DÉSERTES
Le sol fertile de la France a été conquis presque tout entier sur les forêts. On peut aller plus loin et dire qu'il en a été de même pour l'emplacement de beaucoup de nos villes et de la plupart de nos villages.
Quand les Romains pénétrèrent en Gaule, ils y trouvèrent ces immenses forêts au fond desquelles les druides célébraient leurs mystères sanglants. Amœna lacis immanibuSy belle par l'horreur de ses grands bois, dit en parlant de la Gaule Pomponius Mêla1.
Les trois siècles de prospérité qui suivirent la conquête romaine firent de larges et lumineuses trouées dans cette épaisse masse de verdure. Derrière l'agriculture qui défriche, le commerce fonde des villes et la forêt de toute part s'entame ou se morcelle.
Mais qu'étaient ces efforts au regard des espaces infinis que recouvraient les bois? Ne furent-ils pas interrompus, du reste, et stérilisés trop tôt par l'anarchie impériale, par les invasions barbares? Les campagnes de nouveau se dépeuplent, leurs habitants en révolte et en fuite ne songent plus à s'attaquer aux bois; ils leur demandent un asile. Les invasions germaniques et sarrazines, normandes et hongroises, puis les guerres privées, en détruisant la culture, font renaître les halliers qu'elle avait extirpés.
Si l'extension prodigieuse des forêts au dixième et au
1 Pomponius Mêla, De situ orbis, III, 2.
onzième siècle ne saurait nous surprendre1, nous étonnerons-nous davantage que leur appropriation privée fût encore à ses débuts?
Chez les nations primitives dont la population peu dense, et plus nomade que fixe, trouve dans les bois ce qui est nécessaire à ses besoins premiers, l'abri, le fruit sauvage, le gibier, Ton ne conçoit pas que la forêt puisse ne pas être à tous. Comment lui assigner des limites, puisqu'elle s'étend plus loin que l'homme ne peut régulièrement pénétrer, et comment en détacher des parcelles puisque l'aménagement et. la culture forestière sont également ignorés?
Et puis un respect religieux protège l'intégrité des grands bois. Il s'éveille dans l'âme humaine, en face de ces profondeurs aussi insondables que la voûte céleste ou les abîmes de l'Océan, un sentiment de vénération et d'horreur sacrée. Les religions primitives en sont comme imprégnées, et les légendes poétiques en ont jusqu'à nous transmis les lointaines vibrations.
La forêt reste donc hors du commerce comme l'air que l'homme respire, comme l'eau où chacun peut puiser, comme le temple où il adore ses dieux.
Telle nous apparaît encore à beaucoup d'égards la conception des Germains alors qu'ils viennent s'établir en Gaule, et cette conception elle n'avait pas entièrement disparu au onzième siècle.
Les seigneurs, dans le début, ne prétendaient pas à la propriété des forêts, mais à l'imposition de certaines redevances sur tous ceux qui par la paisson , le pacage , la coupe de bois, le défrichement, en tiraient parti , de père en fils, depuis un temps immémorial. C'était au nom de leur droit de souveraineté, légitime ou usurpé, qu'ils levaient ces redevances, ce n'était pas à titre de propriétaire.
1 J'aurai à revenir sur ce sujet dans le cours de mon ouvrage. Un tableau d'ensemble de nos anciennes forêts a été tracé par M. M aury, Les forêts de la Gaule et de l'ancienne France (Paris, 1867).
La propriété de la forêt ne sortit pour eux qu'indirectement, et par une marche graduelle, de leur souveraineté. La principale étape fut franchie quand les seigneurs mirent, en vertu de leur ban, les forêts en défens, les soustrayèrent à la jouissance commune, non seulement pour s'assurer le droit de chasse, — seul but qu'à ma connaissance les historiens ont assigné aux garennes; — mais aussi pour monopoliser les droits d'usage à leur profit ou au profit des vassaux et des corps religieux qu'ils voulaient avantager1. Paisson, parcours, coupe, défriche-
1 Cette filiation historique ressort pour moi avec une pleine évidence des deux chartes suivantes. Je les juge très précieuses, la seconde surtout, et je les publie dès lors presque in extenso.
« Ego Jacobus dominus Gusie et Leschiarum tam presentibus quam futuris. Generalis constitutio quam roboravit usus et protelavit antiquitas sine salubri consideratione non débet temere commutari. Verum quotiens ad honorem Dei et ad servorum ejus commodiiatem pacem salutemque animarum transfertur in aliquo vel mutatur minus débet habere scandali plus favoris, quia nunquam consuetudo vel usus prejudicant veritati. Licet autem terrarum principïbus pro personarum locorum ac temporum qualitate juxta equum et bonum formate consuetudines et mutare. Ecclesiastica vero et civili censura jure firmatur pro Deo facta dispositio et liberioris status obtinet dignitatem cum ei dedicata cognoscitur a quo bona cuncta procedunt.
Ea propter, bominum meorum benivolentia et consilio confortatus, assensu et favore uxoris mee Adelaidis, Fusniacensi cœnobio... silvam ipsam m on as ter io adjacentem et silvam de Sparsiaco, ab omnium aliorum hominum usu et aisentia absolutam et liberam esse concedo. Et sicut in eis jus fundi possident, sic exclusis omnibus, omnes aisentias predictorum nemorum paciQce et quiète possideant sine omni retentione consuetudinis... »{Cartulaire de Foigny, MS., f° 86 r°v°, 1174).
«.Ego Balduinus cornes Hainoensis... Altimontensis abbas Clarenbaldus... penuriam nemorum futuram precogitans me expetiit et pro animabus patris mei... elaboravit precibus a me obtinere elemosinam que hujusmodi est.
Inter municipium Melboldium et Altimontense territorium, in terril orio de Louroeles, de quo certum est quod Altim. monasterii fratres teneant illud de ecclesia Nivellensi censualiter, adjacet nemus assiduis succissionibus circamanentium et maxime Melbodiensium
ment, etc., tout était interdit alors aux anciens usagers; la forêt était retirée du domaine public; elle entrait dans le domaine privé.
