LIVRE III. TROISIÈME PARTIE
compagnon, au seigneur et au roi, à la patrie et à Dieu, la protection de la femme, du petit et de l'humble, la libéralité, l'exacte justice, devinrent, célébrés par les trouvères , le point de mire de tous ceux qui ambitionnaient la louange publique.
C'est par cette voie qu'a dû s'exercer l'action profonde des traditions germaniques ou normandes, celtiques même peut-être, incrustées en d'anciens chants que chaque génération adaptait à son milieu; c'est par elle aussi que les Arabes ont pu influer sur le développement de la chevalerie dès avant les croisades. Les rapports entre Francs et Sarrazins étaient trop fréquents, les invasions sarrazines trop étendues et dans le midi trop prolongées, trop grand le nombre des hommes retenus prisonniers en Espagne pendant d'interminables années1, pour que les vieux chants arabes qui, glorifiant l'indépendance et le courage individuels, le respect de la foi jurée, le cavalier et le cheval, la lance et Tépée, correspondaient si bien aux côtés saillants de la société féodale2 ne fussent pas mis à contribution,
1 Aux nombreux témoignages des chansons de geste et des chroniques, on peut joindre cet émouvant récit d'une charte du xe siècle : « Habuimus olim unum hœredem masculini generis nomine Sisinniura. Ipsum per manus paganorum perdidimus qui ductus est ad Ispanias, ibidem commoratus est per VII annorum tempora. Nos vero ejus genitores intérim non cessavimus orare in jejuniis et elemosinis pro filio nostro et omni ebdomada revoluta in sabbalo vigilantes ante altare S. Mariœ et S. Castoris eramus. Apparuit autem Domini virtus et misericordia quia post fînem annorum prœd. eramus vigilantes...., et
ecce de repente in prima noctis vigilia venit filius ferens qua vincu-
latus fuerat tôt annorum tempora, dicens, recognosce pater fiiium tuum quem genuisti et tu mater quem triennio ablactasti, ecce adsum cum sanitate mentis et corporis. Quo viso fit gaudium magnum genitoribus et omni populo et civibus et omnes unanimes effecti Deo reddebantgratias. » (925-965, Cart. d'Apt, MS. fos 4 v°-5 r°.)
2 Dans le grand roman arabe (VAntar, dont l'action se passe au vie siècle de notre ère , et dont les principaux matériaux sont au moins contemporains de Charlemagne, la concordance que je signale est frappante. Voyez par exemple cet adoubement de cavalier : « De
LA CHEVALERIE
pour qu'il ne passât pas dans l'idéal poétique de nos trouvères un souffle de la générosité des libres enfants du désert arabique.
L'élévation, l'épuration des mœurs et des sentiments par la poésie héroïque n'était toutefois qu'une ébauche. Elle ne pouvait faire de la chevalerie une institution. II fallut plus, il fallut la grande poussée religieuse qui fît des guerriers français des chevaliers de Dieu1, qui amena ou accomplit, suivant l'heureuse expression d'un brillant érudit, la formation du mode chrétien de la chevalerie2. Il fallut surtout aussi que la chevalerie se détachât de la féodalité. Cette séparation s'effectua le jour où l'organisation du clan eut fait place à l'organisation foncière. Alors l'adoubement ne fut plus une adoption, une entrée dans les liens les plus étroits de la vassalité. Il se réduisit à un parrainage honoriGque. Il continua seulement à produire cet esprit de corps, cet esprit de fraternité qui résultait jadis, à la fois, de l'exercice d'une même profession , la plus haute de toutes, et du lien de compagnonnage unissant tous les vassaux d'un même seigneur. Cet esprit de corps et de
retour aux tentes, le roi revêtit Autar d'un khila (tunique ou pelisse) brodé d'or, le ceignit d'un sabre à lame rayée et lui fît amener un de ses plus nobles coursiers. — « Dorénavant, dit-il, qu'il suive nos guerriers dans les rhazzias. » (Les aventures d'Antar, trad. par Marcel Devic. Paris, 1878, p. 42;. Voyez aussi cette entrée dans le compagnonnage : a A compter de ce jour, je te reconnais pour mon cousin et tu fais partie de ma famille. Vous tous qui connaissez ma noblesse, sachez qu'Antar la partage avec mes fils; il est mon compagnon, mon ami, mon cousin. » (ïbid.y p. 129). — L'armure de fer et la cotte de mailles (p. 2, 33, 121, 300), la lance et le gonfanon (p. 2, 3, 241), la personnification du cheval (p. 59) et de l'épée (p. 99-101; s'offrent à nous comme dans les chansons de geste.
1 Supra, p. 523, note i. — Dans la chanson d'Antioche les croisés sont appelés « li Jhesu-chevalier. »
« Cil qui Dame Dieu servent de loial cuer entier. »
[Ch. d'Antioche, ch. 7, v. 294, v. 311, 11, p. 153.)
2 Léon Gautier, La chevalerie, p. 273.