CHAPITRE VIII
les lieux ouverts, et que les sièges épiscopaux, à leur tour, s'abritaient derrière des forteresses.
Que le concours des circonstances dont je parle fût à la fois nécessaire et suffisant, et que notamment il ne faille pas mettre à sa place, comme élément substantiel de la formation des villes, leur franchise1, la persistance des villes antiques qui ne jouirent pas de cette franchise, et l'immobilisation au rang de simple village de localités qui en étaient dotées en fournissent une preuve surabondante. Nous allons voir, en outre, des villages transformés en villes sans qu'une telle franchise leur soit accordée. Il est vrai seulement qu'associée aux éléments que je considère comme organiques la franchise stimulait et hâtait l'épanouissement de la ville. Celle-ci alors était dite privilégiée ou libre, oppidum liberum, liberrimum, et je ne doute pas que ces villes-là n'aient été les plus propres à servir de modèle aux communes urbaines.
Les plus anciennes transformations de villages en villes remontent à ces invasions du neuvième et du dixième siècle dont j'ai retracé les effets perturbateurs2. Des villes opulentes sont anéanties; des villages se cerclent de murailles. Quand ceux-ci sont à proximité de celles-là, il s'opère comme une transfusion de vie. Maisons, tours et remparts s'édifient avec les ruines de la cité détruite et le village transfiguré hérite de tous les avantages que valait à la ville son heureux emplacement et son existence sécu-
1 Ainsi je tiens pour inexactes, au regard de Ja France du dixième et de l'onzième siècle, les deux propositions suivantes du récent ouvrage de Karl Hegel {Stâdte und Gilden, Leipzig, 1891, II, p. 505- 506) : « Die aeussere Umschliessung und Befestigung der Stadt durch Wall und Graben, spàter durch Mauern, gehôrte weder zu ihrem Wesen , noch zu den Bedingungen ihrer Existenz. » — « Est ist ein wesentliches Merkmal der Stâdte dass sie ein eximiertes Stadtgericht besitzen , sowie ein wesentliches Recht der Bùrger allein vor diesem zu Recht zu stehen. »
2 Suprà, p. 70 et suiv.
laire. C'est ainsi que dans le Nord-Est, en Flandre, Bruges se construit, au neuvième siècle, avec les débris de la vieille et florissante cité d'Oudenbourg1 ; c'est ainsi qu'au Sud-Est, dans le Roussillon, Perpignan, simple village au neuvième siècle, s'étend et se fortifie à l'aide des matériaux que lui fournit et de la succession que lui offre la destruction (par les Normands, en 839) de la ville romaine de Ruscino 2.
Une fois pourvu de solides remparts , le village agrandi peut, comme la place forte ancienne, servir de refuge aux clercs qui veulent mettre leurs reliques en sûreté 3 et aux
1 <( Hec civitas (Oudenbourg) quondam ab Athalo rege diu obsessa et tandem devicta, decorem et fortitudinem , atque urbanam frequentiam , hostili gladio intercepta amisit, et de sibi relictis vix parvum opidum restaura vit. Hy ergo qui cedem evaserant, casas in opido illo erigere ceperunt, ob monumentum prisce glorie locum suum Aldenborgh appellaverunt...
Murus vero tam fortis ac firmissimus extitit ut arietibus destrui non posset, nisi prius lapides fundamenti extracti penitus auferrentur... Ipse qui istum tractatum composui et primitus scripsi, murum destruere oculis meis vidi etsupradictum Scti Pétri apostoli templum ex ipsis lapidibus edifîcare procul dubio cernere merui. Verum columpne et parietes Tornacensibus lapidibus sunt constructe, capita quoque columpnarum Bononiensibus lapidibus adornata interseruntur. Nam antea, Balduini Insulani temporibus... edificentia Brugensis urbis magna ex parte ex lapidibus istis constructa dignoscuntur. Quia postquam cornes Ernaldus barbatus (lege : Balduinus calvus) (879-918) Bruggiam edifîcare cepit, muros hujus destruere et lapides Bruggensibus tribuere in urbis edifîcium fecit, quatenus hac destructa. augmentaretur illa constructa. » (Petite chronique anonyme d'Oudenbourg, 1083, Ckronicon monast. Aldenburgensis , éd. J.-B. Malou, Bruges, 1840, p. 34-36).
Gr. chron. MS. (1458) année 881 : « Balduinus calvus cornes Flandrie oppidum de Brugis in Flandria construit et tollens lapides de Oudemborg villa, quam quondam Athila... destruxit, inde oppidum Brugis munivit. » (Ibid., p. 36, note).
2 Hist. du Languedoc, I, p. 112, note.
3 Les récits abondent, dans les chroniqueurs, de moines fuyant devant les invasions normandes, magyares ou sarrazines et transportant les corps saints dans les villes fortifiées. Cf. D. Bouquet, IX, p. 61 D, p. 106 B, p. 122 A, p. 150-151 et note, etc.
gens de tout ordre, commerçants, artisans, argentiers, hommes d'armes qui cherchent à gagner leur vie, à la défendre, à augmenter ou à sauver leur avoir mobilier1.
