CHAPITRE X
coup d'oeil sur la condition de la population urbains1
Il ne faut pas que les chartes de franchise que nous avons croisées sur notre route — artificieux appâts semés par des seigneurs qui convoitent des sujets et des villes — nous fassent illusion sur la condition moyenne , normale, de la population urbaine.
Les châteaux dressés dans les villes antiques où souvent ils n'étaient qu'une transformation de la citadelle romaine ou d'une partie de la cité, et dans les villes plus modernes qui s'étaient assises autour d'eux, ces châteaux eurent sur le sort et la condition des bourgeois un effet analogue à celui que le donjon, planté au-dessus du pays ouvert, avait sur le sort des paysans. Ils servaient à la défense commune ; ils offraient aux citadins un abri relatif sous leurs murs, et à quelques-uns d'entre eux , en cas de guerre, un refuge dans leur enceinte; mais ils étaient en môme temps de terribles engins de despotisme. Grâce à eux, le seigneur tient les bourgeois à sa pleine merci2; il peut brûler leurs maisons ou les mettre à sac sans péril pour ses gens ni pour lui3.
1 Les détails circonstanciés trouveront leur place dans le livre VI de cet ouvrage.
2 « Paganus de Montedublelli , Normannis olim familiaris, amicitiam cum rege firmavit, et fortissimam quam apud Balaonem possidebat motam régi tradidit, per quam totum oppidum, adversariis subactum paruit. » (Orderic Vital, IV, p. 47).
3 C'est ainsi qu'au mois de juin 1099, les chevaliers qui gardaient pour le roi Guillaume le Roux le château du Mans brûlent la ville entière en faisant lancer sur elle par les balistes des charbons ar-
352 LIVRE m. — CHAPITRE X.
Toute résistance à l'arbitraire était vaine, toute tentative d'émancipation chimérique à moins qu'un conflit entre les divers seigneurs de la ville, leur besoin d'argent ou leur absence les empêchassent de tirer parti de la supériorité écrasante dont ils étaient armés. Même alors les bourgeois sont exposés au massacre et à la ruine sans espoir de liberté.
Observez les événements qui se déroulent à Amboise dans la seconde moitié du xie siècle, après 1060. Trois seigneurs se partagent la ville, sous la suzeraineté du comte d'Anjou : Sulpice I d'Amboise , Foulque de Torigny, Ernould, fils de Léon de Meung. Tous trois ont un château à l'intérieur des murs, le premier, la Tour de pierre avec ses dépendances1; le second, la Motte Fulcran; le dernier, le château ou palais (domicilium) du comte, avec la majeure partie de la ville2. A la mort de Geoffroy Marlel ,
dents, sans crainte des assauts que le comte du Maine Hélie de la Flèche et les bourgeois tentent de leur livrer : « Helias a gaudentibus urbanis in civitate susceptus est; sed omnibus Mis grave detrimeotum inde protinus exortum est. Gualterius enim, Ansgerii fllius, custos arcis, jussit fabris, quos secum habebat, operari, scoriam quoque candentem super tecta domorum a balistariis impetuose jactari... Sic nimius ignis accensus est; quo nimium praevalente, tota civilas combusta est. G. de Lusoriis et Gualterius, aliique satellites muaimenta diligenter servaverunt. Helias vero et sui frustra machinis et assultibus valde laboraverunt; sed contra inexpugnabiles munitiones nihil prœvaluerunt. » (Orderic Vital, IV, p. 57).
1 « Archembauldus B. et Supplicius B. Martini thesaurarius, ambo pernimium consuli fidèles, qui partem Ambaziaci oppidi jure hereditario possidebant. Isti domum defensibilem Ambazio habebant in loco ubi , post obi tu m fratris suis, thesaurarius arcem lapideam composent. » [Chron. de gestis consulum Andegav., Chroniques des comtes d'Anjou, p. 88-89;. « Supplicius Ambaziaco, in loco ubi domus prœd. fratris lignea eral, arcem lapideam... construxit... Cum turre Àmbaziae lapidea... etcum omnibus quœ jure turri appendebant... » (Gesta Ambaz. domin., Chroniques des comles d'Anjou, p. 169).
8 « Erant autem tune Ambaziae très optimates, quorum nullus alii credebat fore secundus nec erat, et quorum nullum servitium alter
Foulque de Torigny prend parti pour le comte Foulque Rechin, Ernould pour son compétiteur Geoffroi le Barbu, et Sulpice reste neutre. Foulque Rechin, ayant eu le dessus, dépossède Ernould de son château et cherche à s'emparer de la Tour de pierre. La ville se trouve partagée ainsi en deux camps ennemis appuyés sur deux forteresses rivales. C'était la guerre féodale dans toute sa sauvagerie, et les bourgeois ne pouvaient y jouer que le rôle de victimes. Ce rôle leur échut, en effet. La ville entière fut brûlée par les deux partis en présence1.
