CHAPITRE XII
tionnel, représenté au Midi par les judices, dans les confréries plus nombreuses peut-être qu'au Nord, enfin dans la pratique si générale du serment, les éléments essentiels de leur organisation.
Dans le Nord, au contraire, où le régime seigneurial était plus tyrannique, l'impatience fut plus prompte et plus ardente. Si les seigneurs Normands, par exemple, se faisaient un point d'honneur de protéger leurs sujets, ils s'en faisaient un autre de les vexer et de les molester1. Mais à seigneurs farouches, sujets indomptés. Ces Manceaux, ces habitants de la Flandre et du Hainaut, ces Cambrésiens surtout qui se révoltent au dixième et au onzième siècle, sont, au dire des chroniqueurs, des races indociles que le despotisme seigneurial est impuissant à courber2.
Dans les régions intermédiaires, dans le Nivernais et le Bourbonnais, clans l'Auvergne, dans le Limousin, dans l'Anjou, la résistance est moindre à une domination aussi
1 « Paribus invidere, superiores prsetergredi velle, subjectos ipsi vellicantes, ab alienis tutari. » (Guillaume de Malmesbury, D. Bouquet, XI, p. 185 B). Cf. Orderic Vital, III, p. 230 : « Normanni
rebelliones cupiunt, seditiones appetunt, et ad omne nefas prompti sunt. )>
2 Orderic Vital met dans la bouche de Guillaume le Conquérant ce jugement sur les Manceaux : « Cenomannis a canina rabie dicta, urbs est antiqua, et plebs ejus finitimis est procax et sanguinolenta, dominisque suis semper contumax et rebellionis avida. » (Orderic Vital, II, p. 249). Un indice curieux de leur esprit turbulent nous est fourni aussi par la stipulation suivante d'une charte du Gartulaire de Saint-Vincent du Mans qui vise Hugues, le camérier, et qui tombe précisément dans la période où le premier mouvement communal a éclaté au Mans : « Si quando in urbe Cenomannensi turbatio seu mutatio forte fuerit orta, ut ipsum Hugonem aut vis aut alia quelibet causa abscedere compellat, statis abbes S1 V1 et monachi ejus pred. domum et terram cum vinea accipiant et habeant. » (Cartui. de Saint- Vincent du Mans, MS. f° 27). — Sur le caractère indompté des Cambrésiens (gens indomita) voir Gesta Episc. Camerac. Pertz, Seriptores, VII, p. 431 (35), 438 (30), 443 (25), 508, etc. — Il faut ajouter que la population de la Flandre était très dense: « Flandriœ terram valde populosam » dit Suger. (D. Bouquet, XII, p. 54 C).
i oppressive. La race moins mêlée y semble plus indolente.
Mais si nous redescendons vers le Sud-Ouest, nous rens controns de nouveau une population d'une trempe singu- ! Hère, rebelle au joug, résolue à défendre, à tout prix, sa | liberté personnelle.
Les Vascons venus d'Espagne dans la première moitié i du vne siècle ont occupé une partie de l'Aquitaine. Ils ont h résisté aux conquêtes des Francs et des Sarrazins, ils se I sont mélangés avec la population romaine; ils ont assuré [1 ainsi aux villes antiques, à Bordeaux, à Bazas, à Lec- I toure, etc., cette merveilleuse franchise des personnes et î des biens que nous révèlent les enquêtes du xme siècle. A I côté 'd'eux les Basques autochtones ne laissent pas plus entamer leurs institutions traditionnelles que leur langue, \ leurs usages ou leurs mœurs.
L'attachement inébranlable des Béarnais et des Basques i à leurs fors , attachement qui a permis à ces antiques constitutions de traverser les siècles, est l'indice le plus clair de l'influence exercée ici parla race. Dans les campagnes, comme dans les villes, le même esprit d'indépendance se fait ; jour1. C'est lui qui a provoqué en partie ces chartes de I franchise et de sauveté que nous avons étudiées, qui a peri mis la transformation de villages en villes libres, et amené
• la fondation de villes dans des conditions exceptionnelles ; de liberté; c'est lui, eniin, qui a fait rejeter violemment
[j dans le Sud-Ouest un état de sujétion qui était accepté,
• docilement, dans le centre. L'exemple de la Réole est sai- ' sissant.
Gombaud, archevêque de Bordeaux, et Guillaume San- I che, duc de Gascogne, avaient, en 977, placé le monastère . de Squirs, désormais appelé Régala, sous la dépendance de l'abbaye de Fleury (Saint-Benoît-sur-Loire). L'abbaye s'empressa de consigner dans une charte, approuvée
1 Qu'on lise, pour se convaincre , les vieilles coutumes de Bigorre I (1097) publiées par Giraud. (Essai sur V histoire du droit français, I, p. 19 suiv.).
par les deux seigneurs, ses droits sur les habitants et de la Réole et des domaines ou baillies qui en dépendaient1. Cette charte que les historiens du droit citent d'ordinaire comme une des premières chartes de franchise n'a aucunement ce caractère. L'intérêt des habitants n'est entré pour rien dans sa rédaction. Il n'y est question que de leurs devoirs, et ces devoirs, corvées, cens, impôts de toute sorte, sont d'une extrême rigueur.
Tel était le régime auquel l'abbaye de Fleury avait coutume de soumettre ses possessions françaises du Nivernais ou de l'Orléanais, sans qu'elle rencontrât de résistance. Mais les Gascons n'étaient pas de si bonne composition. Us conspirent, ils se révoltent. Abbon, le célèbre Abbon, abbé de Fleury, parvient une première fois à comprimer leur rébellion : à un second voyage, l'insurrection éclate plus terrible, Abbon est massacré2. Si les rebelles furent punis3, l'abbaye dut se relâcher de sa dureté, et la ville de la Réole ne tarda pas à participer à tous les privilèges dont jouissait la Gascogne4.
1 Cf. art. 23 suiv. La charte de la Réole se trouve dans Giraud , op. cit., II , p. 510 suiv.
2 Les historiens ont voulu voir à tort dans cette insurrection une simple révolte de moines. Au fond, c'était une lutte de races, dans laquelle le clergé mécontent a joué son rôle ordinaire, en s'alliant et en conspirant, tout comme à Cambrai ou au Mans, avec les bourgeois. Le témoignage d'Aimoin, témoin oculaire, est aussi formel que possible : « (Abbo) ad sua rediit, quibusdam suorum quasi ob tutelam loci relectis. Verum hi quos relinquebat, perfidiam Guasconum verltî . — postmodum multis a Guasconibus perpessis injuriis... (Vita Abbonis , D. Bouquet, X, p. 336 B-C). — « Denique malignorum factio, qui illis, quos ipse sanctus pater ad eundem miserat locum,
irrogaverant injurias, in id jam conspir avérât Monachum qui
hos esse dicebatur machinatus dolos... Causa orlee seditionis haec erat. Tarn Francis quam Guasconibus se alterutrum conviciis lacessentibus... (ibid., p. 338 C-E).
* Adémar de Chabannes , D. Bouquet, X, p. 148 D.
4 Enquête de 1273 (MS. Wolfenbûttel) (Notices et extraits des MSS., t. XIV, 2e part., p. 297 et suiv.). — Ordonnances des rois de France, XII, p. 316.