CHAPITRE
l'effet des guerres privées et des invasions sarràzines,
normandes et hongroises.
Pour se maintenir, l'organisation de la villa supposait Tordre relatif qui régnait sous Charlemagne. Quand Finté rieur du pays fut livré aux luttes des grands avec les rois et entre eux, quand les invasions du dehors étendirent leurs ravages, elle vola en éclats.
Les guerres dévastent et morcellent : chefs et soldats
pillent, saccagent, s'emparent de lambeaux de domaines1.
1 Le pillage et la conquête étaient l'objet principal des guerres féodales , la dévastation le moyçn classique de réduire l'adversaire à merci. Le premier point est trop connu et trop démontré pour qu'il soit utile de le justifier à nouveau par des exemples. Quant au second, les chansons de geste mieux encore que les chartes, — grâce à la vivacité de l'image , — en font ressortir toute l'étendue. Il suffira de leur emprunter quelques traits :
... n'i fu esparnfez ne li frans ne li ser ;
Très par ml Loberaine a'en vont tôt à travers.
SI com la rote dure eit 11 pals desers
Le règne ardent et proent , ql de bien est oovers ,
Lai vilains font foïr esgarex come cers.
(Chanson de» SaUnes . I, p. 61).
En Biauvisis entrèrent li forrier»
Blalvais brisèrent dusqu'as murs du terrier,
Druqn'à Blalmont Usent tôt graellior.
(Ogler, v. 3364 sulv.).
Toi environ ot la terre gastte...
Les gens s'enfuient : n'osent demorer mie Lor maisons laissent et lor grant gualgnerle , Molt est la terre d'environ apovrie.
(Girard de Viane , p. 82).
Il a ton raigne gaaté et confondu.
X lues puet coure .T. destrier crenu ,
Les champs sont délaissés ', la population se réfugie et se concentre dans les villages, défendus par des retranchements de terre, dans les enceintes des villes et des châteaux que protègent, à défaut d'obstacles naturels, des fossés et des remparts couronnés de palissades, flanqués de tours de pierre ou de tours en bois *.
Mais ce sont surtout les invasions étrangères du neuvième et du dixième siècle qui font table rase. dans les campagnes, provoquent l'afflux vers les lieux fortifiés3, entraînent à leur suite une nouvelle répartition des terres. Leur importance, sous ce point de vue multiple, ne me semble pas avoir été prisée à sa juste valeur. Embrassez-les d'un regard, voyez pendant deux siècles la France envahie coup sur coup par les Normands, les Sarrazins, les Hongrois, observez surtout avec quelle ténacité, avec quel acharnement ces hordes vont, viennent, reviennent, se répandent, et demandez-vous finalement quelle région, si petite qu'elle soit, a échappé à leur action destructive4.
Qui tant de bief n'i troveroit creu , Dont .1. cheval» fust .1. Jor repou.
(Girard do Vlane. p. 160).
En la terre al cunte Huun , Ne laliwerrent charue nrnnt, Mai 8 un entière, coc chantant
(Roman de Rou,ed. Àndrescn, Hellbronn, 1877-1879, II, p. 117).
1 Cf. Renaus de Mootauban, p. 92, v. 27 suiv. :
Jufik'à .1. Hues pou aler errant.
Jà n'i troveroit home borgois ne paYsant,
Fors ceus qui es chastians se vont eschergattant,
2 D'anciens oppida celtiques, des castra et des castella de l'époque gallo-romaine se prêtèrent tout naturellement à cette mise en défense.
3 Peut-être même vers des demeures souterraines. En divers lieux de France se rencontrent des cavernes avec corridors, chambres, magasins, ayant servi de refuges et remontant soit au neuvième siècle soit plus haut encore. Telle la caverne de Fauroux (canton de Targon, arrond. de La Réole) décrite par M. Léo Drouyn dans la Guienne militaire (Bordeaux, 1865), I, p. x-xi.