Est-il étonnant dès lors que le principal effort des communes naissantes se soit tourné contre le château? Le détruire est le premier but à atteindre, c'est la condition préalable de l'affranchissement collectif.
Chacun sait la grande place que le Castillon tient dans l'histoire delà commune d'Amiens8, et dans l'histoire de
alteri debebat , babentes sioguli domos defensibiles : Supplicius dominus turris lapideae; et Fulcoius de Torinaeio, quem cornes Martellu6 primus ibi hereditaverat , qui dominus domus quae mota Fuicoii dicebatur erat; tertius erat Eroulfus filius Leonii de Magduno, eustos domus consulis quae vocatur Domicilium , ad eu jus jus pare major Àmbaziensis castri pertinebat. Fulco cornes, pater Martelli, Leonio de M. in feodo custodiam Domicilii... olim donaverat. » (Gesta Ambaz. Domin., Chroniques des comtes d'Anjou, p. 175).
1 « Munierant (Supplicius Lisoiusque) Ambaziaco arcem suam et aie sœpe in ipso oppido inter utriusque partis homines vulneratioque et occisio nimiaerat. » (Ibid., p. 177).
« Fulco Richin, exercitu suo congregato, arcem Ambazii expugnare adorsus est. Intravit au te m cornes juxta Domicilium suum in oppido, inde balistarii et sagitarii spiculaillis de arce dirigebant; ab arcevero pila et sagittas immensosque lapides jactabant... Major pars exercitus, quae in foro juxta ecclesiam S. Dionisii relicta erat, impetuose in burgum ruebant... igoemque copiosum jacientes omnia ioceodebant. Mi de turre omnimodis eos impuguabaot... ignem non cessant jacere, donec ab utrisque totum oppidum succensum, ipsaque ecclesia S. Marias cremata est. » Gesta Ambaz. domin., Chroniques des comtes d'Anjou , p. 178).
' Cf. Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France, lettre 19.
F. — Tome II. 23
la commune du Mans le château où Geoffroi de Mayenne s'était retranché1. Dans les deux cas, sitôt pris, le château fut détruit ou démantelé par les bourgeois exaspérés du mal qu'ils avaient souffert et anxieux d'en prévenir le retour8.
Individuellement, les bourgeois, à mesure qu'ils s'enrichissent et s'élèvent, imitent les seigneurs, petits et grands , en construisant des maisons fortes qui leur permettent de braver la colère ou de se garer des exactions de leur maître8. Le fait se généralise quand la commune triomphe4; il persiste même quand elle succombe. AVezelay, au xne siècle, les principaux conjurés s'empresse-
i « Gaufridus in quamdam arcem civitatis, quae juxta matrem Ecclesiam sita erat, eu m octoginta fere militibus ingressus, cœpit hostiliteragere et in perniciem civium totis nisibus anhelare... de munitione egressi, vicum qui S. Vincentii vel S. Audoeni dicitur nocturno incendio cooeremaruot. Cumque duas turriculas eidem arci proximas et quasdam domos illis adhérentes ad suum praesidium occupassent, etc.. » (Gesta Pontif. Cenoman., D. Bouquet, XII, p. 540 E).
9 « Tandem necessilate coacti , sese et munitionem Fulconi Comiti tradiderunt. Cives au te m ira commoti, ac sibi in futurum praecaventes, interiorem partem ejusdem munitionis muro civitatis coaequaverunt, exteriores parietes ad urbis praesidium integros relinquentes. » (Op. cit., D. Bouquet, XII, p. 541 A).
3 Cf. suprà, p. 288-289.
Dans une lettre écrite Tan 1179, l'archevêque de Reims, Guillaume aux blanches mains, reproche aux bourgeois de Gand de s'être rebellés contre leur seigneur le comte de Flandre et d'avoir usurpé sur ses droits, grâce à leurs grandes richesses et à leurs maisons fortifiées équivalant à des châteaux ou à des tours : « Multitudo civium propter arridentem sibi divitiarum abundantiam et arces domorum cum turribus xquipollere videbantur, ultimum modum superbiens Domino suo rebellis, contumax et insolens facta est, ut non solura in regimine scholarum transferendo, verum etiam in aliis plerisque jurisdictionem sibi et dominium comitis usuparet. » (Miraeus, Opéra diplom.y II, p. 974).
4 « Keure de Gand de 1192, art. 4 : « Spectat etiam ad liber ta te m eorum, oppidum suum mûris, val lis et quacumque voluerint munitione, ad libitum suum firmare, sic et proprias domos. » (Warnkœnig, Flândr. Staats. u. Rechtsg. II, 1, Cartul. de Gand, p. 13-14).
ront de convertir leurs maisons en petites forteresses, et l'un d'eux, le changeur Simon, fera élever une tour contiguë à la sienne. Malgré la défaite de la commune et la sentence du roi ordonnant de démolir ces châtelets bourgeois, il faudra recourir à la vive force pour les jeter à bas1.
