LA NAISSANCE DE LA FÉODALITÉ
La féodalité, ai-je dit dans l'introduction de cet ouvrage, a mis plus de deux siècles à s'établir. Elle n'a atteint sa constitution définitive qu'au moment où elle allait être battue en brèche par la royauté1, et je me suis engagé à décrire les phases nombreuses par lesquelles ce régime a passé avant d'atteindre sa forme définitive2.
Assister à cette lente élaboration, distinguer clairement ses périodes successives, montrer qu'elle s'achève quand la constitution de grandes seigneuries prépare la restauration de l'Etat, c'est ce que je voudrais -tenter à larges traits, en réservant pour le livre suivant l'étude détaillée des divers rouages juridiques qui composent le mécanisme féodal.
Cette méthode, je le remarque, rompt en visière à l'idée que l'on s'est faite jusqu'ici de la féodalité. Pour tous les historiens, en effet, le contrat de fief tel que je l'ai déjà défini sommairement, — la concession de terre en échange de service militaire et d'autres obligations précises, — était tout constitué et répandu partout dès le neuvième ou au plus tard dès le dixième siècle8. La con-
1 T. I, p. il.
3 J'ai moi-même été entraîné par cette opinion quand j'ai écrit qu'à partir de la fin du ix« siècle la recommandation et le bénéfice sont indissolublement unis (T. I, p. 129). Il est vrai que je n'entendais pas seulement par bénéfice une concession de terre, mais une libéralité quelconque. Néanmoins j'ai eu le tort de ne pas insister sur ce fait capital que dans le cas si fréquent où la libéralité consistait
troverse roule alors tout entière autour de ce point : comment cette prédominance du lien foncier sur le lien personnel s'est-elle accomplie? Aux yeux de la plupart c'est par une évolution graduelle et logique du compagnonnage germain ; aux yeux de quelques-uns, c'est par l'adaptation des institutions romaines à un état de choses nouveau. La dernière opinion a été soutenue récemment avec une grande vigueur par M. Fustel de Coulanges1. Comme elle nie tout rapport de filiation entre le fief et le compagnonnage, elle met d'autant plus crûment en lumière le contraste qu'on croit avoir existé entre celui-ci et la féodalité des xe et xie siècles et elle sera dès lors pour nous le meilleur repoussoir.
Voici les différences fondamentales que M. Fustel relève2. Je me servirai, en général , de ses propres expressions :
1° Pour le vassal le don du fief (l'investiture) précède l'hommage. Pour le compagnon les a présents » ne viennent qu'après, longtemps après, quand le chef peut et veut en faire et dans la mesure où il le veut et le peut.
2° La concession du sol en bénéfice ou en fief est l'élément essentiel, principal, nécessaire, de toute féodalité. La concession bénéficiale de la terre était inconnue en Germanie.
3° Le fief ou bénéfice est une concession temporaire, conditionnelle, et qui ne porte que sur un usufruit. Il n'est plus un don. Le compagnon acquiert la toute propriété des « présents». Ceux-ci constituent un don.
4° Le serment féodal n'entraîne pas un dévouement com-
dans l'entretien, la solde, la part du butin, etc., la recommandation ou clientèle primitive subsistait dans son plein, et que, d'autre pari, si le bénéfice suppose la recommandation, l'inverse n'est pas vrai.
1 Les oriyines du système féodal. Le bénéfice et te patronat, Paris ,
s Op. cit., p. 25-27.