Le droit de défricher surtout nous intéresse iei. C'est grâce à lui que des villages purent être créés en grand nombre.
Un chroniqueur du onzième siècle déclare que deux éléments sont indispensables à la fondation d'un monastère :
jam fere dépopulation et redactum ac nichilum. Ut hoc ad usus sue ecclesie custodirem, defensarem, sub nomine et titulo elemosine, abbas predictus expeliit, et ut securior esset quod in custodia fîdelius ageretur et diligentius, decrevit micbi et successoribus meis in eadem custodia sollicitudinem exhibituris persolvere singulis annis censualiter XX solidos valenceoiensis monete in nostris elemosinis distribuendos. Sic abbas petiit, cujus pétition i adquievi... de predieta elemosina abbatem investiendo et nemus predictum ad usus ecclesie in nostra suscipiendo custodia.
Ex auctoritate igitur ojficii nostri precipio ut nulli mortalium liceat uUerius ingredi totum nemus de Louroeks, causa succidendi vel tollendi aliquid, neque vivum, neque mortuum, neque viridem, neque siccum, nichil prorsus omnino. Nullum animal inducatur ad pastum.
Abbas Altim. et sui ad omoes usus ecclesie sue nemore utantur ut suo proprio, nunc quando volueriut succidendo, quando voluerint propria animalia ad pastum inducendo.
Abbas providebit forestarium et quotienscunque vol ue rit muttare, succedentem forestarium michi presentabit et ego imponam Mi curam custodiendi nemoris sub reclamatione nostri nominis ad voluntatem Altim. abbatis. Cui si quis pro causa nemoris se reum fecerit violener aut injuriose resistendo et nostrum décret u m negligendo procerto noverit se nostram incurrisse iram et quod ipse in nostra manu erit et quicquid habebit...
Dispono etiam ut successores mei istius carte continentiam teneant et elemosinam cognoscant et in custodia nemoris pro salute anime mee Odeliter et sollicite agant... » (Cartulaire de Saint-Pierre d'Haumont , MS., f° 9 v°, 10 v°, i*81).
Les mêmes principes se dégagent de documents du xi° siècle. Ainsi, en l'an 1074, le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, accorde à l'abbaye de Sl-Vahdrille, de sa propre autorité et largesse, des droits d'usage dans deux forêts du duc d'Evreux : .< Ut fratres sufficienter de his duabus forestibus haberent et hoc non ex dono
l'eau et la forêt1. Us ne Tétaient pas moins à la fondation des villages.
Un village, sans doute, pouvait s'établir ou se former sur les terres désertes, si abondantes encore au onzième siècle8 et qui, elles aussi, dans beaucoup de régions, étaient des res nullius accessibles au premier occupant*, sauf les règlements que pouvait faire le seigneur territorial4.
aUerius sed ex mea auctoritate et largitione cognoscerent. Hoc autem taie erit. Quando monachi ad suum ardere et ad ediûcia monasterii, etc.. (Moreau , t. 3i, f° 34, Neustria pia, p. 468).
1 Orderic Vital, Histor. III, 2 (T. II, p. 16-17). « Videtis quia locus iste, ubi cœpistis eedificare, habitation! monachorum aptus non est , quia ibidem aqua deest et nemus longe est. Certum est quod absque his duobus e le mentis monachi esse non possunt. »
1 Nous aurons souvent l'occasion de le constater.
» Cartul. de Saint-Etienne de Dijon MS. f° 77, xu« s.) : « Ego Stephanus de Maresc... non minorem eis libertatem in tota Ormenciaci potestate indulsimus ut ubicumque terram vacantem reppererint ad nutum suum excolant eam et exerceant eam, ita quod nec de culturâ, nec de pas tu r a neque de inventis sive quibuslibet necessariis alicui respondeant. Quod si etiam terra occata et culta fuerit et cultor eis suum laborem vendere voluerit , facto de labore convenienti placito ipsam terram deinceps possidebunt pro alodio... »
Même Cartul. f° 87 : « Otho Dominus de Mirebello concessit... terram quolibet modo ab eorum bominibus et animalibus excultam ita ut terciis redditis, pro alodio eam haberent, et nec pro se nec pro eis unquam tolleretur. »
Cartul. de Moutier en Argonne, (MS. f° 18 v°, xu6 s.) : « Vermundum Crassum... coneessisse pred. fratribus libéra prata que in commuai terra excoluerunt. »
4 Ces règlements, comme pour les forêts, conduisaient à l'appropriation des terres vaines et vagues. Les chartes suivantes peuvent servir de preuve :
« Ego Oliba dei gratia Cornes Bisuldun. dono et concedo monasterio Sancti Johannis..., in perpetuum, port u m quoddicitur Coma de Vacca et Coma de Freder... vobis et successoribus vestris per franchum alodium , quod nullus mittat ibi peccora vel jumenta , sive cujuscumque generis sint animalia ad pascendum, contra vestram voluntatem, sed vos habeatis... dictas comas (combes) montes et colles serras et pianos... ad peccora vestra pascenda et quibus volueritis, et ad omnes vestras voluntates perpetuo faciendas sine omni contra-
Mais l'événement semble avoir été rare1. — Aussi quelle différence dans les avantages offerls !
En rase campagne, le paysan était exposé presque sans merci à l'inclémence des saisons et aux déprédations des gens de guerre, il était privé d'une infinité de ressources et de moyens de subsistance que la forêt procurait à ses hôtes. Elle les protégeait contre le froid, le vent et l'ennemi, elle leur livrait un sol rapidement fertilisable parl'écobuage, la combustion des taillis et des souches. L'abondance des sources et la fraîcheur des futaies faisaient naître des prairies naturelles excellentes. Le bois de charpente nécessaire à la construction des maisons était fourni par le défrichement; le bois de chauffage et la feuil-
dimento tocius perso ne. » (966, CartuL Roussillonnais, ch. xi, p. 23).
