CHAPITRE X
LES YILLAGES INDÉPENDANTS.
Beaucoup de villages étaient restés distincts des villœ. Ce n'est pas à dire qu'ils eussent conservé leur pure indépendance et leur franche autonomie. J'ai montré, au contraire, dans le livre précédent, quelle nécessité inéluctable entraînait les hommes libres à aliéner tout ou partie de leur liberté, les propriétaires à sacrifier tout ou partie de leur fortune \ Mais l'agglomération rurale n'en conservait pas moins sa vie collective. Quand des villages se plaçaient en bloc sous la protection d'un seigneur laïque ou d'un corps religieux^, leur unité restait sauve en attendant que leurs habitants parvinssent à rentrer dans leurs droits perdus; quand des individus se donnaient à des maîtres différents, comme vassaux, comme protégés, comme précaristes, comme tenanciers, même comme serfs, le lien commun né du sang, de l'habitation, de la tradition, des
* Voir. notamment les chapitres xxii à xxviii du Livre précédent (t. I, p. 389 suiv.).
2 J'en 'ai donné plusieurs exemples dans le t. I de cet ouvrage. J'en rappelle un : « Ego Tetbaldus cornes hominibus de villa que ad Quartas dicitur qui loco Sancte Trinitate se et sua tradiderunt... » [Cart. Trinité de Vendôme, M3., f" 58), (T. I, p. 403, note 1), et j'ajoute celui-ci : « Liberi /lowmes predicte ville (de Ogneyo) Huo, Steplianus du Cray, Wido du Cray, Maigno, Wichardus , Hubertus, Odilo Bordel, Aluz, Henricus, Fulco , Humbertus, Brafort, Slephanus de Valnoyse, Paganus li Pelez, postremo céleri liberi, prêter milites, communi consilio et consensu dederunt eidem domui (l'abbaye d'Acey) in elemosina omnia alodia sua et hoc super altare B' Pétri et rursus de domo predicla retinuerunt ea et in cuslodia ejusdem seipsos et sua constituerunt » (1141. Original, Archives du Jura, Fonds de l'abbaye d'Acey, xxxv, 2. — Copie défectueuse dans Cartul. d'Acey, f° 5, r''-v<'.)
intérêts, ne disparaissaient pas davantage. Bien plus, il était le seul, à vrai dire, qui subsistât pour eux.
Tous, du reste, n'avaient pas vu périr leur propriété et leur liberté, comme nous le prouve de nouveau d'une façon saisissante une précieuse description de village contenue au cartulaire de Saint-Vaast^
Cette fois, le nom même de villa n'est pas employé; c'est le territoire d'une paroisse [tetn^itorium parrochie), la paroisse de Saint-Sauveur, qui est décrit. C'est lui qui forme la circonscription rurale. L'abbaye ne possède comme véritable propriété que six mencaudées de terre. Les habitants sont ou des feudataires ou des alleutiers.
Les feudataires, médiats et immédiats, qualifiés ligi'r , vavassores , l'un appelé miles, sont au nombre de dix. Leurs fiefs se composent de terres ou de dîmes, et une partie des terres sont situées hors du territoire de la paroisse. Le feudataire Etienne de Courcelles, par exemple, tout en habitant la paroisse de Saint-Sauveur, a son fief dans la villa et le territoire de Courcelles'. Les fiefs rapportent à l'abbaye des droits de relief [relevatio) considérables. L'un des vassaux doit un cens annuel d'un demimuid de blé. Tous devaient évidemment la foi, avec ses conséquences, service de cour et de guerre.
A côté de ces feudataires sont mentionnés les alleutiers, les possesseurs d'alleux. Ces alleux ne sont plus des terres entièrement libres aux mains de leurs possesseurs, mais ils n'en constituent pas moins de vraies propriétés, et la condition de ceux qui les détiennent peut être réputée fort voisine de la liberté. Elle date de loin, car un acte de l'an
* Cartul. de Saint-Vaast d'Arras, p. 255 suiv. — A l'autre extrémité de la France, nous voyons en l'an 1030 un village d'alleutiers [liomines alodem habenles in villa Olceia) traiter avec le comte de Cerdagne au sujet de propriétés communales. (Alart, Privilèges et titres de Roiissillon et de Cerdngne, p. 30-31.)
- « Slephanus de Curcellis, feodus ejus jacet in villa et territorio de Curcellis » (p. 256).