CHAPITRE IV
Si nous en croyions M. Fustel de Coulanges, dans son livre sur L'Alleu et le domaine rural, le nombre des villages sous la domination franque aurait été d'une rare exiguïté. Il ne faudrait pas le presser beaucoup pour lui faire dire qu'il n'en existait pas : « On arrive, dit-il, à cette conclusion, que les vrais villages d'hommes libres sont fort peu nombreux dans nos textes. Je n'ai réussi à en trouver quune cinquantaine au plus, contre plus de douze cents villœ. Telle était, semble-t-il, la proportion entre les villages et les domaines1. » C'est trop encore : il accumule les réserves et les doutes au point de réduire presque à néant cette apparente concession.
La méthode de M. Fustel, pour élucider les points ténébreux de l'histoire, est presque toujours la même. Il s'en tient à la lettre. L'institution s'incarne en un mot sacramentel2. Ici le mot sacramentel est vicus. Est-il absent des textes, le village est absent des institutions.
Lisez, nous dit-on, la loi des Burgundes, lisez la loi Salique, lisez la loi Ripuaire, elles « ne contiennent pas une seule fois le mot qui signifie village : vicus n'y est pas. » Donc, point de villages chez les Ripuaires, les Saliens, les Burgundes. Dans les formules, les chartes, chez les écrivains du temps, force est bien de convenir
1 L'Alleu et le domaine rural, p. 219.
2 Mon savant ami, M. Glasson, a pu faire une remarque analogue propos des communautés agraires dont M. Fustel nie l'existence : Tout le système de M. Fustel repose sur un mot » (le mot marca)
Histoire du droit et des institutions de la France, t. III, p. 70).
que vicus y est1. Mais — bizarre inconséquence! — le mot, dès qu'il apparaît, perd sa valeur magique. Il cesse d'être le mot propre, le terme technique. Il peut signifier autre chose. Quoi? demandez-vous. Ceci ou cela répond M. Fustel2. Dans le plus grand nombre des cas, il serait synonyme de villa, — et la raison? C'est que certains vici sont propriétés de particuliers et font l'objet de transactions.
M. Fustel en arrive ainsi jusqu'à mettre en doute la réalité des villages qu'on avait toujours vus dans les vici de Grégoire de Tours3 et il propose finalement un critérium pour séparer l'ivraie et le bon grain, les vrais vici des faux. Tenez pour faux, dit-il, ceux dont les noms sont dérivés de noms d'hommes, tels : Silviacus, Celciacus, Gaudiacus, etc.; pour vrais ceux-là seuls qui portent des noms comme Ambasia, Brivate, Crovium, etc. Et voilà par quelle série de déductions nous aboutissons à ce chiffre extraordinaire de cinquante villages contre douze cents villse.
Une pensée domine tout le système et aveugle son au-
1 M. Fustel déclare qu'il n'a rencontré que dix-sept fois le mot vicus dans les chartes de l'époque mérovingienne (op. cit., p. 214). Était-il sûr d'avoir bien compté?
2 Une seule fois, selon lui, le mot vicus aurait le sens de village dans les formules! (p. 203). — « On trouve aussi, ajoute-t-il, mais dans une autre acception (laquelle?) l'expression per civitates, vicos et castella. Dans la Bituricensis , o, vicus a le sens de paroisse, ainsi que dans la Merkeliana , 63. Le mot se rencontre ensuite cinq ou six fois (avec quel sens?) dans les formules carlovingiennes » (ibid., note 3).
3 « Grégoire de Tours nomme un assez grand nombre de vici sans dire quelle en est la nature ; mais trois fois il laisse échapper un détail explicatif qui montre qu'ils étaient des domaines. Il mentionne, par exemple, le vicus Sexciacensis, et six lignes plus bas, il dit qu'il était la propriété de Severus. » (Fustel, op. cit., p. 216). Plus haut (p. 41, note 3), M. Fustel a fixé à une cinquantaine le nombre des vici cités par Grégoire de Tours. Ce n'est pas une cinquantaine, c'est exactement soixante-cinq qu'il fallait dire. M. Lon-
teur : la distinction abstraite et catégorique entre les villages drhommes libres et les domaines habités par des serfs ou des colons, administrés suivant le type de la villa romaine. Point de milieu, les uns ou les autres.