« Idem... eidem ecclesie emancipavit partem quandam terre que erat in marisco, ut ejusdem ecclesie fratres pratum sibi necessarium possent ibi facere, ubi prius communia pascua esse dicebaotur » 1113-4 1519 Cartul de Foigny, MS. f° 19 v°).
« ... in terra que est juxtaT. sub villa que dicitur P. con cesser un t fratribus ut pratum facerent et eis contra ejusdem ruris rusticos qui inibi communia pascua se habere debere calumpniabantur indeficientem warandiam se prebituros esse professi sunt. » (1153, ibid., f° 48 v°, 49 r°).
1 On en trouve cependant des traces remontant jusqu'au neuvième siècle : « ipso villare quod ipsi monacbi Edo Tresulfus traxerunt de keremi vastitate et ipsas Vjnnales ipsi hedificaverunt ..... omnibus apprehensionibus quas ipsi monachi propriis manibus de heremo traxerunt, aut quorumlibetattracto... » (88i, Cartul. RoussilL, ch.2,p.8-9).
Je note ensuite au xie siècle cette remarquable concession faite par le comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, Guillaume IX, au prieuré de Sainte- Gemme, près de Saintes : « Cornes Willelmus sanctam Gemmam veniens, domnum Theodardum amplexatus, Arnaldum ut œdificaret domos ammonuit... Terram de Falto cum eis daret, dixit : « Hœc terra quam vobis dono, sterilis sine cultoribus parum vobis proderit. » — « Nos, inquiunt, Domine, nolumus homines habere. Prœpositi namque vestri et Fore star ii eos assidue vexarent, et nos sic inquietarent. » — a Et ego, inquit, do buic loco , ut quicumque de omni terra mea ad vos et ad successores vestros, venire voluerit, tantum ignis domus patris non extinguatur, sine ulla contradictione suscipiatis. Et si homines vestri, vel etiam vos in aliquibus nostri
lée, le miel, le fruit sauvage et le gibier, enfin la glandée pour les porcs (ressource fondamentale du; paysan), par la forêt restée debout.
Attirées par ces avantages, des colonies de nomades, hospites, se fixaient librement dans les forêts non mises en défens, ou s'établissaient dans les autres, avec le consentement des seigneurs locaux, à charge de redevances et de services convenus. Le village se créait alors de lui-même; il était vraiment fondé par l'initiative de ses habitants.
Je n'en ai guère rencontré d'exemple détaillé dans les chartes1, et je n'en suis pas surpris. Si, en un tel cas , une convention était faite, elle Tétait bien rarement par écrit.
juris rébus excesseritis , ante nullum alium , nisi an te me et su ce essores meos emendare, vel rectum facere ab ullo cogamini » (Cartul. de Sainte-Gemme, Besly, Histoire des comtes de Poitou, p. 411;.
Gomme d'autre part les forêts * renaissaient avec l'abandon des cultures, il y avait, la tranquillité revenue, double attrait pour l'immigrant. Voici ce qu'un chroniqueur raconte de l'Anjou au temps de Foulque le Bon (938-958) : « Pacis quiète divinitus concessa, cornes... inopiam prœteritorura temporum, quam hostilitates diutinac invexerant, abundanti opulentia bonorum terra recompensare studuit. Tune vero multi ex extraneis diversisque regionibus circumpositis incolae in pagum istum commigrarunt, tam démenti bonitate principis quam ubertate glebae hue evocati. Namque terra ista, per diutinam solitudinem et cessationem culturae pinguefacta mirabili tune fertilitate fructuum et bonorum omnium resplendebat et respondebat; silvarum incrementis pleraquesui parte vestita, eas incidentibus et concidibus colonis ipsis locis viventibus facili labore satisfaciebat » (Chroniques des comtes d'Anjou, p. 74-75).
* En voici un pourtant : a Erat Scto Maxentio quedam ecclesia (in) honore Scte Radegundis cum parochiâ suâ. Sed oriente permixtione terre fugati sunt omnes habitatores ecclesiœ. Rustici enim relinquentes ecclesiam venerunt habitare insilvd Volvensis, nolentes illuc amplius redire; quod cernens Archimbaldus archiepiscopus qui ejusdem monasterii (S'-Maixent) regimen tenebat peciit comitem (Gui Geoffroi, duc d'Aquitaine, comte de Poitou) dari sibi ex eadem silva ubi fabricaretur ecclesia... et ecclesia illic fabricata est in honore Scti Maxencii » (Avril i059, Archives de Vabb. de Saint- Maixent , Moreau, 26 f° 39).
F. —Tome II. 10
Par contre, quand un corps religieux était intéressé dans la création, il ne manquait pas de faire rédiger une charte, et nous avons des chances d'en retrouver des traces .
Si fréquente que fût cette intervention, elle n'enlève pas, remarquons-le, toute spontanéité à la fondation du village par ses habitants mêmes. L'élément religieux en est souvent la cause occasionnelle plus que l'artisan voulu et réfléchi.
Un solitaire s'est établi au plus profond d'un bois. Il a construit sa hutte de branches entrelacées et de feuilles ; il vit dans le recueillement et la prière. Que sa présence soit signalée un jour par un chasseur1, elle attire des paysans. La forêt s'éclaircit; des jardins et des vergers, des champs et des vignes sont conquis sur elle , un hameau naît autour de l'ermitage qui lui sert de sauvegarde*. C'est cette sauvegarde qu'avec l'assistance religieuse les paysans sont venus plus spécialement chercher.
Ils pourront profiter, en outre, des développements que prendra l'ermitage , et de l'intervention en leur faveur de quelque monastère proche ou lointain.