4 J'aurai dans les livres suivants à entrer dans plus de détails sur
Toutes les artères naturelles qui circulent à travers la France sont successivement parcourues par les Normands. Ils pénètrent par l'Escaut, la Seine, la Loire, la Garonne. Ce n est pas le Nord seulement qu'ils ravagent et occupent, c'est l'Ouest et c'est le Centre, c'est le Midi et c'est l'Est. Non contents de dévaster les côtes, la Bretagne, le Poitou, la Saintonge, ne s'enfoncent-ils pas dans la Gascogne jusqu'aux Pyrénées, dans le Languedoc jusqu'à Toulouse et Nimes, jusqu'à Arles en Provence, jusqu'à Valence en Dauphiné, jusqu'à Clermont en Auvergne? A l'Est, ne les voyons-nous pas, à travers la Champagne et la Bourgogne, pousser jusqu'au Rhin? Une fois même que la Normandie a été cédée au plus puissant de leurs chefs, leurs invasions ne s'arrêtent pas. La Bretagne devient leur proie de par le traité de Saint-Clair-sur-Epte. Enfin, pendant plusieurs années (924-926), les rives de la Loire jusqu'en Bourgogne sont pour les bandes commandées par Ragnold ou Regnault comme un pays conquis1.
Dans le même temps, les Sarrazins sont fixement implantés en Provence. Ils s'y sont établis à demeure vers 889 ; ils y ont construit, dans une position formidable, le château de Fraxinet ou Fressinet (Fraxinetum, sur le territoire
ces invasions. Comme ouvrages généraux on peut toujours encore consulter avec fruit : sur les invasions normandes : Depping, Histoire des expéditions maritimes des Normands (Paris, 1843) (ajoutez surtout Steenstrup, Études préliminaires pour servir à l'histoire des Normands et de leurs invasions, Caen, 1880, et pour le Midi la note des nouveaux éditeurs de V Histoire du Languedoc, II , p. 363-364) ; sur les invasions arabes : Reinaud, Invasions des Sarrazins en France (Paris, 1836) (pour le Midi, nouv. édit. de YHist. du Languedoc, II, p. 549 suiv.); sur les invasions hongroises : Dussieux, Essai historique sur les invasions des Hongrois en Europe et spécialement en France, Paris, 1839, 2 parties; Sayous, Les origines et V époque païenne de l'histoire des Hongrois (Paris, 1874), p. 93 suiv.; Dom Vaissette, Hist. du Languedoc, nouv. édit., III, p. 98 suiv.
1 Le pays nantais leur fut cédé en 927 pour obtenir la paix. « Concesso sibi pago Namnetico, pacem pepigere Francis. » (Frodoard, Chron., D. Bouquet, VIII, p. 184).
de la commune actuelle de la Garde-Freinet, Var, arr. de Draguignan). De ce repaire, ils subjuguent et la Provence et le Dauphiné, et la Savoie et la Suisse. Et cela dure près d'un siècle entier. Ce n'est qu'en l'an 975 que le château de Fraxinet tombe aux mains de Guillaume, comte de Provence, et que tombe avec lui la domination sarrazine.
Les Hongrois, enfin, coopèrent, cinquante années durant (910-955), à ce dépiècement de la France. Du Midi au Nord, de l'Est au Centre, ils amoncellent ruine sur ruine. L'Alsace et la Lorraine, la Flandre et le Hainaut, la Provence et le Languedoc, la Bourgogne, la Champagne, l'Orléanais, la Franche-Comté et le royaume d'Arles sont bouleversés, ravagés, incendiés par eux.
Voulons-nous connaître dans son vif l'état où le pays se trouvait partout réduit, consultons chroniques et chartes, nous verrons à quel point leurs témoignages s'accordent en un lugubre concert.
Voici d'abord Dudon de Saint-Quentin qui, parla bouche des Normands eux-mêmes et de leur chef Rollon, nous apprend que la terre où ils vont s'établir à demeure et qui prendra leur nom est abandonnée, déserte, sans habitants, sans culture et sans troupeaux f.
Même tableau dans toutes les parties de la France. Le ton seul du narrateur diffère, car ce ne sont plus les vainqueurs, ce sont les victimes qui parlent. — Prenons des exemples aux quatre points cardinaux, la Flandre et l'Artois, la Bretagne, la Guyenne, la Provence.
