‹ Les origines de l'ancienne France (volume 4)Chapitre 19 sur 125 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

comme censitaires sur les cultures des Gallo-romains1. Mais quand leur nombre grossit par d'incessants afflux2, ils supplantent les indigènes, ils s'emparent de leurs terres par la force; de colons ils deviennent maîtres3.

Leplou ou plot s'érige ainsi en une grande commune rurale de laquelle des hameaux [trèv) dépendent, et à ces hameaux eux-mêmes se rattachent de petits groupes d'habitations disséminées (villœ)\ Si le grand domaine, la villa proprement dite, se reconstitua plus tard, par les usurpations des chefs (machtierri) et les acquisitions des corps religieux, ce ne fut que pour un temps limité5.

Gomme pour les possessores, à l'époque gallo-romaine, l'existence des petits propriétaires ruraux, à l'époque franque, nous est révélée par les charges publiques. N'est-ce pas le manse qui devient, sous Charlemagne, la base du

tur. In quo, statim proxima quaeque perlustrans... fundum quendam reperiens non parvum, sed quasi unius plebis modulum, silvis dumisque undique circumseptum , modo jam ab inventore nuncupatum {Plou Fragan; aujourd'hui bourg de l'arr. de Saint-Brieuc) inundatione cujusdam fluvii qui proprie Sanguis dicitur, locupletem, fretus cum suis inhabitare cœpit... »

1 C'est à ce double mode d'établissement que me semble se référer le vers d'Ermoldus Nigellus :

« Mox spatiare licet , et colère arva simul. »

Je ne saurais y voir, comme mon savant ami M. Viollet, dam, son excellente Histoire des institutions politiques (I, p. 179-180), un< mise en commun des terres entre les immigrants et les indigènes.

« Gens magis-atque magis crevit, et arva replet. »

(Ermoldus Nigellus , Monum. Germ. Scriptofes , II, p. 490).

3 « Ut requies sibi cessa , movent horrida bella ,

Et custode novo rura replere parant, Lancea pro censu, munus pro rure duelli Redditur hospitibus , pro pietate tumor. »

(Ermoldus Nigellus, loc. cit.).

4 Cf. Loth, L'émigration bretonne en Armorique, Paris, 1883, p 228; de Courson, Cartul. de Redon, Prolégomèues , p. lxxxix.

5 Voir infrà, p. 73.

ervice militaire1? et cela ne prouve-t-il pas d'irréfragable açon que le système des villas, loin d'avoir tout envahi, ! passé au second plan? Mais de nouveau aussi l'impôt va létruire au moment où il constate; il va anéantir, pour me large part, cette petite propriété dont il certifie l'existence.

Pour se soustraire à des charges accablantes, les petits propriétaires se réduisent à la condition de tenanciers de 'Église, des grands, des possesseurs de villœ. L'immunité ]ue ceux-ci s'assurent et qu'ils font consacrer par le souverain 2, le cercle infranchissable dont ils savent entourer eurs domaines, en font un lieu d'asile qui s'étend à mesure que la protection de l'État disparaît sous les derniers ."arlovingiens. Des villages ou des parties de villages se attachent, comme jadis, à des villœ ecclésiastiques et aïques, ou bien des hommes libres quittent leur foyer et eur terre pour s'établir sur de lointains domaines. Une

1 Memoratorium de exercitu in Gallia occident, prœparando , 807 iBoretius, p. 134-135).

2 Voir le t. I , p. 99-100. — Qu'il me soit permis de dire ici que M. Fustel de Goulanges a fait sien le système que j'ai été le premier à soutenir sur la nature de l'immunité considérée comme une simple consécration de droits préexistants aux mains du grand propriétaire. Suivant son habitude, il s'est gardé de prévenir à qui il 'empruntait. Pourtant le changement de front était trop manifeste pour ne pas appeler quelque explication.

Dans son Etude sur l'immunité, parue avant mon premier volume, il s'exprimait ainsi (p. 69) : « Le grand propriétaire (par l'effet de l'immunité) devient le juge de tous les hommes qui sont sur ses terres, et la justice publique se change, dans l'intérieur des domaines privilégiés, en justice privée Ainsi l'immunité a modifié

les rapports des hommes entre eux, aussi bien ceux des propriétaires vis-à-vis du roi que ceux des classes inférieures vis-à-vis des propriétaires. » Dans le livre L'alleu et le domaine rural (1890), il dit, au contraire : « Ces concessions d'immunité ne sont pas l'origine de la justice domaniale : elles en sont seulement la consécration » (p. 456). — Un auteur qui attaque si violemment ses contradicteurs devrait au moins reconnaître ce qu'il doit à autrui.

désorganisation analogue a produit jadis d'analogues résultats. Mais cette fois ce n'est pas une invasion du dehors qui viendra amalgamer et pétrir, en les vivifiant, les éléments en présence. Livrés à eux-mêmes , ces éléments obéiront à leurs forces propres, aux forces de répulsion et d'affinité, de concentration et de dispersion, à ces forces dont le déchaînement et le jeu simultané constituent le régime seigneurial.

Page 1