Par là les obstacles que le droit de défricher rencontre dans l'autorité arbitraire et mal éclairée des seigneurs de la région, et dans leur passion de la chasse, sont levés*.
1 C'est une aventure fréquente dans les chansons de geste qu'une telle rencontre.
9 II est un asile même pour les bêles sauvages :
Par la forest parfonde , qui moult avoit de lé , S'en Ta le cherf fuiant, tant que il a trouvé L'ostel I. saint hermite, qui moult i ot esté. Le cherf entre en la court , pour estre à sauveté.
Quant li hermite Tôt
Et voit le conte après, qui Ta voit amené : — c» Sire, fet-il , merchi pour Dieu de majesté! Quand Damedieu du chiel là devant m'a guié , Lessiez lei pour s'amour et pour sa déité. »
[Doon de Maience, v. 68 suiv.t p. 3.)
* « Est autem hsec capella sita in suburbio Cabilonis, in parrochia quae vocatur Cidanis. Locus autem in quo ipsa capella sedet dicit a la Carmeda , cincta undique silva densissima , quam passim inci-
Par là le village est plus facilement érigé en paroisse. Les forêts, en effet, par l'immensité de leur étendue ne rentraient pas dans les circonscriptions paroissiales1, et il fallait le consentement de l'évêque pour l'érection d'une paroisse nouvelle. D'autre part, les portions de la forêt limitrophes des circonscriptions existantes pouvaient être revendiquées au proBt de celles-ci, à tort ou à droit. A ce double point de vue la communauté religieuse qui contribuait à la création du village faisait l'affaire sienne. Elle y était directement et pécuniairement intéressée. Il lui importait de bénéficier, à l'exclusion de tous autres, des droits paroissiaux, notamment des dîmes et des novales. Aussi la voyons-nous déployer un grand zèle , tant auprès des évoques, qu'a l'encontre des paroisses voisines pour procurer au village sa vie propre, son autonomie religieuse9.
sam, aliqui homines undecumque advenantes habitacula sibi cornmoda prœpararunt in circuitu praedicti oratorii. Constituit itaque jamdictus episcopus cum consensu clericorum, ut omnes convenae qui de aliis locis ibi advenerint causa habitandi, Tel quoquomodo demorandi, ut ipsi capellœ prœbeant certam oiïerendam et baptisterium, quando etiam defuncti fuerint debitam in ipso cimiterio ab ipso presule sacrato excipiant sepuituram, sine alicujus perso nœ contradictione... Tethbaldus, cornes Cabilonensis, requirebat in silva quœ vocatur Prestaria capturam cervorum, aprorum, caprearum csterorumve animalium silvestrium et ob hoc prohibebat culturam agrorum in ipsa silva fieri. Acceptas autem a domno Hugone abbate centum solidis, werpivit quod injuste requirebat in ipsa silva, non solum semel set etiam bis» (Cartul. de Cluny, 3 décembre 1064, t. IV, p. 506-507).
1 « Sciant posteri quod terra ista nulli parrochiœ subjacet. sed J. de Dol forestis dominica erat » (1085, Recueil des actes inédits des ducs de Bretagne, p. 47). M. de la Borderie remarque très justement à propos de cette cbarte : « Dans l'origine et assez longtemps pendant le moyen-âge les forêts étant entièrement désertes, ne faisaient partie d'aucune paroisse » (ibid., p. 48). M. L. Delisle a montré qu'au mi6 et au ziv6 siècle il en était encore ainsi en Normandie [Études sur la classe agricole en Normandie, p. 392 et suiv.).
' L'histoire de la paroisse de Saint-Nicolas d'Auriol racontée dans les deux chartes suivantes a été celle de beaucoup de villages :
« Ego Umbaldus Lemovicanae Ecclesiae episcopus concessi in per-
Grâce à elle enfin, des privilèges, des exemptions, des immunités sont obtenus qui assurent aux villageois, avec la sécurité matérielle, les premiers éléments d'une organisation communale.
Lisons une charte contemporaine. Nous pourrons nous pencher sur le berceau de l'enfant, assister à ses premiers pas, nous pourrons le voir doter par ses parrains, mettre en tutelle par eux. L'âge adulte viendra plus tard.
Un homme de Dieu, un pèlerin du nom d'Hubert, obéissant à une vocation céleste, a quitté sa patrie, l'Allemagne, et cherché une retraite au fond d'une forêt de la Gascogne. Séparé du monde entier il y sert Dieu en pleine liberté. Mais
petuum Gauzberto Abbati Tutelensi et monacbis Tutel terram
illam quam Tutelensi monasterio dederat Boso vicecomes et uxor... quendam mon te m qui Auriolus appellatur, cum omnibus adjanentiis suis, qui et i ara situs est in sylva quœ Roia nominatur. Montem vero
prœdictum Boso et uxor dederunt utibi Ecclesiam in honorem S.
Nicolai œdiûcarent... Statuimus etiam ut nova Ecclesia Sancti Nicolai baberet annexum montem suprad. cum omnibus adjacentiis suis... in sylva quœ Roia dicitur, quod tamen determinatè non esset de mansis sive bordariis quœ sunt in parrocbiaLantoliensis Ecclesiœ, quœ affinis est huic sylvœ, ita ut incolœ qui in illo monte sive in sylva habitarent et ibi terras excolereot décimas primitias et oblationes et sepulturas et proferen tia et alia sibi annexa jura Ecclesiœ Sancti Nicolai persolverent semper et redderent » (1091, Cart. de Tulle, Baluze, Historia Tutelensis, 1717, In-4°, col. 433-434).