Pour la Flandre, l'Artois et la région circonvoisine , le tableau se déroule d'un bout à l'autre des annales de
1 « Terra haec penitus désola ta, militibus priva ta, aratro non exercita... si fuerit frequentia hominum usitata , valde erit fertilis et uberrima, nobisque ad habitandum sufficiens et congrua. » — « ... inculta est vomere, pecudum et pecorum grege omnino privata hominum que prœsentia frustra ta. Non habetur in ea unde possit vivere, nisi rapina et prœdatione. » (Dudo, De moribus et actûi prim. Normanniœ ducum, II, cap. 26, cap. 28. Ed. Lair, p. 166-168).
Saint-Bertin et de Saint- Vaast. J'en détache un seul trait sur mille. En 880, les Normands brûlent la ville et le monastère de Saint- Vaast avec le viens qui y était attenant; ils brûlent toutes les villœ dans le pays d'alentour, ils tuent les habitants1.
La Bretagne a été transformée, dans le premier tiers du dixième siècle, par l'action simultanée des invasions et des guerres privées, en une vaste solitude, en un vaste désert. Villes, châteaux, églises, monastères, maisons ont été livrés aux flammes2. Plus d'habitation humaine, plus d'hommes '. C'est la destruction de tout un pays *.
1 « Nortmanni eu m infinita multitudine monasterium nostrum ingressi 7 kal. januarii, ipsum monasterium et civitatem, exceptis ecclesiis, et vicum monasterii et omnes villas in circuitu 5 kal. jan., interfectis omnibus quos invenire poterant, igné cremaverunt, omnem que terram usque Summam pervagati sunt » (Annales Vedastini, éd. Debaisnes, 1871, p. 306-307). — Les environs de Marcbiennes eurent le même sort : « Ecclesiis circumquaque destruc tis> vîlluliset aliis civitatibus non pepercerunt... Marchianense cœnobium ... accolis terra fugatis vel interfectis , deletum est » (Miracula sanciw Rictrudis, D. Bouquet, IX, p. 152).
3 « Dissentibus inter seipsos Britannis , bellaque intestina geren tibus; aforÎ8 au te m piratis Danorum universam Britanniam longé latèque depopulantibus... Itaque B ri tan nia... eo tempore tam a suis quam ab extraneis, crudeli modo vastabatur. Civitates, castella, ecclesiae, domus, monasteria virorumatque sanctimonialium igni tradebantur, donec in solitudinem et vastum eremum omnino regio tota Dei judicio redigeretur » (Vie de saint Gildas publiée par Mabillon, ActaOrd. S. Bened., Sœc. I,p. 147-148). —Cette vie a été écrite par un moine de Ruis vers Tan 1030, d'après des traditions encore vivantes et des documents puisés dans les archives de son couvent, lequel fut, lui aussi, victime des Normands (Voyez A. de la Borderie, Études historiques bretonnes, Paris, 1884, p. 355-356).
3 « Nulla ibi tune habitationis domus erat, nulla hominis couve rsatio » (Ibid., p. 149).
4 « Yir Deo pie nus Catvallonus... perrexit ad quendam probum virum Gurki nomine, qui in insula quae vocatur insula S. Gutuali morabatur, quam ipse, post destructionem Britanniœ, edificaverat, quœ a Normannis destructa fuerat » (Charte de 1037, Cart. de Redon, ch. 373, p. 326).
Agion, abbé de Vabres en Rouergue (895-922), plus tard évêque de Narbonne, nous dépeint l'état de la Guyenne de 860 à 906. Dans presque tous les pagi, le long de l'Océan, les églises et les villes sont dévastées, les monastères détruits. Les habitants émigrent vers l'Est, abandonnant leurs domaines, les terres paternelles. Ceux qui ne peuvent s'y résigner n'échappent à la mort qu'en se mêlant aux barbares, qu'en rivalisant de cruauté avec eux. Des bois épais recouvrent jusqu'au faîte les églises abandonnées. La terre reste inculte; il est rare de rencontrer un homme ailleurs que dans les châteaux les plus sûrs et les mieux fortifié^. Les uns se sont enfuis au loin, les autres sont morts ou font cause commune avec les barbares ; ceux qui ont échappé à ces cruelles alternatives se sont enfermés dans des lieux de refuge *.
