LE VILLAGE SUPPLANTE LA VILLA
De quelque côté que nous abordions l'élude des campagnes, c'est la même, conclusion qui nous attend. Je la formulerai ainsi : L'unité de domaine fait place à l'unité de village.
La France, à ce point de vue, présente un tout autre aspect que l'Allemagne de la même époque. En Allemagne, c'est le domaine qui, sous forme de cour colongère (curia dominicalis, Dinghof), a, et aura longtemps encore, le pas sur le village.
La différence tient à une double cause : à la disparition plus rapide el plus complète en France du pouvoir central, la plus libre et plus pleine expansion du régime seigneurial et de la féodalité ' ; à l'existence dans notre pays de nombreux villages datant de l'époque gallo-romaine et de l'époque franque. Ce dernier point n'est pas moins important que le premier. C'est une des raisons qui m'ont fait entrer plus haut dans d'amples développements sur les villages antiques.
Ceux d'entre eux, en effet, qui furent rattachés à des villx ou englobés par elles n'en survécurent pas moins, et contribuèrent pour leur part à fragmenter le domaine en rompant son équilibre. Une sorte de communauté villageoise se maintient, couve et grandit à l'ombre de la villa jusqu'au jour où elle Bnira par se substituer à elle. Cette forme intermédiaire, que j'appellerais volontiers un vil-
1 Je renvoie le lecteur à la deuxième partie du présent livre.
i*2 LIVRE III. — CHAPITRE IX.
lage mixte, s'offre à nous dans le môme cartulaire auquel nous avons déjà emprunté plusieurs types caractéristiques et auquel un peu plus loin nous en emprunterons un dernier.
Le village s'appelle Bigartium1 (Biache-Saint-Vaast , canton de Vitry, Pas-de-Calais). 11 figure déjà dans un privilège du pape Etienne II, donné de 752 à 757 s. Au douzième siècle, il est composé d'une population très mélangée.
L'abbaye de Saint- Vaast y possède le droit de justice, de police, le droit de lever des impôts (affbrage, tonlieu, droit de travers), une cour, une église, des moulins, des terres réservées , mais la justice est rendue par des échevins dont la compétence s'étend même sur un grand nom- • bre de villas voisines, et il y a manifestement des propriétaires libres placés dans un rapport de dépendance fort lâche au regard de l'abbaye.
Voici, en effet, les diverses catégories de personnes que nous apercevons :
i° Tenanciers. J'en relève quatre-vingt-seize, hommes ou femmes, détenant cent sept courtils, à des conditions de cens assez modiques ou moyennant des corvées fixes1. Les droits de mutation (relevatio) sont arbitraires {ad misericordiam) * .
2° Censitaires. Ce sont des hommes ou des femmes qui paient une capitation , des droits de mariage et un mortuaire. Ils sont cinquante à soixante. Quelques-uns ne doivent que deux deniers par an, les autres douze. Les droits casuels sont minimes. Toutes ces personnes sont évidemment libres et très probablement propriétaires. L'im-
1 Car lui. de Saint -Vaast ËArras, p. 358 suiv. * Cartul. de Saint-Vaast d'Arras, p. 23.
3 « I. die sarclare in frumentis et I. die in avenis et I. minaturas de fimo vel maria spargere. » Ibid., p. 359. >lbid.9 p. 361.