Posé en ces termes le problème est mal posé. Si vous Scherchez à cette époque des villages composés entièrement d'hommes libres, vous aurez, je n'en doute pas, peu de chances d'en trouver, mais en conclurez-vous que tous les habitants des campagnes fussent des serfs et des colons [groupés dans des villœ?
Les éléments les plus divers entraient dans la formaition des villages; à côté des hommes libres il y avait des recommandés, des hommes de toute nationalité et de itoute condition, des serfs. — De là ces portiones dont M. Fustel de Coulanges a donné une explication si surprenante1, traduisant portio in villa non, comme le sens l'exige, par propriété dans un village, mais par quote-part d'une villa; ce qui supposerait dans les textes : portio villœ2. — Arrivait-il exceptionnellement que les habitants Id'un village fussent tous libres, il ne s'ensuivait pas qu'ils
-gnon en a dressé la liste dans sa Géographie de la Gaule , au vie siècle (Paris, 1878, p. 17), et suivant lui trente-six au moins étaient déjà dotés d'églises à cette époque. Ils se répartissent comme suit entre les dix-sept provinces de la Gaule :
1 re Lyonnaise .... 2 vici.
3e Lyonnaise 37, dont 31 pour la seule cité de Tours.
4e Lyonnaise 4.
lre Aquitaine. . . . 14.
2e Aquitaine 4.
Novempopulanie. 3.
2e Belgique 1.
( Si le récit de Grégoire de Tours avait porté sur les autres cités comme il a porté sur celle de Tours, on voit à quel chiffre de vici on arriverait.
1 L'Alleu et le domaine rural, p. 238 suiv.
2 Cf. Glasson, Les communaux et le domaine rural, Paris, 1890? ip. 162 suiv.
F. — Tome II.
fussent tous propriétaires. Ils pouvaient être de simples tenanciers, et ils l'étaient tous quand le sol du village appartenait à un puissant laïque ou à un corps religieux.
Que reste-t-il alors du critérium proposé par M. Faste! pour distinguer les villages des domaines?
Au regard de la géographie historique, il ne supporte pas davantage l'épreuve. On peut citer d'assez nombreux villages qui, tout en portant des noms d'hommes avec le suîRxe-acuS; n'en sont pas moins de véritables villages, de véritables trici, depuis l'époque gallo-romaine1.
Il ne fait pas doute que le village tout entier ou une \ partie du village pussent être rattachés à une villa, en dépendre. Tantôt la villa comprendra plusieurs villages, parmi lesquels il peut s'en trouver de tenanciers libres, tantôt un village sera divisé, quant aux redevances dues, entre plusieurs villœ. Ces diverses combinaisons ne faisaient pas obstacle à la constitution du groupe villageois, elles n'empêchaient pas, pas plus à l'époque franque qu'à l'époque gallo-romaine , que ce groupe pût avoir des intérêts communs, une réglementation commune de la culture, des terres, des pâturages, des forêts soumis à un usage commun, une administration religieuse commune, etc. '2. Ainsi la villa n'est plus l'ancienne villa romaine centra- !
1 Tel Gessoriacum, qui est devenu Boulogne-sur-Mer, tel le vicus Solimariacus , dans la cité de Toul, que nous font connaître des inscriptions romaines; tel aussi Tolbiacus , vicus Supenorum , qui i figure dans l'itinéraire de Reims à Cologne.
2 II est singulier qu'à diverses reprises (par exemple, p. 203, note 3, p. 219-220), M. Fustel dénie au vicus le caractère de village sous prétexte qu'il était une paroisse. Il oublie ou méconnaît que l'église paroissiale a été, du sixième au neuvième siècle, l'église du centre le plus important, par opposition aux simples oratoires ou chapelles établis dans les villœ et placés sous l'autorité du prêtre desservant l'église paroissiale (Voyez Lœning, Bas Kirchenrecht im Reiche cler Merowinger, Strasbourg, 1878, II, p. 341-349, surtout les textes cités p. 347 note 1 , et p. 349, note 1 in fine). Il oublie ou méconnaît que la paroisse a été une des pièces principales du moule d'où la commune, soit urbaine, soit rurale, est sortie.