Une nation barbare, nous dit en 1005 Ponce, évêque de Marseille, avait fait irruption dans le royaume de Provence. Elle s'était répandue partout, elle avait dominé
1 « Per omnes pêne pagos juxta Gallicum Océan um dispersas 8 un t eccJesiœ urbesque depopulatae atque monasteria abjecta... Nonnulli equidem christianorum torvisstmam experti persécution em, relinquentes praedia et paternos abjicientes fundos, partes Orientis se incolatus dedere. Multi denique elegerant m agi s cuspidibus occumbere potius quam in col urnes paternos linquere lares. Alii nempe plures... paganorum latebrosas diligentes astutias, illorum se fœdari... truculentis manibus proximorum gaudebant fundere cruorem...
Tamdiu persisterat sevissima atque truculentissima Marcomaniorum atrocitas quatenus ecclesiœ quae nobili fuerant constructione éditas in beremum redigerentur et summa cacumina parietis lucus densissimus cooperiret.
Sed maxime vero juxta mare tell us inculta manebat accessusque hominum illo rarus inerat, nisi in tutissimis ac munitissimis castellis, quia sicuti suprataxavimus incoUe et clade ingruente aut aliis regiombus transvexi sunt aut qui remanserant pêne omnes mterfecti aut videlicet barbaris sunt commixti. Ce te ri qui evaserant in variis degebant pracsidiis » (Hist. du Languedoc, nouv. édit., t. Il, Preuves, col. 323-324).
violemment. Occupant les postes les plus formidables, elle avait tout ravagé, détruit les églises et la plupart des monastères. Les lieux les plus enchanteurs n'étaient plus qu'un désert; les hommes avaient disparu, les bêtes sauvages avaient pris leur place \
La conclusion qui découle de ce faisceau de témoignages2, d'une concordance si parfaite^ est claire. Le système des villw était brisé, les fermes étaient brûlées 3, les limites perdues *, les tenanciers ou tués ou réfugiés dans les villes et les villages fortifiés.
Quand le mal fut arrivé à son comble, mais aussi à son terme, quand les invasions furent refoulées ou triomphèrent, il s'opéra une nouvelle prise de possession du sol, il s'introduisit dans les campagnes un régime nouveau.
1 « Gens barbarica in regno Proviociae irruens, circumquaque diffusa, vehementer invalait, ac munitissima queque loca optinens et in habita ns cuncta vastavit, ecclesias ac monasteria plurima destruxit; et loca quœ prius desiderabilia videbantur, in solitudine redacta sunt, et quae dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum cepit esse ferarum. » (Charte de 1005, Cart. de Saint- Victor de Marseille, ch. 15, I, p. 19).
1 Ajoutez-y comme témoignage général pour les états de Charles le Chauve l'édit de Pistes de 862 : « Terra nostra déserta est... habitatores terrée occisi et fugati sunt... ecclesiae et villas incensae sunt » et comme description hyperbolique, ce passage de la chanson d'Ogier le Danois qui peut s'appliquer à l'ensemble des invasions :
D'Aria le blanche dose' à Ais au perron, Dès Loneraine deai à Besencbon, Dès Normandie à Saint Michel en Mont Ht a remets ne castiel ne dobjnon, Bore ne reoet, cité ne fort maison, Moetier n'abte, gent de relegion , Que tôt ne metent en fa et en carbon, En France entra la maisnie Manon ; Des crestiens font grant confusion, Oolent femes, maint petit.enfancbon ; Et ans et autres ochient habandon.
(Ogier, v. 9834-9844.)
