LE PROBLÈME DES ORIGINE
La commune rurale était à la fin de notre ancien régime une personne morale, pourvue d'une administration propre, représentée par des officiers spéciaux, en possession d'un patrimoine ou capable d'en posséder un. Mais depuis quel moment précis? A quelle époque les agrégats ruraux se sont-ils formés? Par quelle marche progressive l'état corporatif a-t-il succédé à l'état d'isolement des individus ou des familles? Cet état d'isolement a-t-il même jamais existé?
Le problème est aussi important que complexe. Pourtant il n'a guère été abordé de front ou quand il l'a été , c'est plus à l'aide d'ingénieuses hypothèses qu'avec le secours des textes qu'on a tenté de le résoudre. J'excepte un historien de premier ordre , le rare et pénétrant esprit dont nous pleurions récemment la disparition prématurée1.
1 Je ne veux pas passer noa plus sous silence les savants et volumineux mémoires rédigés de 1826 à 1836 par deux jurisconsulte*historiens, Raspiekr et Ignace Chaaffour, dans un procès célèbre de la ville de Strasbourg contre cinq communes rurales. Ce sont des travaux de solide érudition; malheureusement» ils portent trop la marque de la controverse judiciaire.
M. Fustel de Coulanges a donné au problème tout son champ et il a voulu le maîtriser à force de documents1. Mais n'a-t-il pas dévié ici comme en tant d'autres matières vers des conclusions absolues et tranchantes?
Aux yeux de M. Fustel l'organisation des campagnes, avant et après les invasions germaniques, fut entièrement , calquée sur l'organisation romaine. Les Romains , dit-il , ne connaissaient pas ou presque pas le village; ils ne connaissaient que la villa, la grande ferme avec ses dépendances, centre d'un grand domaine. La villa introduite par eux en Gaule s'y développa, y prospéra. Les Barbares l'y trouvèrent et l'adoptèrent si bien que toute la population rurale, à peu d'exceptions#près , se vit répartie entre des villas. De villages point ou presque point : des villas innombrables auxquelles les habitants des villages , quand il en existe , se rattachent en règle à titre de serfs ou de colons.
La mort a interrompu l'œuvre de M. Fustel de Coulanges avant qu'il ait pu traiter de la période que nous étudions. Force lui eût été sans cela d'expliquer le bouleversement de fond en comble que le régime rural, tel qu'il se le représente à l'époque mérovingienne et jusqu'au neuvième siècle, aurait subi aux siècles suivants, car le tableau qu'il trace des campagnes ne correspond plus en rien à l'aspect qu'elles nous offrent deux cents ans plus tard*.
A nous de voir si véritablement il existe une telle dissemblance entre les deux époques, de combler l'intervalle
1 Dans son livre : L'Alleu et le domaine rural pendant l'époque mérovingienne, Paris, 1890.
1 M. Fustel de Coulanges paraît avoir senti lui-môme qu'il ne faisait que reculer la diiûculté. Voici ce qu'il dit à propos de la marca : « Nous nous arrêtons au milieu du neuvième siècle. A partir
de là, le mot marca change d'acception Bientôt l'idée de biens
communaux s'attachera au mot marca C'est dans les faits de
l'histoire sociale du onzième siècle qu'il faut chercher l'explication de ce changement » (L'Alleu et le domaine rural, p. 272).