Usée, administrée uniformément, sans autonomie possible pour les groupes qui y rentrent, et par contre le viens ne cesse pas d'être un village encore qu'il soit, en tout ou en partie, propriété d'un particulier ou d'une corporation.
La terminologie subit l'influence nécessaire de cette transformation. Viens et villa devinrent synonymes. Seul, je crois, de tous les auteurs qui ont écrit sur le moyenâge, M. Fustel n'a pas voulu apercevoir cette synonymie, ou quand il l'a aperçue, l'accepter sans arrière-pensée. Il admet bien que le mot viens peut désigner une villa, mais il n'admet pas un instant que l'inverse soit possible, il n'admet pas, par exemple (ce serait pourtant logique), que le critérium proposé par lui pour les viei puisse s'appliquer aux villœ.
A quoi tiennent, toutes ces inconséquences? Au préjugé invincible que la villa romaine a persisté avec ses cadres rigides et qu'il n'est resté en dehors d'elle que quelques rares villages d'hommes libres.
Observez, pour vous en convaincre, à quel point ce préjugé commande toute la discussion que M. Fustel a engagée à diverses reprises sur le titre De migrantibus de la loi Salique1. Si vous lisez le texte sans parti pris, sans idée préconçue, vous ne pouvez pas ne pas comprendre sous la désignation de villa une agglomération villageoise, un village. Est-ce à dire que ce village soit nécessairement une communauté de propriétaires libres? Nullement, et sur ce point je donnerais volontiers raison ;à M. Fustel contre ceux de ses adversaires qui font des habitants de la villa des copropriétaires. Ils ne paraissent pas l'être. L'expression villa aliéna qui se rencontre dans plusieurs MSS2, qui se retrouve dans la Lex Emen-
1 Etude sur le titre De migrantibus de la loi Salique, Paris, 1886; . L'Alleu et le domaine rural, p. 187 suiv.
- Cod. 4, o et 6, 7, 8 et 9, 10, éd. Hessels. M. Fustel me paraît, en outre, avoir démontré que l'expression super alterum a précisément le sens de in villa aliéna.
data lj donne à entendre que la loi a en vue des tenanciers. Mais ces tenanciers n'en forment pas moins un village et à certains égards une communauté, puisqu'ils ont un droit collectif à la tenure et à ses dépendances, droit dont nous retrouvons encore l'analogue au onzième et au douzième siècle2. Ce droit est consacré par la loi Salique; le droit des propriétaires des villages libres n'avait pas besoin de l'être. Tout au plus dut-il être protégé plus tard, par le capitulaire de 819, contre l'interprétation abusive qu'on semble avoir faite du titre De migrantibus* .
En résumé, vici, villœ, cartes, loci, etc., tous ces mots que M. Fustel voudrait plier à son système, ne peuvent servir par eux-mêmes à caractériser la nature des agglomérations qu'ils désignent. Ils veulent être interprétés d'après les textes où ils figurent, ils demandent surtout à
1 Lex Emendata , tit. 47, cap. 3.
2 Charte de Meinhard II, abbé de Marmoutiers en Alsace (1127- 1146) : « Hoc quoque antiquitus statutum, et hactenus est observatum, ne quis hereditatem suam, ex fundo inquam hujus monas-
terii, aliorsum quocunque pacto offerre queat Gui tamen vo-
luerit compari suo infra marcham venundare poterit, qui justicias censuum, redituum atque serviciorum exinde solvat » (Schœpflin, Alsatia diplom., ch. 275, I, p. 226). — Charte d'Anselme, abbé du même monastère (1146-1154) : « Si quis autem necessitate compulsus hereditatem suam de fundo ecclesie venumdare voluerit, primo curie notificabit, que si emptioni cessent, contribua seu compari suo prebebit. Illis fortasse nolentibus, denuo curialibus signifîcabit et, ipsis eodem modo dissimulantibus , non jam contribuli, non compari vel consocio, sed cujuscunque gentis homini voluerit, dabit; hac tamen cautione servata, ut a curia investiatur, omniumque justiciarum, reddituum atque servitiorum obnoxium se profiteatur » (Hanauer, Les constitutions des campagnes de V Alsace, Strasbourg, 1864, p. 52).
