CHAPITRE VIII
LE COMPAGNONNAGE PARFAIT
Je voudrais montrer encore le compagnonnage porté à sa suprême puissance, en analysant le type le plus complet dans lequel il s'est incarné, le type d'Ami et Amile1.
Ami et Amile ne sont pas parents, mais ils sont prédestinés à l'être fictivement. C'est par la volonté divine qu'ils le seront. De même que l'homme ne choisit pas ses parents naturels, de même ici le compagnon ne choisit pas son compagnon :
« Huimais orrez de II bons compaingnons , Ce est d'Amile et d'Amis le baron...
Ansoiz qu'Amiles et Amis fussent ne , Si ot uns angres de par deu devise La compaingnie par moult grant loiauté. »
(v. 11 suiv.)
Ils sont plus que des frères fictifs, ils sont des jumeaux fictifs, et par la coïncidence exacte de leur naissance et de leur baptême, et par leur ressemblance si parfaite qu'il est impossible de les distinguer, même les voyant côte à côte.
« En une nuit furent il engendre »
« Et en un jor furent ne li baron »
(( Et en un jor baptizie et levé »
1 Amis et Amiles, éd. Konrad Hofmann (Erlangen, 1882;.
ce II s'entresamblent de venir de l'aler
Et de la bouche et dou vis et dou nés, etc. »
ce Tant s'entresamblent de vis et de menton Dou contenir del nés de la raison , Que les douz contes ne desseverroit hom, Qui est Amiles ne Amis li baron. y>
Le père d'Ami est seigneur de Clermont en Auvergne, le père d'Amile réside en Berry, à Bourges. C'est à grande ^ distance que les deux enfants sont ainsi élevés, mais dès; qu'ils arrivent à l'âge d'être armés chevaliers, ils éprouvent un besoin irrésistible de se rejoindre. Ami part et se rend à Bourges, mais Amile est parti de son côté pour chercher Ami. Ils parcourent, en quête l'un de l'autre, l'Italie et la France, et ce n'est qu'après une pérégrination de sept ans qu'ils finissent par se rencontrer.
Aussitôt se conclut, se noue, ou plutôt se consacre et se renouvelle la compagnie à laquelle ils étaient prédestinés. Ils échangent leur foi, ils se lient à jamais.
ce II s'entrafient compaingnie nouvelle. »
Voici les deux jeunes gens à la cour de Charlemagne. Ils y ont fait des actions d'éclat, ils se sont acquis l'affection de l'empereur et ses bonnes grâces. Par là ils ont excité la jalousie du traître légendaire Hardré, de la lignée de Ganelon. Hardré veut les séparer et en même temps les attirer à lui pour mieux les perdre. Il offre une somme d'argent considérable, mille onces , à l'un d'eux , à Amile, et il fait épouser sa sœur Lubias à Ami, qui devient ainsi seigneur de Blaive.
Au moment où les deux amis doivent se quitter nous voyons le compagnon intervenir dans tous les actes de la vie de son compagnon, le conseiller, le guider, lui dicter sa conduite.
LE COMPAGNONNAGE PARFAIT
Ami fait promettre à Amile qu'il ne liera pas compagnie avec Hardré. Il lui donne des conseils d'ordre plus délicat : il le met en garde contre les séductions de Belissant, la fille de Charlemagne. Ses craintes n'étaient pas chimériques, car Belissant s'introduit de nuit dans la chambre d'Amile, à son insu. Hardré guettait l'occasion. II dénonce Amile à Charlemagne comme ayant déshonoré sa fille. Un combat judiciaire est décidé. Amile obtient seulement un délai dont il profite pour se rendre auprès d'Ami lui confier son malheur. Il n'ose pas, en effet, affronter lui-même le combat judiciaire, il craint de commettre un parjure en affirmant sous serment que Belissant n'a pas été de nuit dans sa chambre, et par suite d'être vaincu. Ami le console puis décide de prendre sa place. On ne le reconnaîtra pas, et il ne prêtera pas de faux serment. Amile, de son côté, ira le remplacer auprès de sa femme Lubias qui ne le reconnaîtra pas davantage. La loyauté de l'un égalera le dévouement de l'autre. Amile mettra une épée nue entre Lubias et lui, quand il partagera son lit.
Cependant Ami se rend à la cour de Charlemagne où l'on croit voir revenir Amile. Il combat, il vainc Hardré, Charlemagne ravi donne au vainqueur sa fille Belissant dont il a sauvé l'honneur. 0 cruel embarras! Ami n'est qu'un pseudo-Amile, et un pseudo-célibataire. Comment pourra-t-il se marier une seconde fois sans encourir les foudres de l'Église, ou prêter le serment de fiançailles sans se rendre parjure? Le preux espère s'en tirer par une restriction mentale, en jurant, dans son for intérieur, au nom de son compagnon. Mais, sa subtilité ne trouve pas grâce devant Dieu. Un ange lui annonce qu'il n'en a pas moins commis un parjure et qu'il en sera puni. A peine, en effet, a-t-il repris sa place auprès de sa femme qu'il est frappé de la lèpre.
Lubias, épouse indigne, digne sœur de Hardré, l'abandonne, veut être séparée de lui, le relègue dans une cellule où il mourrait de faim si son fils n'allait en cachette lui