CONDITION DE LA POPULATION URBAINE
Foulque de Torigny prend parti pour le comte Foulque Rechin, Ernould pour son compétiteur Geoffroi le Barbu, et Sulpice reste neutre. Foulque Rechin, ayant eu le dessus, dépossède Ernould de son château et cherche à s'emparer de la Tour de pierre. La ville se trouve partagée ainsi en deux camps ennemis appuyés sur deux forteresses rivales. C'était la guerre féodale dans toute sa sauvagerie, et les bourgeois ne pouvaient y jouer que le rôle de victimes. Ce rôle leur échut, en effet. La ville entière fut brûlée par les deux partis en présence1.
Est-il étonnant dès lors que le principal effort des communes naissantes se soit tourné contre le château? Le détruire est le premier but à atteindre, c'est la condition , préalable de l'affranchissement collectif.
Chacun sait la grande place que le Castillon tient dans l'histoire delà commune d'Amiens2, et dans l'histoire de
alteri debebat, habentes singuli domos defensibiles : Supplicius dominus turris lapideae; et Fulcoius de Torinneio, quem cornes Martellus primus ibi hereditaverat , qui dominus domus quse mota Fulcoii dicebatur erat; tertius erat Ernulfus fîlius Leonii de Magduno, custos domus consulis quae vocatur Domicilium , ad eujus jus pars major Ambaziensis castri pertinebat. Fulco cornes, pater Martelli, Leonio de M. in feodo custodiam Domicilii... olim donaverat. » (Gesta Ambaz. Domin., Chroniques des comtes d'Anjou, p. 175).
1 a Munierant (Supplicius Lisoiusque) Ambazîaco arcem suant et sic sœpe in ipso oppido inter utriusque partis homines vulneratioque et occisio nimia erat. » (Ibid., p. 177;.
« Fulco Richin, exercitu suo congregato, arcem Ambazii expugnare adorsus est. Intravit autem cornes juxta Domicilium suum in oppido, inde balistarii et sagitarii spiculaillis de arce dirigebant; ab arcevero pila et sagittas immensosque lapides jactabant... Major pars exercitus, quae in foro juxta ecclesiam S. Dionisii relicta erat, impetuose in burgum ruebant... ignemque copiosum jacientes omnia incendebant. Illi de turre omnimodis eos impugnabant... ignem non cessant jacere, donec ab utrisque totum oppidum succensum, ipsaque ecclesia S. Marise cremata est. » [Gesta Ambaz. domin., Chroniques des comtes d'Anjou, p. 178).
2 Cf. Aug. Thierry, Lettres sur l'histoire de France , lettre 19.
F. — Tome H. 23
la commune du Mans le château où Geoffroi de Mayenne s'était retranché1. Dans les deux cas, sitôt pris, le château fut détruit ou démantelé par les bourgeois exaspérés du mal qu'ils avaient souffert et anxieux d'en prévenir le retour2.
Individuellement, les bourgeois, à mesure qu'ils s'enrichissent et s'élèvent, imitent les seigneurs, petits et grands , en construisant des maisons fortes qui leur permettent de braver la colère ou de se garer des exactions de leur maître3. Le fait se généralise quand la commune triomphe4; il persiste même quand elle succombe. A Vezelay, au xne siècle, les principaux conjurés s'empresse-
1 « Gaufridus in quamdam arcem civitatis, quae juxta matrem Eccîesiam sita erat, cum octoginta fere militibus ingressus, cœpit hostiliteragere et in perniciem civium totis nisibus anhelare... de munitione egressi, vicum qui S. Vincentii vel S. Audoeni dicitur nocturno incendio concremarunt. Cumque duas turriculas eidem arci proximas et quasdam domos illis adhérentes ad suum praesidium occupassent, etc.. » (Gesta Pontif. Cenoman., D. Bouquet, XII, p. 540 E).
2 (( Tandem necessitate coacti , sese et munitionem Fulconi Comiti tradiderunt. Cives autem ira commoti, ac sibi in futurum prœcaventes, interiorem partem ejusdem munitionis muro civitatis cosequaverunt, exteriores parietes ad urbis praesidium integros relinquentes. » [Op. cit., D. Bouquet, XII, p. 541 A).
3 Cf. suprà, p. 288-289.
Dans une lettre écrite l'an 1179, l'archevêque de Reims, Guillaume aux blanches mains, reproche aux bourgeois de Gand de s'être rebellés contre leur seigneur le comte de Flandre et d'avoir usurpé sur ses droits, grâce à leurs grandes richesses et à leurs maisons fortifiées équivalant à des châteaux ou à des tours : « Multitudo civium propter arridentem sibi divitiarum abundantiam et arces domorum cum turribus œquipollere videbantur, ultimum modum superbiens Domino suo rebellis, contumax et insolens facta est, ut non solum in regimine scholarum transferendo , verum etiam in aliis plerisque jurisdictionem sibi et dominium comitis usuparet. » (Miraeus, Opéra diplom., II, p. 974).
4 « Heure de Gand de 1192, art. 4 : « Spectat etiam ad libertatem eorum, oppidum suum mûris, vallis et quacumque voluerint munitione, ad libitum suum firmare, sic et proprias domos. » (Warnkœnig, Flàndr. Staats. u. Rechtsg. II, i, Cartul. de Gand, p. 13-14).