3 On avait dû considérer à tort comme propriétaire au bout d'un an celui qui s'était établi sans opposition sur la terre d'autrui, alors que la loi Salique ne lui reconnaissait au bout de ce laps de temps qu'un droit à la tenure. De là la disposition interprétative qui redresse cette erreur [Capitula legi Salicœ addita, 819, cap. 9. Boretius, I, p. 293).
l'être d'après les données que fournissent la géographie historique et l'histoire du droit.
La première permet de vérifier que le mot viens n'est employé que dans des cas exceptionnels pour désigner une villa, un fundus, tandis que le mot villa désigne fréquemment des villages. Ainsi sur les soixante-cinq viei de Grégoire de Tours, mon savant confrère, M. Longnon, auquel j'ai eu recours pour m'éclairer, comme à l'homme le plus compétent dans cette partie de la science, n'en voit guère que deux à suspecter1, et il admet que « les localités dont le nom moderne représente le latin vicus , novas viens, vêtus viens, longus viens, etc., » étaient de véritables villages, soit dès l'époque romaine, soit tout au moins dès l'époque franque2. Il suit de là que le nombre des villages proprement dits était considérable. Grégoire de Tours ne cite-t-il pas trente et un viei pour la seule cité de Tours3, un territoire d'une superficie à peu près égale à celle d'un département actuel? La même conclusion ressort de l'étude des Acta Sanctorum que M. Fustel ne semble pas avoir explorés et où les viei apparaissent nombreux4.
1 Vibriacus dans la première Aquitaine, et Sexciacus dans la Novempopulanie.
2 Voici des exemples que je dois à l'obligeance de M. Longnon : De vicus procèdent Vy, Vie, Vicq, quelquefois Viei ou Vieu;
De novus vicus, Neufvy, Neuvy, Neuvic, Neuvicq; De vicus novus, Vinneuf (Yonne) et Vigneux (Seine-et-Oise). De vêtus vicus, Viévy, Vieuvy, Vieuxvy, Vieuvicq et Vj#v; De longus vicus, Longvic et Longwy.
De vicus combiné avec un nom de rivière, Vienne-la-Ville (Marne), autrefois Viaisne {Vicus Axonx), Vibraye (Sarthe; (Vicus Brigiœ), Visseiche (Ille-et- Vilaine) (Vicus Sipiœ), Vivonne (Vienne) (Vicus Vedonœ), Blévy (Eure-et-Loir) {Blevœ vicus) , Dennevy (Saône-et- Loire) (Duinœ vicus), Meuvy (Haute-Marne) (Mosœ vicus), etc.
4 Le lecteur peut ajouter les nombreuses localite's qui figurent avec la qualification de viei sur les monnaies franques. Dans la Liste
Tout autorise en outre à penser que les villse dont M. Fustel de Coulanges fait avec tant de soin le dénombrement dans les chartes sont pour une bonne part de vrais villages. Si Grégoire de Tours se sert encore de préférence du mot viens, c'est qu'il se tient plus près de la terminologie I romaine; mais dans l'usage journalier, le mot villa prenait de plus en plus la place de viens. Le mot villa n'a-t-il pas parcouru, en effet, une sorte d'échelle ascendante pour aboutir finalement au sens de ville? Or, que l'échelon intermédiaire, la signification « village », fût déjà gravi à l'époque franque, cela ressort et de l'emploi du mot ! avec cette acception par les écrivains du temps, notamment par les hagiographies1, et de l'enchevêtrement que j'ai signalé plus haut des villages et des fundi*.
Avec ces résultats concordent les témoignages de l'histoire du droit. Nous pouvons nous en convaincre en suivant les destinées de la villa et du village à travers la période franque jusqu'à l'époque qui doit arrêter nos regards, jusqu'au dixième et au onzième siècle. Ce n'est pas un tableau que je veux faire, c'est une esquisse à très larges traits.
des noms de lieux où Von a battu monnaie depuis Vinvasion des Francs jusqu'à la mort de Charles-le-Chauve, dressée par Adrien de Longpérier et insérée dans Y Annuaire de la Société de Vhistoire de France , 1841, p. 211 et suiv., il ne se rencontre pas moins de quarante-sept vici. — J'en compte vingt-six pour la seule époque mérovingienne dans une liste très précieuse que M. Anatole de Barthélémy vient de publier [Numismatique de la France , Instructions du comité des travaux historiques, Paris, 1891, p. 31 et suiv.); sur ce nombre, quatre seulement font partie des vici que nous connais- j sions par Grégoire de Tours.