« Ego Ermengaudus abbas Clusensis... pro querela quam adversus Tut* lensem Abbatem... habebam de Ecclesia Sancti Nicolai de Auriolo, quam in parrochia Lantoliensis Ecclesiœ , quœ nostra est, œdificatam esse dicebam , ante prœsentiam D. Gerardi Engolismensis Episcopi et Sanctae Romanœ Ecclesiœ Legàti... una cum Tutelensi abbate convenimus... Talem convenientiam fecimus ut quicquid in monte Auriolo vel in tota sylva quœ Roya dicilur jure parrochiali requirebamus... inhis quœ monacbi Tutelenses ibi adquisierant vel adquisituri erant totum ex integro monasterio Tutelensi dimisimus... Hoc tamen retento ut monachus Tutelensis qui Ecclesiam Sancti Nicolai de Auriolo teneret singulis annis unum modium frumenti Lantoliensi et Albinianensi Ecclesiœ et monacho nostro qui prœdictas teneret Ecclesias redderet et ad domum suam apud Albiniacum deferret... » [1117, Cart, de Tulle, Baluze, Hist. Tutel., col. 441-442).
le monde apprend sa présence et sa vie sainte; des habitants accourent, des masures s'élèvent. Eudes, vicomte de la Lomagne , seigneur de la forêt , concède à Termite le lieu qu'il occupe. L'affluence augmente. Deux ans sont écoulés et près de cent maisons entourent déjà l'ermitage. Le moment est venu de rendre la fondation définitive et stable. Sur les conseils du vicomte et de son consentement, Hubert s'affilie, avec tout ce qu'il possède, à la puissante abbaye de Saint-Victor de Marseille. Le territoire du village, accru par une libéralité d'Eudes d'une partie de la forêt circonvoisine, sera considéré comme un libre alleu de l'abbaye. Elle seule y aura droit de justice, droit de marché, droit de tonlieu. Les habitants, présents et futurs, qu'ils restent, qu'ils s'en aillent ou qu'ils viennent, seront placés pour leurs personnes et pour leurs biens sous la protection, sous la sauvegarde, du vicomte de la Lomagne1.
1 « Ego Oto vicecomes Leomanie et uxor mea A. commitissa donatores sumus... aliquid de nostro honore... Est au te m su prad ictus honor infra ter mi dos Leomanie, in territorio del Feumarco, in quodam saltu , in loco scilicet quem vocant La Romeu ; quem locum nos jam dederamus cuidam Dei servo, nomine Arberto, perregrino, qui, dominice jussioni obediens, et patriam propter ejus amorem relinquens, ad nos ex Alemannie partibus venit , et, sicut a divina voce sibi imperatum fuerat, a nobis predictum locum expeciit; ibique , separatus a cunctis mortalibus, libère Deo servire disposuit. Sed, Dei ordinante misericordia , infra biennium, ob meritum hominis Dei, ad tantam populacionem idem locus devenit, ut jam fere centum mansiones continere videbatur.
Quod cernens Dei servus, divino tactus consilio et nostro persuasus imperio, providens in futurum ut sibi et nobis melius posset esse consultum, obtulit semetipsum Deo et Sancto Victori * ejusque raonasterio Massiliensi .. et dédit totum jamdiclum honorera, quem nos dederamus, et tradideramus ei, cum i 11 is omnibus que ab Ainardo et a Gasialez et ab aliis hominibus impetraverat, et insuper mobile et immobile, et quicquid ipse, aut aliquis per eum, adquisierat ibi. Quem videlicet honorem nos jamdicti donatores, cum sua volunlate, ad proprium alodem Deo et Sancto Victori... donamus, concedimus ,
Les seigneurs laïques, qui avaient résisté d'abord au défrichement1, finirent par se convaincre qu'il était infiniment plus avantageux et plus lucratif que la perception de droits seigneuriaux sur les usagers. Leur intérêt prévalut même sur leur passion désordonnée de la chasse. Ils concédèrent des terres à mettre en culture, à peupler de tenanciers , ad excolendum, ad hospitandum.
Les moines, qui leur en avaient donnél'exemple, devinrent dans cette œuvre de progrès leurs plus précieux auxiliaires.
C'était pour les religieux une œuvre pie que de défricher1; c'était en même temps une opération avantageuse
laudamus et conGrmamus... Insuper etiam donamus eis partem de silva nostra, in qua idem locus fundatus est...
Donamus etiam eisdem monachis et monasterio seped. mercatum totum, simul et teloneum et mineganciam totam et justiciam totam, ab integro... Volumus preterea et laudamus, simulque donamus salvitatem seu salvacionem huic ville que vocatur La Romeus, omnibus ibi manentibus et ex quacumque parte advenienlibus , necnon et ab eadem villa dicedentibus, ut omnes salvi sint, et quidquid ibi habuerint vel adduxerint... » (28 mai 1082, Cart. de Saint-Victor de Marseille, ch. 150, I, p. 173-175;.
1 Une charte de Guillaume le Conquérant au profit de l'abbaye de Saint-Étienne de Caen impose à l'abbaye la condition de ne pas défricher les bois qu'il lui donne : « Hao conditione servata ut monachi ipsius cenobii ipsas 6 il vas nullo tempore destruant vel destruijubeant propter ipsam terram colendam sive inhabitandam, retentis in meo domiqio cervis, capreolis, et apris silvestribus » (Gallia Christiana, XI, instr. col. 67. — Voyez encore au xue siècle Cart. de Foigny, MS. f° 32 : « partem... silve concessit eis ad omnes proprios usus suos hoc tantum excepto quod son faciant ibi illud quod vulgo dicitur essart » (1113-H51).
Une autorisation du comte d'Anjou est nécessaire aux moines de Pontlevoy pour défricher leurs propres terres : « ut terras nostras quibus lucus increverat extirpando et faciendo in eis quidquid animo esset prosequeremur jussit» (1064, Arch. de Pontlevoy, MS. D. Housseau , II bis, n° 626).
* « Ego Rodulfus abbas Sancti Pétri (Stabulensis)... de terra quam ecclesia ejusdem Sancti Pétri... habet in villa de Sclacyns partem montis secundum quod limites ibidem positi disterminant, in haereditatem concessi Ryciero canonico Sancti Dionisii (collegiatœ ecclesiœ
par l'accroissement des revenus ecclésiastiques et des redevances foncières qui en résultait.