Le monastère est trop souvent, comme le châtelain, un maîlre tyrannique parce qu'il est omnipotent. Habitants du bourg, à plus forte raison habitants de Y atrium*, paient cher la sécurité qui leur est promise et les avantages pécuniaires que rétablissement d'un marché et le concours d'étrangers leur procurent. Ils les paient de leur liberté. Ils sont obligés de subir toutes les conventions qu'on leur
1 « Dictum est ex sententia régis ut conspirationem et mutuam confœderationem quam fecerant, quoquo pacto fecissent penitus abjurareot... munitiones et antemuralia domorum dato termino ad festum usque S. Aodreae diruerent.
« Peraclis autem Dom. nativ. Kalendis vocavit eos abbas, monuilque ut juzta compositionem pacis quod necdum fecerant perficerent, de diruendis munitionibus domorum... Mittebantur autem fréquenter abbati epislolœ precatoriae a principibus regioois, maxime pro Simone... parceret domui illius, quœ utique causa erat et initium malorum. Unde et ipse impius Simon... suadentem abbatem ut praecipitaret quod malè œdiûcaverat contemsit addiditque contumeliam contemptui et œdificavit propugnacula et munitionem incceptœ turris : » (Adde p. 533, col. 2 : « egressi sunt quidam de fratribus armât» cum pueris juventutis et fregerunt tabulam impii Simonis et vestibulum domûs ipsius quœ contra jus ob contumeliam contradicentium Fratrum œdifîcaverat, et de conspiratione factionis confisus hactenus contra votum Ecclesi© obtinuerat).
Abbas .. accersivit agrestem multitudinem de possessionibus monasterii et misit eos et quosdam de fratribus in domum impii Simonis, praecipitaveruntque funditus antemuralia ipsius, propugnacula et turrim, sedente ipso Simone ad ignem in ipsa domo, cum uxore et li-
beris suis. Quod videntes cseteri timuerunt valde, dederuntque
obsidcs pro evertendis munitionibus infra constitutum tempus. » (Hugues de Poitiers. Hist. de Vézelay, Dachery, Spicilegium, II, p. 534, col. 2; 535, col. i).
2 Voici un règlement pour les hommes établis à demeure dans un atrium :
dicte, de payer tous les droits qu'on exige d'eux. Le couvent ne dispose-t-il pas d'une arme offensive et défensive aussi redoutable, plus redoutable encore que le château, l'excommunication appuyée sur la puissance spirituelle et temporelle de l'Eglise tout entière?
Un fait demeure donc constant : L'arbitraire était à la base des relations entre la population urbaine et les seigneurs tant ecclésiastiques que laïques. Leur toute-puissance l'engendrait. Et voilà, en effet, ce que confirme la définition tant citée de la commune par Guibert de Nogent1.
La résistance collective des habitants d'une ville et leur organisation corporative était plus faible à propor-
« Ego frater Hugo... assensu et consilio f rat ru m nostrorum, intra ambitum atrii quod a meridiana plaga ecclesiam B1 Amandi cingit quibusdam hominibus nostris mansiones XL pedum spatio porrectas habere concessions, sub ea conditions ut manentes in eis censum sibi assignatum atque prescriptum singulis annis in festivitate Sancti Remigii custodi ecclesie persolvant.
Porro quando quovis manentium decedente redimenda erit decedenlis mansio, singulis denariis qui pro censu solvuntur XII denarii ad redenptionem supputabuntur, et ita nec quisque addetur nec minuetur.
Investituras quae fîeri soient in redenptione aut venditione sive emptione nichilominus eraendationes pro forisfactis intra atrium cornmissis solus ecclesie custos habebit; prepositus vero monasterii sive ministerialis ville nichil inde sibi vendicabit.
Statutum est eliam et firma ratione sancitum ut in ea mansionum parte que ecclesiam respicit et muro conjungitur nec appenditia muro inherentia faciant, neque egressum vei exitum aut quanlibet fenestram faciant, nisi forte ad hoc ut si nécessitas ingruerit utensilia domus versus ecclesiam intra atrium ultra mu ru m proiciant. Sordes vero sive quisquilias domorum nequaquam aliquociens ibidem proicient. » [Cartul. de Saint- Arnaud , MS. I, fos 97-98, xi-xue s.).