1 Dès les premières années du cinquième siècle, le poète gaulois Rutilîus Numatianus a employé le mot villa dans le sens de vicus, comme l'a remarqué justement le dernier éditeur de Ducange (Gloss., éd. Henschel, v° Villa).
2 Qu'on essaie, par exemple, de distinguer les domaines et les villages dans le Polyptyque d'Irminon ; on verra à quelles impossibilités on se heurte.
L'invasion germanique s'est accomplie. Des peuples plus guerriers qu'agriculteurs se sont répandus dans un pays où, à côté de cultures perfectionnées, s'étendent d'immenses solitudes de forêts et de landes, les unes fort anciennes, les autres nées de la misère progressive des campagnes et des ravages de la guerre. Quelle est la forme que revêt leur établissement sur le sol? Elle varie suivant les rangs.
Les rois et les principaux chefs s'emparent de villœ, soit en pleine exploitation, soit abandonnées, et ils en créent ou en laissent créer de nouvelles. Us les créent à l'aide des gallo-romains habiles à l'agriculture et versés dans l'économie rurale, ils en laissent créer parles églises et les corporations monastiques sur les vastes territoires forestiers ou incultes soumis à leur puissance, sur les territoires frontières, notamment, sur les marches dont les rois semblent avoir eu la libre disposition.
Les simples guerriers et leurs familles prennent, eux aussi, possession du sol. Rien ne permet d'induire des textes qu'ils se réduisirent de gré ou furent réduits de nécessité à n'être que des tenanciers des villœ royales ou seigneuriales. Au contraire nous leur voyons distribuer par les rois des champs avec des esclaves 4, nous les voyons s'installer, comme garnisaires permanents, dans les villages habités par les tenanciers et les possessores gallo-romains, puis entrer en partage avec eux, obtenir, par exemple, dans la Burgondie , les deux tiers des terres, le tiers des esclaves, la moitié de la maison2, la moitié des essarts3,
1 « Quicunque agrum cum mancipiis, seu parentum nostrorum sive nostra largitate perceperat, nec mancipiorum tertiam, nec duas terrarum partes ex eo loco, in quo ei hospitalitas fuerat delegata, requireret » (Lex Burgund., tit. 54, cap. 1, éd. Bluhme, Monum. germ. Leges III, p. 557).
2 « Simili de curte et pomariis circa faramannos conditione servata, id est, ut de medietate Romani nihil existiment praesumendum )> (Lex Burg., tit. 54, cap. 3).
3 Lex Burg., tit. 13, éd. Bluhme, p. 538.
la jouissance indivise des pâturages et des forêts1. Il s'opère ainsi une infusion de sangriouveau ; les groupes ruraux , pagi et vici, acquièrent une nouvelle vitalité : leur force de résistance et de cohésion se restaure.
Je n'ai montré qu'un des aspects; voici l'autre. Dans les régions où l'établissement des Germains fut le plus compacte, dans le Nord, l'Est, le Nord-Est de la France, les clans restèrent unis et s'assirent sur les territoires inoccupés, (qui n'étaient que trop abondants,) comme ils avaient été groupés en Germanie.
Des frontières naturelles bornent la région dont ils prennent possession durable; c'étaient souvent celles-là mêmes qui, du temps des Romains, servaient à circonscrire les pagi ou les vici2. Au sein de ce district d'autres plus petits, ayant de même leurs limites précises, correspondaient aux subdivisions du clan, aux cognationes plus ou moins étendues. Ces territoires, petits ou grands, s'appelèrent marches, par extension du nom de la frontière, et il y eut de la sorte la marche du pagus, de la centaine, du viens > de la villa. Plus tard le nom resta attaché plus spécialement aux terres livrées à l'usage commun des pagenses ou des vicani, et cela avec d'autant plus de raison que ces terres se trouvaient d'ordinaire sur les confins. Ainsi, la marche du clan devint la Gemeinmark des régions alémanniques. La marche du village y fut appelée Dorfmark ou Allmend.