S'agissait-il de parties de forêts sur lesquelles nul ne réclamait ou ne se réservait de droits, tout le bénéfice était pour eux1.
Ils y établissaient des fermes ou des granges, les exploitant par le travail de leurs mains et avec l'aide de leurs serviteurs; ils y annexaient une chapelle pour le culte; et autour de ce noyau, à la fois agricole et religieux, ils s'efforçaient d'attirer des cultivateurs, des pionniers. Ils leur offraient dans la clairière un emplacement pour leurs maisons 9, et dans la futaie des lots à défricher aux conditions les plus séduisantes : perpétuité de la possession , paisson et affouage, moyennant un cens fixe et des redevances légères; liberté de la personne, pas de capitation pas de droits seigneuriaux vexatoires8. Ils leur assuraient, en vertu d'un droit propre ou de concessions obtenues des
in civitate Leodiensi). Mods autem ille asper et incultus , nulla quidem utilitate proficuus, quem ibidem Richerus considérons habilem ad excolendum , speransque saluti suœ profuturum, si quod omnibus erat infructuosum , in usum converteret multorum, tara ipsius ecclesiae, cui locus appendet, quam suorum quoque posterorum... » (1090, Martene et Durand Ampliss. Collectio, II, col. 77 E-78 A).
1 Voyez la charte du comte Etienne Henri, infrà, p. 452, note i.
2 En Normandie la construction du village est décrite dans les termes suivants par M. L. Delisle :
« On assignait aux colons des boels (portions égales, qui ont ensuite donné leur nom à la cour ou masure) ordinairement plus longs que larges : d'où le nom si répandu de Longs boels. A l'une des extrémités du boel , chacun élevait sa chaumière. Toutes les portes s'ouvraient du môme côté sur le chemin , qui devenait la rue du village. Cette disposition peut encore s'observer dans bien des localités, quoique, par la suite, on ne Tait guère respectée » (Études sur la classe agricole en Normandie, p. 396-397).
* L'abbé de Marmoutier, en Alsace, Anselme I (i 146-4 154), rapporte en ces termes la création d'un village par son prédécesseur Meynhard (il 27- i 1 46; et les conditions auxquelles la colonisation se fit :
« Béate vero memorie predecessor noster Meynhardus,... nemore quod Hydolphi seu Landolphi cognominantur, quodque. ipsi duo
seigneurs qui abandonnaient une portion délimitée d'une forêt dans le but de la peupler, le libre usage de la forêt circonvoisine1. Une agglomération naissait. Quand elle
quondam capitaoei fratres B. Martino pro remedio anime sue spontanea donatione optulisse feruntur, villulam in honore dominice ac vivifiée crlicis (Sainte-Croix) statuit, partemqueipsiussylve villanisindicto censu excolendam tradidit, ea conditione, eo pacto, ut quicunque medietatetn illio raillia quadrantem inibi suscopisset , ipse tantum et uxor ejus capitalis census soli immunes existèrent. Qui vero medietatetn quartalis iliic possedisset, vir solus identidem liber existeret..-
Considerati ergo jussu nostro et inventi sunt apud memoratam villulam , de vocabulo Sancti Crucis intitulatam , aratorie terre mansi XIX, in censu IV solid. quisque reddentes; insuper jumales XLIII, residuum sylve...
Proinde quia eadem capellula (une chapelle fondée par l'abbé Meynhard et consacrée par l'évoque Thëodewin en i 143) plebanum superioris ecclesie in nullo attinet, sed omni divino officio a nobis est procuranda, levigato seu partito onere, mansum unum pro conducendo clerico villanis segregavimus , et omni jure indulsiraus.
Omni quinta feria paschalis ebdomade placitum illic celebrabitur, census representabitur...
Ad investituram hères medietatem tribu ti persolvet... villicus sextarium vini accipiet.
In natali autem Domini oblationes seu visitationes ceterorum idem villicus prosequetur j> (Hanauer, Constitutions des campagnes de V Alsace, p. 53-54).
1 Telle est la concession que fit à l'abbaye de Marmoutier, en Touraine, le comte de Blois Etienne-Henri, prêt à partir pour le première croisade. Une partie de la forêt Silva Lonnia est cédée en franc alleu, libre de toute redevance , droit et justice; le surplus est réservé quant au fonds mais livré à l'usage des moines et des colons qu'ils attireront : « dedi... quamdam partem cujusdam alodii nostri, id est bosci, qui Silva Lonnia dicitur, ab omni prorsus consuetudine solutissimam atqueliberrimam... Prsecepi quoque conjugimeœ... ut ipsam partent faceret determinari ac metiri... limites poni undique faceret et sic eam monachis traderet.
Infra terminos illos ac limites... omnium rerum quse inibi quocumque modofuerint, consuetudines, reddibitiones, foris factura?, justitiae, vicariae, districturœ, exactiones, emendationes , leges, sint in sternum beati Martini Majoris-Monasterii... Sic liberum ac solidum habeat ipsum locum, sicut antecessores nostri et nos...
Bogavimus deinde sœped. monachos ut locum ipsum faciant aedi-
était parvenue à un suffisant degré de croissance et de maturité, la chapelle devenait église paroissiale, le hameau devenait paroisse.
Dans les forêts seigneuriales les moines servaient d'intermédiaires intéressés entre la population rurale et les seigneurs. Ils faisaient vraiment office d'entrepreneurs de défrichement.
