LA FORCE ET LE DROIT
Le spectacle que nous venons d'avoir sous les yeux se résume, malgré la multiplicité de ses aspects, en un déchaînement des forces individuelles. Force offensive, force protectrice ne servent plus que l'intérêt privé. La violence appelle la protection , mais la protection , à son tour, engendre la violence. C'est un cercle vicieux qui semble sans issue.
La force, en effet, n'a jamais été et ne sera jamais un principe de gouvernement des sociétés humaines. Même quand elle est au service de l'intérêt public, même pour remplir le rôle auquel elle semble le plus propre, le rôle tutélaire, elle est insuffisante en soi.
Est-ce donc la force qui maintient l'harmonie dans nos sociétés modernes? Qui ne voit qu'elle n'intervient qu'à titre exceptionnel et pour prêter son appui à un autre élément singulièrement plus vivace, le seul fécond, la source véritable de l'ordre, j'entends le respect de la loi? Supposez un instant ce respect disparu, où sera la force publique capable d'y suppléer? Doublerez-vous chaque citoyen d'un gendarme? et cette doublure, où la prendrez-vous ?
On peut dégager ainsi la cause première du mal dont souffrait la société française au x" et au xi® siècle, de l'anarchie à laquelle elle était en proie. — Quel respect de la loi attendre ou espérer quand la loi n'est que l'expression de la force et que celle-ci ne profite qu'à son détenteur? Chacun ne devait-il pas chercher à se faire sa loi à lui-même, et à l'imposer violemment aux autres?
Mais nous n'avons observé ainsi que le côté en quelque sorte matériel de la société. Ce respect de la loi que la force livrée à elle-même ne pouvait que détruire , la spiritualité humaine allait le faire revivre. Pendant que la société se dissout par la force matérielle , elle se reconstitue par la force morale.
L'honneur militaire et chevaleresque crée la soumission à la loi féodale et la protection désintéressée des faibles. La morale évangéUque éveille et développe le sentiment du juste. L'esprit de solidarité se forme dans les villes et s'incorpore dans les chartes communales. C'est l'intérêt de tous enfin que la royauté se donne la mission de poursuivre et de sauver. Comment le peuple ne serait-il pas son auxiliaire en une telle entreprise, comment ne lui fournirait-il pas des sujets tout prêts à accepter sa loi?
Loi féodale, loi religieuse, loi communale, se fondront dans la loi royale, car elle est le symbole même de Tunité sociale et de l'unité nationale, car elle est l'expression, ou doit l'être, de l'intérêt public.
Et ainsi , après avoir vu la force remettre au creuset les institutions des âges antérieurs, traditions celtiques, lois et mœurs romaines, coutumes et lois franques, après l'avoir vu décomposer la société en ses éléments simples, nous verrons ^ ces éléments se rejoindre et se grouper autour de centres d'attraction nouveaux , suivant des formes et des combinaisons nouvelles, pour donner naissance aux institutions qui ont fait notre pays dans le passé, et qui nous ont légué, avec le souci grandissant de la liberté et du bien-être de tous, l'ardent amour de la patrie française.
^ Les livres suivants de cet ouvrage exposent la reconstitution de la société et retracent le tableau de la France au xi° siècle.
Introduction 1
Sources manuscrites et imprimées 25
l» Cartulaires et polyptyques :