Une expression plus caractéristique encore sert à désigner les cantons occupés par les groupes familiaux et ces groupes eux-mêmes. C'est le mot genealogia ou fara.
1 « Silvarum, montium et pascui jus, ut unicuique pro rata possessions subpetit , esse commune » (Lex Romana Burgundionum , tit. 17, éd. Bluhme, Leges III, p. 607). -
2 Voyez Mone, Ueber die Almenden vom 42ten bis i6ten Jahrhundert, dans Zeitschrift far die Geschicfite des Ober-Rheins, Carlsruhe, 1850, t. I, p. 385 suiv., et Chauffour, Quelques mots sur les cours colongêres d'Alsace, dans Revue d'Alsace, février 1866, p. 69, note 2.
Dans la loi des Alamans deux généalogies, c'est-à-dire deux clans ou deux centaines (fractions de clan), sont en conflit sur les limites de leurs territoires respectifs1. Ces territoires donc leur appartiennent. Le procès que la loi suppose est Yactio finium regandorum d'une société baribare.
Dans une formule, genealogia est juxtaposé à viens comme division territoriale2.
j Le mot fara a le même sens3, et il est remarquable qu'il est porté aujourd'hui encore par des villages et des villes :du nord de la France qui semblent bien, en effet, avoir été fondés par les Francs4.
Les diverses agglomérations ainsi constituées, le pagus,
1 Leges A lamannorum, tit. 81 (Monum. Germ.9 éd. Lehmann, p. 145- 147) : « Si quis contentio orta fuerit inter duas genealogias de termine) terrée eorum... qualis de ipsis vicerit, ipse possedeat illa contentione, et illi alii praesumptione quare proprietate contradixerunt, cum 12 solidîs conponant. »
i 2 Collectio Patav. 5 (Formulae, éd. Zeumer, p. 459) : « Ad suum proprium ad habendum in vico et genealogia quse dicuntur... »
3 Paul Diacre, De gestis Langob., lib. 2, cap. 9 : « Gisulfus non prius se regimen ejusdem civitatis, et populi suscepturum edixit, nisi ei quas ipse eligere voluisset Langobardorum Faras, hoc est <generationes vel lineas , tribueret » (Muratori, Scriptor. ver. Italie. , ï, p. 429, col. 1).
4 La Fère , en Picardie (Aisne), Fère-en-Tardenois (prov. de Champagne, dép. de l'Aisne), peut-être Fère:Champenoise (prov. ide Champagne, dép. de la Marne). — Adrien de Valois avait déjà été frappé de ce fait curieux. Il s'en explique clairement au sujet de la Fère, en Picardie : « Haud dubie uti observo colonia Francica est, cum nomen Germanicum habeat , a Francis gente germanica sibi impositum : id quod et de ceteris Faris (multa enim sunt ejus nominis loca in Gallia) dicendum atque credendum est. Farcira autem dixere Franci, Langobardi et ceteri Germaniee populi cunctos unius ejusdemque generis ac familise homines, ut Paulus Langob. docet : qui si in aliquem locum simul omnes, non admissis alienis, commigrassent, ibique structis ac conjunctis casulis vicatim habitare cœpissent, locus ab habitatoribus Fara appellabatur »'(Hadr. Valesii Notitia Galliarum, Paris, 1675, p. 193).
la centaine, le viens, forment des communautés à Tétat de rudiment ou d'ébauche, comme le pagus et le viens en constituaient à l'époque gallo-romaine, la centaine chez les Germains. Formules et lois nous montrent les pagenses et les vicini1 investis de la jouissance commune des forêts, des pacages et des eaux2. Ils composent même, semblet-il, un tribunal procédant à des actes préparatoires ou d'instruction, — tels par exemple que l'estimation d'un dommage3 et la constatation d'un délit4, — ou rendant de véritables sentences5. Le nom de eonventus publicus leur est donné6.