3 Les détails sur ce point abondent.
4 L'évêque de Fréjus, Riculphe, déclare après l'expulsion des Sarrazins (975-990), qu'il ne lui reste que son titre nu d'évôque,
En Normandie, Rollon partage la terre au cordeau ou au sort1 entre ses compagnons, et il y attire des étrangers pour la repeupler et la remettre en culture *. C'est la colonisation d'un sol redevenu vierge. Les avantages offerts aux cultivateurs appelés du dehors, l'indépendance farouche et l'esprit de guerre et d'aventure des nouveaux maîtres du pays lui donnent sa structure et ses traits distinctes. Une classe rurale plus libre dans son groupement et son exploitation agricole, si libre même que dès le commencement du onzième siècle elle prétend vivre à son gré et jouir sans restriction des forêts et des eaux*; au-dessus d'elle des seigneurs qui sont bien moins des administrateurs et des propriétaires fonciers que des chefs militaires. Des châteaux forts où des tours leur servent de demeure,
qu'il ne lui est plus possible de reconnaître les limites de ses domaines, ni de justifier de ses droits de propriété :
« Civitas Forojuliensis... acerbitate Sarracenorum destructa, atque in solitudinem fuit redacta, babitatoresque ejus iriterfecti, se u timoré longius fuerunt effugati ; non superest aliquis qui sciât, vel predia, vel possessiones quae prœfatœ ecclesiae succedere debeant ; non sunt cartarum paginée , desunt regalia prœcepta , privilégia quoque, seu alia testimonia, aut vetustate consumpta, aut igné perierunt, nihil aliud nisi tantum solo Episcopatus nomine permanente » (Ruffi, Hist. des comtes de Provence, p. 52; Gallia Christiana, I, Instrum., p. 82).
1 Suivant M. Steenstrup (p. 157 suiv.), l'expression « funiculo divisit » employée par Dudon n'aurait pas d'autre sens que celle de « sorte dedi » dont il se sert au livre suivant (Cap. 38, p. 182).
2 « Securitatem omnibus gentibus in sua terra manere cupientibus fecit. Illam terram suis fidelibus funiculo divisit , universamque diu desertam reœdificavit, atque de suis militibus advenisque gentibus refertam restruxit » (Dudon, De moribus et actis Norm. Ducum, liv. II, cap. 31, p. 171).
3 « Nam rustici unanimes per diversos totius Northmannicse patriœ comitatus plurima agentes conventicula , juxta suos libitus vivere decernebant quatenus tam in silvarum compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statutijuris obice legibus uterentur suis »(Willelmi Gemmet. Hist. Northm.,V, 2. Migne, t. 149, col. 823).
les guerres de champ d'activité, les impôts et les tributs, le butin et la solde de ressources permanentes. Ce régime s'étend même aux anciens domaines, aux anciennes villae qui ont échappé au naufrage. Les seigneurs normands s'en emparent et s'en font un point d'appui de leur domination guerrière1.
En Bretagne , les grands domaines qui , du septième au neuvième siècle, avaient pu se constituer aux mains des machiieni (chefs de clan héréditaires) et des corps religieux furent disloqués. Machtiern et moines prirent la fuite2 et furent remplacés par des Normands3. Tous ne revinrent pas quand la Bretagne eut été reconquise4; et ceux qui revinrent durent, pour repeupler les terres et les mettre en valeur, se plier aux exigences du régime seigneurial triomphant.
1 En voici un exemple tiré de la Chronique de Saint- Bertin rédigée par Jean d'Ypres : « Post hoc bellum cruentissimura et Normannorum conversionem, miles quidam de Danorum reliquiis, qui hoc monasterium et patriam cum Danorum exercitibus fréquenter aïïligendo destruxerat, nomine Sifridus Dacus, cum sua turma hue rediit, etGhisnas villam et patriam occupans, a nobis abstulit, sibimet usurpa vit, sedem suam in ea posuit, tuitionem et castrum in ea construxit, et se Ghisnarum dominum appellavit.. . Cumque a domno abbate nostro cornes Arnulfus f rater suus fuisset requisitus, ut rem suam sic violenter ablatam, eo ju vante, recuperare posset, A. cornes non solum non reddi fecit; sed ipsum Sifridum in facto suo penitus sustinuit , et eum ad fldelitatem et homagium de terra Ghisnensi recepit » (Ex Chronico Sithiensi , D. Bouquet , IX , p. 76).
' « Fugientesque inde prœ timoré Normannorum territi Comités ac Mathiberni dispersi sunt per Franciam, Burgundiam et Aquitaniam » (Eœ Chron. Namnetensi, D. Bouquet, VIII, p. 276 a).
5 « Pauperes vero Britanni terram colentes, sub pote s ta te Normannorum remanserunt absque rectore et defensore » ( Ex Chron. Namn., D. Bouquet, VIII, p. 276 b..
