LIVRE III. TROISIÈME PARTIE
Si le chevalier est en même temps seigneur, s'il a des compagnons de tout rang sous ses ordres, il doit, sous peine d'être abandonné par eux et honni de ses pairs comme lâche, les protéger et les défendre. Son devoir est un point d'honneur1. À son tour, ce point d'honneur s'étend par la grosse jactance qu'à l'égal des guerriers d'Homère les héros de nos chansons de geste étalent en rodomontades et en coups d'audace et de témérité. Faire tort à un protégé c'est faire outrage au protecteur. Se faire le champion de tous les faibles, c'est donc donner la preuve la plus éclatante qu'on ne craint nul rival, puisqu'il faudra lutter à chaque instant contre tout venant. La magnanimité put sortir ainsi d'un enivrement d'orgueil, d'une exubérance de force et de personnalité2.
Mais ce fut surtout la fidélité due au seigneur et les devoirs à remplir auprès de sa personne qui aidèrent à la naissance d'un idéal chevaleresque. Le dévouement, l'abnégation, la loyauté sortirent par un élargissement graduel de la vassalité; une certaine sociabilité, une certaine délicatesse de sentiments, la courtoisie en un mot, du séjour périodique à la cour du seigneur. Mériter l'approbation
1 Le même fait se retrouve chez les Arabes. Chez eux aussi la protection des faibles repose sur la foi jurée, sur une sorte d'adoption (Quatremère, Mémoire sur les asiles chez les Arabes, Mémoires de VAcad. des inscriptions, t. XV, 2e partie (j 845), p. 326, 328) et constitue un point d'honneur fondamental. <c Tout homme, dit M. Quatremère, qui, par lâcheté ou par tout autre motif, aurait abandonné son client et ne l'aurait pas défendu, se serait couvert de honte aux yeux des Arabes. » (Ibid., p. 329). Pour se placer sous la protection d'un Arabe, pour devenir son client, il suffisait d'attacher ses habits à la corde qui retenait sa tente. (Ibid., p. 319, 335). — « Un guerrier arabe tenait à grand honneur de se voir entouré de nombreux clients. Lorsqu'un homme quelconque implorait à haute voix son appui, il se hâtait de monter à cheval et de prendre l'inconnu sous sa protection, sans lui demander ni son nom, ni le motif qui l'amenait. » (Ibid., p. 321).
2 N'a-t-on pas vu, par bravade, des chefs arabes se faire protecteurs des oiseaux et des sauterelles? (Quatremère, loc. cit., p. 339).
LA CHEVALERIE
des femmes qui faisaient le charme de cette cour devint une ambition du plus rude guerrier1; mériter les éloges des trouvères, hôtes familiers du festin, échapper du moins aux traits mordants de leur satire était une autre.
Les cantilènes et les chants guerriers récités aux repas remontent à une époque immémoriale, les chansons de geste au moins au ixe siècle, et leur succès alla grandissant aux trois siècles suivants. Les trouvères furent les vrais dispensateurs de la gloire. Le nom qu'ils célébraient vivait dans la mémoire des hommes, le nom qu'ils flétrissaient était voué à un indélébile opprobre2.
Un idéal poétique se créa, et de la poésie descendit dans la réalité journalière. Idéal en rapport sans doute avec des mœurs farouches, mais en progrès aussi sur eux, assignant à la lutte de plus nobles mobiles que l'intérêt, le butin, l'assouvissement dépassions sensuelles et sanguinaires. Le culte de l'honneur, la fidélité inviolable à la famille et au
1 « Ne à muillier n'à dame qu'as vêtit
N'en vanteras el' règne dunt tu fus Qu'à Garlun aies un sul denier tolut, Ne fait damage ne de mei ne d'altrui. »
(Ch. de Roland, v. i960 suiv.)
A la bataille de Bouvines, Buridan de Furnes s'écriera : « Que chacun se souvienne de sa dame. »
Glamabat : « Nunc quisque sue memor este- puelle. »
(Guillaume le Breton, Philippide, XI, v. 143, éd. Delaborde (1885), p. 323)
2 <( mult est pruz.
En plusurs gestes de lui sunt granz honurs. »
(Ch. de Roland, v. 3180-1.)
« Et desfendons nos cors à nostre brans, Que nus prodom vilainement n'en cant. »
(Ogier, v. 7949-50.)
<( Or guart cascuns que granz colps i empleit, Maie cançun ja cantée n'en seit. »
(Ch. de Roland, v. 1013-4.)
(Ibid., v. 1465. )