Peut-être au début les terres arables furent-elles réparties annuellement, suivant l'antique coutume germaine, mais d'extensive la culture, en contact avec l'agronomie perfectionnée de la Gaule,, ne tarda pas à devenir intensive et à amener une répartition définitive du sol. Seules, certaines parties du territoire, les bois et les pa-
1 Vicini parait correspondre surtout aux désignations vicani ou villani, habitants du vicus ou de la villa. C'est vicini que sont appelés les habitants du village (villa), dont s'occupe le titre De migrantibus de la loi Salique.
2 Voyez, notamment, la formule bien connue de Saint-Gall (Coll. Sangall, form. 10, Zeumer, p. 403).
3 Lex Wisigoth., VIII, tit. 3, cap. 15.
h Waitz, Deustche Verfassungsgeschichte, II, 1, p. 391 et suiv.
5 La question, je le reconnais, est douteuse quant aux villages (Voyez Waitz, Deutsche Verfassungsgesch. , I, p. 138, note 2; II, 2, p. 137). Toutefois, deux textes paraissent bien établir le droit de juridiction des vicini : l'édit de Ghilpéric (561-584), cap. 10 (Boretius, p. 10, cf. le commentaire de Sohm, dans Process der Lex Salica (1867), p. 206-207), et le Gapitulare Saxonicum (797), cap. 4 (Boretius, p. 71-72). — V. aussi la note suivante.
6 Lex Wisigoth., VIII, tit. 5, cap. 6 : « Denuntiet aut Episcopo, aut comiti, aut judici, aut senioribus loci, aut etiam in conventu publico vicinorum. » — Conventus publicus a ordinairement le sens de mallum. — Il est à remarquer, dans le même ordre d'idées, que le mot mallum est entré dans la formation de noms de villages, en Belgique surtout (Ducange, v° Mallum).
cages, restèrent indivises, dans l'intérêt même des copartageants et de leurs successeurs. Chacun eut droit d'en jouir à proportion de son lot de propriété, de son unité de iculture (hoba, curtilis, mansas1).
Je me suis attaché, dans ce qui précède, aux seules invasions germaniques. Les immigrations plus restreintes seront étudiées avec plus de fruit quand nous envisagerons en particulier l'histoire de chacune des régions où elles se sont produites. A cette place, il suffira d'observer que si leur portée a été moindre, leur action s'est exercée idans le même sens. Prenons comme exemple la presqu'île ;armoricaine.
L'invasion des Bretons insulaires au cinquième et au sixième siècle y a certainement fait prédominer le système du village sur le système de la villa gallo-romaine. Les Bretons se sont établis sous la conduite de leurs chefs de îlan comme les Germains sous la conduite de leurs faranannen. A la [ara ou genealogia répond assez exactement le ploa, la, plebs.
Dans le début, les nouveaux venus se répandent dans es forêts et dans les friches2, ou bien ils sont accueillis
1 Je renvoie aux textes cités par M. Thévenin , Les Communia (Paris, 1886), p. 128 et suiv. J'ajoute celui-ci : « Nobilis Gozpertus
.. tradidit... hobam I, cum omnibus utilitatibus ad eandem hobam ite attinentibus, id est, curtilibus, piscationibus, marca silvae, satina, aquis aquarumve decursibus, pascuis, exitibus et rediti- :)us... » îCodex Tradit. Sanct. Emmeranensium (Ratisponnse), Pez thésaurus anecdot. novissimus (Augsbourg, 1727), I, 3, p. 92, adde pariante, ibid., p. 100).
2 Un de ces établissements est décrit, en termes pittoresques, par ['abbé Gurdestin (Vie de saint Gwennolé, par Gurdestin (ixe siècle). - Cart. de Landévennec, publié par A. de la Borderie, Rennes, 1888, pap. 2, p. 9-10) : « Fuit vir quidam illustris... nomine Fracanus, 'batovii régis Britannici... consobrinus... iste igitur... tandem Arinoricam, ubi tune opacum adhuc sine clade audiebatur siiuisse Jerrae spatium rate conscensa aggreditur, enatato cum paucis ponto ,pritannico, tellurem, Gircio leniter fiante, delatus in portum qui prahecus (Brahec, comm. de Lanloup , arr. de Saint-Brieuc) dici-