CHAPITRE VIII
porter de la nourriture. Elle finit par le chasser hors de son domaine et l'oblige à errer à l'aventure. La famille naturelle du malheureux lépreux ne le traite pas mieux. Ses frères auxquels il va demander asile le repoussent sans pitié. Mais il arrive à Riviers dont Amile est le seigneur. Si défiguré qu'il soit par la hideuse maladie, si redoutable que soit la contagion, Amile le reconnaît, l'accueille, l'embrasse, l'entoure des soins les plus délicats, les plus tendres.
Il se désespère seulement de ne pouvoir le guérir, car le mal ne cesse d'empirer. Enfin, un nouvel ange apparaît au lépreux; il lui indique un remède : que son compagnon consente à le baigner dans le sang de ses deux fils, et il sera guéri. — N'est-ce pas un emblème barbare de cette communauté du sang que le compagnonnage devait établir et qui se manifestait dans les rites primitifs par le sang versé et bu?
Le moyen est si atroce qu'Ami garde le silence. Un jour pourtant que son compagnon le voyant pleurer se déclare prêt à tout lui sacrifier, jusqu'à sa femme et ses enfants :
« Se riens savoie en cest siècle vivant , Qui voz poist faire assouaigement , Se g'en dévoie, quanques a moi apant, Vendre engaigier ou livrer a torment Nés mes douz riz certez ou Belissant , Si le feroiie , gel voz di et créant. »
(v. 2837 suiv.)
il lui laisse entrevoir qu'il y aurait un remède, tout en se refusant à le faire connaître. Amile le conjure par la foi qu'il lui doit de le lui révéler et Ami enfin s'y décide.
L'épreuve est terrible. Amile s'y soumet jusqu'au bout. Heureusement qu'un miracle rend à la vie les deux fils qu'il a sacrifiés pour sauver son compagnon.
Ami guéri rentre dans son domaine et pardonne à sa femme, puis les deux compagnons vont en pèlerinage à Jérusalem et, au retour, meurent ensemble à Mortain. La
LE COMPAGNONNAGE PARFAIT. 489
chanson d'Ogier nous les montre succombant d'un même coup, d'un coup de l'implacable Ogier. On enterre leurs corps à un arpent de distance : ils se rejoignent miraculeusement1.
Voilà le compagnonnage idéal dans toute son énergie et dans toute sa pureté. Les compagnons ne font qu'un corps et une âme. Type parfait que la Action poétique a animé et personnifié, mais qu'elle n'a pas créé.
La réalité, sans doute, était souvent loin de l'idéal. Elle s'en éloigna de plus en plus à mesure que la féodalité proprement dite prit le dessus par la formation des grandes seigneuries et l'enchevêtrement des petites, à mesure aussi que la chevalerie s'en détacha comme une institution distincte. Le compagnonnage ne survécut guère que comme un moyen offert à des chevaliers d'associer leur fortune et de se soutenir mutuellement. Il devint la fraternité d'armes. Pourtant, fait bien digne d'attention, bien propre à montrer toute la vitalité qu'il recelait dans son sein, même alors, il retint les traits caractéristiques des âges primitifs. Lisez, au xive siècle, le pacte de fraternité conclu entre deux vaillants hommes de guerre, qui furent l'un et l'autre connétables de France, entre Duguesclin et Olivier Clisson2, et vous entendrez l'écho à peine affaibli de ce compagnon-
1 Chevalerie Ogier, v. 5943 suiv.:
« Tôt premerain ont enfoy Amile , En sus de lui conte Amis enfoïrent Près d'un arpent , Testore le devise ; Mais tes vertus i fist Dex nostre Sire , Que tôt ensanlle assanlèrent et revinrent. »
2 a Sçavoir faisons que pour nourrir boune paix et amour perpétuellement entre nous et nos hoirs,... voulons estre alliez et nous alions à tousjours à vous... contre tous ceulx qui pevent vivre et mourir, exceptez le roi de France, etc.. et vous promettons aidier et conforter de tout nostre povoir... Item voulons et consentons que de tous et quelconques proufitz etdroitz qui nous pourront venir et échoir dore en avant... vous aiez la moitié entièrement... Item garderons vostre corps à nostre pooir, comme nostre frère... Toutes lesquelles
nage, aux origines si anciennes, aux manifestations si multiples, dont j'ai demandé à nos chansons de geste la vivante et fidèle image.
choses... jurons sur les saintz Evangiles de Dieu corporellement touchiez par nous et chacun de nous, et par les foys et sermens de nos corps bailliez l'un à l'autre... » (Voyez le texte entier dans Ducange, XXIe Dissertât, sur Joinville.)