange est attesté également par les manuscrits des Bibliothèques. En effet dans le manuscrit 2.325, fol. 163, v°, et dans le manuscrit 2.327, fol. 146, nous trouvons citée la chimie de Moyse (4). La recette de Moyse pour doubler le poids de l'or (diplosts) par transmutation, apparaît dans le vieux manuscrit de Saint-Marc (5) et dans la plupart des autres.

Le livre de la Vérité de Sophé l’Égyptien, œuvre

{1) Ms. de saint Marc, fol, 102, vo.

(2) are lettre à M. Letronne, Appendice, p. 158. (3) Appendice, p. 151.

(4) *Ev tr Movoéus oixeix pumeutix Taser.

(5) Ms. de saint Mars, fol. 155.

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