Les guerres privées produisent plus tard des résultats analogues. Des villages sont convertis en places fortes dans un but de défense et de protection. En 1076, l'évêque d'Auxerre, Robert, pour arrêter les déprédations et déjouer les entreprises que les Senonais dirigent contre la ville d'Auxerre et contre le village d'Appoigny, fortifie ce dernier, en fait un oppidum2. Le village avait déjà une importance religieuse. Il possédait une église où reposaient les corps de Rustique et de Germanille, les deux parents de Saint-Germain l'Auxerrois 3. Par contre il est certain
1 C'est ainsi que dans le N.-E., vers 901 et 902, Bergues, Bruges, Ypres et d'autres villages de la Flandre sont mis en état de défense : « Balduimus cognomento calvus... villam Bergas, antequam esset Abbas noster, prsesidio munierat in illius patrise tuitionem... villam Brugis, cujus castrum Balduinus Ferreus pater ejus firmaverat, hic Abbas noster muro cinxit... Sic et villam Ipram munivit et fortalitio fîrmavit, ac etiam quasdam alias propter suae patriœ Flandrensis assecurationem. » (Chronique de Saint-Bertin (Chronicon Sithiense), par Jean d'Ypres, D. Bouquet, IX, p. 74-75).
2 « Igitur contra dolosos Senonenses, hujus hostes ecclesiae et urbis perpetuos, Apogniacum, quamcito factus est episcopus, in oppidum erigens, firmiter munivit. Solebant enim nos antea per hanc villam ad muros usque civitatis irruentes furtivis conatibus fréquenter et impune predari; ipsum quoque Apogniacum omnimodis aggravantes doloribus in tantum eo tempore afflixerant, ut ibi pauci, qui fugere nequibant, mendicitate et miseria repleti, sic et sic illorum servituti quantum jubebant addicti , solas animas vix tuerentur. At ex quo castellum illud affixum est, et oppidani ill% quasi de morte suscitati revixerunt, et nostri cives soluti formidine vagantur nunc quocunque volunt. » (Vie de l'évêque Robert, par Frodon, chanoine d'Auxerre, mort vers 1087. Duru, Bibliothèque historique de V Yonne, I, p. 398-399).
3 « Horum (prsediorum) in uno, cui Epponiacus ex vetustate nomen est, venerabilis genitor ejus (Germani) cum génitrice Germanillia, in ecclesia, apostolorum principis nomine dedicata, decenter conditi requiescunt.» (Gesta pontificum Autossiodorensium, parHeric, Alogus et Rainogala (ixe siècle). Duru , op. cit., p. 317).
que, tout en étant élevé au rang d'oppidum, Appoigny ne fut pas doté de franchises. Au xme siècle encore, ses habitants sont assujettis à la mainmorte, à la taille haute et basse, à d'autres servitudes1.
La croissance d'une ville a pu être entravée par une telle circonstance, mais elle ne Tétait pas longtemps si sa célébrité religieuse s'étendait au loin, si ses habitants déployaient une grande activité commerçante. Ne voyonsnous pas, en effet, l'indépendance municipale se faire jour et s'affirmer par la seule vertu de la prospérité qu'y amène un flot pressé de marchands ou de pèlerins2?
Quand des seigneurs, pour imprimer une plus rapide
1 « Item apud Appoigniacum , castrum sue et predecessorum suorum ditioni subjectum, licet incoie dicti loci servituti manus mortue, tallie, alto et basso, ad voluntatem domini et pluribus essent servitutibus subjugati, rectam tamen decimam bladi, vini et aliorum fructuum... usque ad illa tempora semper solvere renuerunt. » (Vie de l'évêque Erard de Lésines (1270-1278) clans les Gesta pontif. Autossiod., Duru, op. cit., p. 507).
2 A Sens, par exemple, où de 1008 à 1015 les bourgeois font cause commune avec le comte pour résister à l'évêque (D. Bouquet, X, p. 32-33, p. 223-224, p. 262 A), Raoul Glaber attribue leur esprit d'insubordination à la découverte des reliques qui les ont enrichis par l'affluence d'étrangers accourus de toute part dans leur ville :
a Anno octavo infra predictum millesimum (1008)... revelata sunt diversorum argumentorum indiciis quorsum diu latuerant plurimorum sanctorum pignora... Hsec enim revelatio primitus in Senonica Galliarum urbe, apud ecclesiam beati martyris Stephani dignoscitur cepisse. Cui etiam preerat archipresul Leotericus , a quo scilicet admiranda relatu reperta sunt ibi antiquorum sacrorum insignia : quippe inter cetera perplura, quœ latebant, dicitur virgœ Moysi invenisse partem. Ad cujus rei famam convenerunt fidèles quique, non solum ex Gallicanis provintiis, verum etiam ex universa pene Italia ac de transmarinis regionibus : simulque egrotantes non pauci sanctorum interventu exinde redierunt încolumes. Sed ut sepissime contigit, quoniam unde humana utilitas sumit exordium, cupiditatis vicio impellente, exinde solet incurrere casum. Nam predicta urbs conventu populo rum, ut diximus, gratia pietatis effecta opulentissima , conceperunt illius habitatores nimiam pro tanto beneficio insolentiam. » (Raoul Glaber, III, cap. 6, § 19, éd. Prou (Paris 1886), p. 68-69).