4 « Comités, Vicecomites et Mathiberni fugitivi, et adhuc tune temporis super stites... fugatis Normannis, occurrerunt... valde laeti- Bcati » [loc. cit., p. 276 e). — Adde Loth, L'émigration bretonne, p. 194-195.
78 ^ LIVRE III. — CHAPITRE ni.
Si du Nord-Est nous passons au Sud-Est , nous assistons à un spectacle analogue.
En Dauphiné, l'évêque Isarn (vers 976) introduit de toute pièce le régime seigneurial dans ses domaines dépeuplés. Aux nobles qu'il attire des contrées lointaines il donne des châteaux à charge de foi et d'hommage, aux bourgeois et aux paysans des terres à charge de services et d'impôts*.
En Provence, enfin, quand les Sarrazins sont chassés, la terre est, en quelque sorte, à la merci du plus fort et du premier occupant. Il faut que le comte de Provence, Guillaume Ier, procède à une nouvelle répartition du sol et assure à chacun ses limites9. Le même comte, après sa victoire , avait distribué de vastes étendues à ses vassaux militaires, à ses compagnons d'armes \
4 « Post destructionem paganorum, Isa m us, episcopus... quia paucos invenit habitatores in predicto episcopatu, collegit notules, médiocres et pauperes, ex longinquis terris..., deditque predictus episcopus illis hominibus castra ad habitandum et terras ad laborandum,in quorum castra sive in terras episcopus jamdictus retinuit domination em et servitia , sicut utriusque partibus placuit » (Cart. de Saint-Hugues de Grenoble, cb. 16, p. 93). — Sur cette charte voyez T. I, p. 398-399.
1 « Cum gens pagana fuisset e finibus suis , videlicet de Fraxeneto, expulsa, et terra Tolonensis cœpisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos, ad suam possessionem. Quapr opter, Mi qui potentiores videbantur esse, altercatione facta, inpingebant se ad invicem, rapientes terram adposse, videlicet Wilelmus vicecomes et Pontiu8 de Fossis. Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei : « Domine cornes, ecce terra, sol u ta de vinculo pagana? gentis, tradita est in manu tua , donatione régis. Ideo rogamus ut pergas illuc , et mitlas terminos inter oppida et castra et terram sanctuariam , nam tuœ potestatis est eam terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum fuerit. » Quod ille ut audivit, concessit, et continuo ascendens in suis equis perrexit. Cumque fuisset infra fines Catedre villa;, cœpit inquirere nomina montium et concava vallium et aquarum et foncium » (v. 993, Cart. de Saint-Victor de Marseille, ch. 77, I, p. 104-105).
•Voyez, par exemple, la donation des côtes de Saint-Tropez,
Ainsi, de quelque part qu'on dirige les yeux, le régime foncier a subi une refonte. Il sort du creuset adapté aux conditions nouvelles de la société renaissante.
Toutes les villœ furent-elles donc décomposées ou détruites par l'effet direct des invasions étrangères et des guerres privées? Assurément non; mais toutes en ressentirent le contre-coup irrésistible. Déchoir ou se transformer devint leur lot. C'est ailleurs, en effet, que la vie sociale se concentre, c'est dans les villes et les villages dont l'importance corporative grandit et s'étend chaque jour, c'est dans les châteaux (castella) , les maisons fortes (firmitates), les couvents fortifiés, qui prennent la place de la villa comme centre de gravité de l'organisation domaniale.
faite à Gibalin de Grimault : « Cum itaque Giballinus de Grimaldis... nostris in omnibus contra Agarenos et Mauros sive Sarracenos assisteras agressionibus, invasionibus, fugationibus et periculis, sirnum maris Gambracium, qui communiter rivus Scti Torpetis appellatur, propria virtute, ab eisdem... abstulerit, ejusque taie facinus peculiari principis munificentia recognosci debuerit. Nos Guillelmus cornes... prsefato G. de G. prœ fatum sinum maris... cum toto trac tu et circuitu damus, donamus et ad possidendum iotegrum et «Jeffendeudum contra Ara ge nos et Mauros, sive Sarracenos tradimus... » (980. Ruffi, Hist. des comtes de Provence, p. 51;.