1 « Sic se habet ut cap i te censi omnes solitum servitutis debitum dominis semel in anno solvant, et si quid contra jura deliquerint» pensione legali emendent. Cœterae censuum exactiones, quae servis infligi soient, omnimodis vacent. » [De vitd sud, III, cap. 7; M igné, t. 156, col. 922).
tion de leur état de dispersion. Dépendant de seigneurs différents, leur condition, leurs intérêts se trouvaient séparés ou divergents, leurs points de contact rares ou plus propres à provoquer la division qu'à cimenter l'entente. Vassaux, bourgeois ou hommes de corps, du comte, du viguier, du châtelain, de l'évêque, de l'abbé, de tel seigneur particulier, se solidarisent avec leur maître plus facilement qu'avec leurs voisins, sujets d'un autre seigneur.
Chacune de ces classes d'hommes, au sein de chaque seigneurie, avait, elle aussi, sa condition, ses intérêts, et, à certains égards, sa représentation distincte. Prenez tel bourg, le bourg franc d'un immuniste, par exemple, vous y trouverez des chevaliers, des clercs, des hommes libres, des artisans, des hommes de corps, des serfs proprement dits. Non seulement chaque catégorie de ces habitants est soumise à des obligations personnelles ou réelles qui lui sont propres, mais en outre, suivant l'usage du moyen âge et dans l'intérêt même de son pouvoir, le seigneur la juge ou la consulte à part. Les chevaliers sont jugés par des chevaliers présidés par le seigneur ou son locum tenens, les clercs par leur supérieur ecclésiastique assisté de clercs, les hommes libres par des échevins ou des juges pris parmi eux ou traditionnellement dans les mêmes familles et présidés parle viguier; de même le villicus ou maire rend la justice aux tenanciers et aux hôtes avec l'assistance de leurs pairs. S'agit-il d'une opération militaire ou d'une mesure de défense, le seigneur appellera au conseil les chevaliers, d'intérêts temporels ou spirituels de TÉglise les clercs; de questions de viabilité, d'impôts, de marché, de travaux de fortification, il prendra l'avis des bourgeois libres ou des échevins; naît-il des difficultés sur le mode de perception ou l'assiette de redevances coutumières, il consultera les principaux habitants qui y sont assujettis1.
Les divers groupes de population relevant d'un même
1 Tel est l'un des objets des trois plaids périodiques.
seigneur sont, du reste, loin d'être compacts. La personnalité l'emporte sur la territorialité. Dans tel quartier ou tel bourg de Tévêque habitent des hommes nombreux appartenant au comte, au vicomte, au châtelain. Parfois le bourgeois a trois ou quatre maîtres auxquels il doit des services, d'autres fois il est affranchi de toute obligation envers le seigneur du lieu; il est cédé, donné ou vendu à un seigneur étranger1.
Fixez les yeux sur cette disparité et cette incohérence, vous jugerez d'un seul coup d'œil à quel point les partisans d'une prétendue persistance du régime municipal romain ont peu connu les conditions vraies où vivaient les habitants des bourgs et des villes du moyen âge.
1 A la fin du xi° siècle, le seigneur de Breteuil , Guillaume, fils de Guillaume FitzOsberne, donne à l'abbaye de Saint-Evroul un de ses bourgeois de Breteuil (1071-1103). (Orderic Vital, II, p. 406).
En 1050, Guillaume Giroie, fils de Guillaume, donne à la môme abbaye un bourgeois à Montreuil l'Argillé (op. cit., II, p. 37); en 1079, Baudri de Guitri lui en donne un autre de Dieppe. (Jbid., III, p. 38).
De 1087 à 1106, le petit-fils de Richard, fondateur d'Auffay, cède six bourgeois de cette ville à l'abbé de Saint-Evroul , en retenant sur eux la semonce du service général dû au duc de Normandie. (Ibid., III, p. 39-40).
Quatre bourgeois sont cédés libres de droits à l'abbaye de Redon par Payen, fils de Droaloi. L'abbaye les choisira à son gré dans le bourg de Sainte-Marie-de-Frossay, et elle possédera de même en pleine franchise les hommes qu'elle pourra y amener du dehors : « Ut ipsi mooachi habeant burgenses quatuor, quos potius ele gèrent in burgo S. Maris, immunes tocius servicii et debiti. Eadem libertate fruantur in burgo praedicto omnes illi quos monachi non de illa sed de extranea parrochia poterint ibi adducere. » (Vers 1070, Cartul. de Redon, p. 270).
L'an 1121, le vicomte de Nîmes et de Béziers, Bernard Aton, donne en dot à sa fille Ermessinde un bourgeois et un juif de Béziers, tous deux avec leurs possessions : « i judeum et i burgensem in Bi ter ri s, burgensem Raimundum Duranti, judeum Benjamin, ambos cum tenezonibus eorum et successores eorum in eisdem et cum eisdem tenezonibus. » (Hist. du Languedoc, V, col. 895).
Ces exemples doivent suffire.