Tantôt l'opération se traitait de compte à demi. Au seigneur laïque la moitié du terrage que rapporteront -les champs, du cens que paieront les prés, du produit de la justice, aux moines, recruteursde pionniers, l'autre moitié1 ;
ficari, quamquam non videatur admodum competens atque uber, sive utilis. Quod ut libeotius faciant, damus eis et concedimus, tam adopus fratrum suorum... quatn ad opus omnium hospitum suorura, inter prœfatos terminos habitaturorum , et de alia foreste quam nobis retinemus, quantumcumque semper inde voluerint, et ad ardendum et ad aedificandum , et ad omnes cœteros usus suos, excepto quod nihil inde vendant, etc... » (1096, d'Arbois de Jubainville, Histoire des ducs et comtes de Champagne , I, Pièces justif., p. 512-513].
1 « Domnus Urso... ecclesie nostre in elemosinam dédit dominium totius ejus terre que Boscus Hufini appellatur, cum omni bosco... ita libère et quiète... ut et dominatus et justicia ejusdem terre et omnes hospites, quotquot nobis in ea mi Itère placuerit, cum hospiciis et curtillis, censu quoque ad eadem bospicia et curtillos pertinente... nostra propria... perpetuo existant. Unam nichilominus mansionem, qualem et ubi delegerimus, cum terra ad unam carrucam et pratis 8ufficientibu8 , ab omni consuetudine liberrimam, nobis in eadem terra... concessit, alia sibi mansione sequestrata lege consimili...
His ita determinatis , solummodo in eis que secuntur medietatem sibi domnus Urso retinuit : boc est in terragio , in censu pratorum, et, quandiu ibi boscus fuerit, in pasnagio porcorum. De quibus scilicet, si quando hospites forisfecerint... non nisi in curia judicioque nostro... ventilabitur, sati s factura V solidos nunquam excedente quantalibet forisfactura sit; de quibus tamen monachus noster quantum vol ue rit remittere poterit, et quod remanserit cum domno Ursone equalUer partiendum habebit. Servientem quoque suum in his que, sicut dictum est, nobiscum sibi communia retinuit, domnus U. si voluerit, sicut et nos nostruni, habebit ; et tam suus nobis , si voluerimus, quam npster illi, si ipse voluerit, servieus fidelitatem jurabit» (1113-1129, Cartul. Saint- Père de Chartres , II, p. 481-482).
ou bien partage entre les deux associés du territoire à mettre en valeur1.
Tantôt l'entreprise avait lieu à forfait. Les moines s'obligeaient envers le seigneur à acquitter directement ou à faire acquitter par les futurs colons des redevances déterminées1, en stipulant pour le surplus la franchise de la terre et de ses habitants 3.
1 « Adam, filius Urvoii donavit Deo et Scto Floreotio terram de Landa Hugonis... ita quidem ut moDachi medietatem ejus quietam kaberent, mediatem vero aliam ipse teneret a monachis. Quod si monachi vellent ecciesiam aut burgum in terra iila œdificare, ubicumque eam facerent, eorum propria essent omoia... Reliquorum vero extra burgum habitantium consuetudines... partem suam haberet prœd. Adam... Qui cum forte delinquerent... emendationis, cum sumeretur, medietatem haberet » (5 mai 1085, Recueil d'actes inédits des ducs de Bretagne, publié par A. de la Borderie, p. 46).
2 Rainerus de Guisia totam terram quam babebat intra territoria que hic numerata sunt... que terra tota nemus erat cum omnibus aasentiis terre sue, Fusniacensi ecclesie perpetuo possidendam donavit ad terragium tercie décime garbe, post exceptam garbam messoris, et garbas istas du cet ecclesia usque ad villam que dicitur Saioi et de viciis (spicis?) viridibus terragium non habebit, sed de siceis tantum que ad grangiam ducentur.
Concessit etiam... terram omnino liberam, ad curtem construendam, ad mensuram et quant ita te m curtis de Fulcoriis et exitus ourtis omnino iiberos.
Preterea quoque omnem familiam curtis et operarios omnes intra territorium ejusdem curtis ab omni justicia sua Iiberos esse concessit. Concessum etiam est ab eodem R. quod tempore messis singulis annis ecclesia ei vel familie ejus si eum non invenerit ad Sainz mandabit quod servientem suum pro colligendo terragio mittat. Si autem servientem non misent ecclesia messem suam non ideo minus colliget...
Eustachius autem major prefate terre et omnes fratres sui, assensa sepedicti R., majoriam suam et quicquid in terra iila juris habebant quittum clamaruut ecclesie F. Ecclesia vero XIII modiatas predicte terre singulis annis se extirpaturam promisit... » (Cartul. de Foigny, H 61, MS. f° 57 v°-58).
3 « W. Gœtus boscum R. qui de feodo ejus erat, nobis monachis... concessit ad possidendum, ad excolendum, ad hospitandum. Nos vero monachi, pro defensione et protectione hospitum ipsius terre ,
Les combinaisons pouvaient varier, le résultat général ne variait guère. Il se traduisait par la formation de groupes ruraux dont les droits et les devoirs étaient fixes, connus, garantis par des traités en bonne et due forme. L'intérêt qu'avaient les principaux contractants à l'extension des défrichements et à l'accroissement de la population sédentaire assurait le respect du contrat. Les paysans ne risquaient plus de retomber dans le servage; ils s'acheminaient au contraire vers l'autonomie villageoise. En ce sens, il peut être vrai de dire que la liberté est sortie du fond des bois.
concessimus ei ut quicunque hospitum terram ilJam inhabitaverit, et terram illam cum carruca et bobus excoluerit, solvet ei , per singulos annos... sextarium avene et caponem et oummum; alii, tantum minam avene et caponem et nummura. Hoc vero facient per submonitionem et justiciam monacbi...
Concessimus etdomno W. quod, si ipse filiam suam, quam tamen de uxore sua habuerit, maritare voluerit, vel si castrum emerit, talliam in hospitibus terre illius facere ei licebit, per manum tamen prions S. Romani; simili modo et pro redemptione sua, si ipse captus fuerit. Item, si ipse in expeditione régis vel comitis, cum omni génie sua, ire voluerit, bomines terre illius , pro custodia corporis suÎ4 ducere poterit... A ceteris autem consuetudinibus , quas in terra sua vel bominum suorum ipse capere solet, omnino liberos et absolutos, sicut et cetera homines S. Pétri, eos esse concessit... » {Cart. de Saint-Pére de Chartres, p. 483-484).
a R. C... in villa que vulgo Govillum appellatur ad sinistram partem ecclesiae dédit S. Mart. de Campis terram ad hospitationem monachorum et ad hospitandos hospites quinquaginta domibus atque ortis sufficientem , et ab omni consuetudine solutam atque quietam. Subséquente igitur tempore ad dexteram partem ecclesiœ dédit eccl. S. Mart. bospites jam antea bospitatos et deinde quantoscumque monachi ejusdem ecclesiae in occupatione ville retinere possent, extra occupationem autem ville absque ejus licentia nullos ad hospitandum retinerent.
Dédit etiam furnum ipsius ville, retenta sibi solummodo in hoc subséquent! dono vicaria atque banneria, eo videlicet tenore ut rustici ejusdem ville quamdiu de illius terra satis baberent nullam aliam excolerent... Campi autem partem suam rustici usque Carnotum sibi défèrent » (Cartul. de Saint-Martin des Champs, f° 20).
Le mode de colonisation que je viens de décrire entre à ce point dans les mœurs que nous voyons les seigneurs finir par créer tout d'une pièce des villages dans leurs forêts domaniales.
Raynaud, évêque de Paris (992-1020), comte de Vendôme, 01s de Bouchard le Vieux, fait défricher une partie de la forêt de Gastine, y fait construire une église et un village, y établit un marché1. Le village s'appellera d'abord Ville rÉvèque, il s'appelle aujourd'hui Prunay, et compte plus d'un millier d'habitants1. D'autres groupes villageois naquirent autour de lui, Monthodon, Houssay, Villedieu3.
En Champagne, une forêt est extirpée et brûlée dans la seconde moitié de l'onzième siècle sur le domaine et par ordre du comte de Champagne Eudes II et de son oncle Thibaut. Le sol rendu fertile, un village, Villa Caroli, est bâti avec son église et ses dépendances. L'église fut cédée en l'an 1063 à l'abbaye de Chézy, le village prospéra, il est devenu, le village actuel de Charleville (Marne, canton de Montmirail) 4.
1 « Rainaldus episcopus Parisiacensis , fîlius Burc hardi vetuli, extirpare fecit de foreste qux dicitur Wastina, in qua ecclesiam edificavit, villamque construxit, quam Villam Episcopi nuncupavit, mercatumque institua, tenuit que eam totam quamdiu vixit dominicain... Post cujus mortem Fulco Andecavorum cornes honorera Vindocini in manum custodiendum recepit, deditque villam Episcopi totam sicut tenebat Hamelino... » (xie s., Cart. de Vendôme, MS. D- Housseau, II, n° 305).
1 Prunay, Loir-et-Cher, arrondissement de Vendôme, canton de Saint-Amand.
3 Cf. Art de vérifier les dates, II, 810.
4 « Tedbaldus cornes et Odo, nepos ejus, quadam silva exstirpata igneque cremala, terram prius squalentem et incultam frugiferam reddiderunt et fertilem, villamque inibi construentes que villa Caroli modo vocatur, ecclesia aliisque utilibus ampli ficaver uni. Porro... ecclesiam... cum decimis et omnibus sibi pertinentibus... ecclesie Caziacensi in usibus monachorum... condonaverunt » (1063, Moreau, 28, î° 12 r° et v°. Publié par M. d'Arbois de Jubainviile, Hist. des comtes de Champagne, I, p. 487, d'après le Gallia Christiana).
On verra de même au douzième siècle Suger fonder un village sur des terres désertes, à proximité de forêts, y installer soixante hôtes et en solliciter d'autres par l'appât des franchises dont il dote l^lieu1. 11 le qualifiera de ville neuve, villa nova. C'en est une en effet.*
L'expression est générique. Elle correspond dès le siècle précédent à une catégorie importante de villages, pépinière de villes futures. Elle appelle, à ce titre, un examen attentif.
1 « Apud Vallem Crisonis (Vaucresson) villam aedificavimus, ecclesiam et domum constituimus, et carruca terrain incultam dirumpi fecimus. Quœ quanti debeat constare, potius cognoscent qui eam ©dificare innitentur; eu m jam ibidem sint fere sexaginta hospites, et adhuc multi venire eligaot, si sit qui provideat. Erat enim locus ille quasi spelunca latronum, habens ultra duo miliaria deserti, omnjno ecclesiae nostrae iofructuosus, raptoribus et satellitibus propteraffînitatem nemorum aptus. Eapropter ibidem fratres nostros Deo deservire disposuimus, ut in cubilibus, in quibus prius dracones habit abant oriatur viror calami et junci » (Suger, De rébus in administratione sua gesiis, éd. Lecoy de la Marche, p. 464-165).
% — ... Ut quicumque in quadam villa nova quam aedificavimus quœ Val Cresson appel latur, manere voluerint , mensuram terrae, arpennum unum videlicet et quartam arpenti partem pro duodecim denariis census habeant, et ab omni tallia et exactoria consuetudine immunes existant. Ita ut ne de villa sua alicujus seu régis, seu principis, seu servientis B. Diooysii submonitione , nisi propria abbatis jussione in exercilum aut expeditionem et cum persona ipsius vel eu m priore si abbates defuerint, proGciant aut exeant, nec extra villam suam pro quolibet nisi pro abbate placitent. Et de arpenno terras B. D. ubicumque illud acceperint, quatuor nummos census et decimam nobis persolvant : nec quisquam terram eidem villae adjacentem , nisi in ea mansionarius fuerit excolendam suscipiat. Leges autem vulgales, quas plenas dicunt inter se, decem nummorum constituimus » (Charte de 1145, Suger, même édit., p. 360-361).