CHAPITRE V
Les parents groupés autour de leur chef forment le noyau d'un compagnonnage bien plus étendu, dont l'importance ne me semble pas avoir été mise en suffisant relief par les historiens, la maisnie^, la maison du seigneur, son corps d'élile, le centre de résistance de son
• C'est la familia, la clientela, le comitatus des textes latins. Elle est nettement distinguée de la grande parenté, du compagnonnage proprement dit et de la vassalité féodale dans ce vivant passage des miracles de saint Benoît :
«Quidam nobilium, G. nomine, prsepotens vir, dominus castri quod Sinemurus vocatur, nimia capitisinfirmitate oppressus... totam funditus perdidit memoriam. Unde omnis ejiis clientela, quse in obsequlo illius non pauca deserviebat , mente consternata super suo dominio, queslibus et lamentis , expers consilii, omnem suam impendebat operam. Quique etiam viri illustres, qui seu affinitate seu amicitia, seu bénéficia sibi adjuncti videbantur, super hoc ipsius infortunio valde afflicti, non minima detinebantur cordis angustia. Communi igitur consilio inito, statuerunt debere eum invisere praecipuorum meraorias sanctorum. » [Miracles de saint Benoit, livre VIII, par Raoul Tortaire, fin xi'' siècle, p. 346-347). — Dans les textes méridionaux la maisnie est aussi appelée coinpanha : Voyez le For d'Oloron, art. 7 : « Et si augun de sa companha aura feyt a d'augun tort. » [Fors de Béarn, p. 213). Cf. art. 21 : « Si augun recep segrament de tût son paa et de sa companhe que aya ab augun » (p. 217). Le texte roman de l'an 1080 publié par l'abbé Bidache (La poblation d'Oloron, Pau, 1881) porte : (c Si augu de tôt son pa arceb segrament, 0 de companhie que aia ab augu. » (fo 18 v").
456 LIVRE m. — CHAPITRE V,
armée,, son meilleur conseil, son entourage de chaque jour.
La maisnie se complète, en dehors de la famille naturelle, par les fils et les proches des vassaux ou des alliés les plus fidèles et même par des étrangers. Ils sont nourris, élevés, instruits au métier des armes, avec les descendants, les neveux, les autres parents. Arrivés à l'âge d'homme ils sont, comme eux, armés chevaliers par le seigneur.
Le comte Bouchard, rejeton d'une noble souche, est envoyé tout enfant — suivant l'usage des barons français — à la cour du roi Hugues Capet, où il est formé à toutes bonnes sciences divines et guerrières; plus tard, il sera comblé de biens et de dignités ^
Dans le poème, beaucoup trop négligé jusqu'ici , de Gauthier d'x\quilaine [Waltharius manu fortis)^ — une des plus vieilles chansons de geste, puisque, sous sa forme latine même, elle nous transporte au x" siècle-, — le franc Haganon et l'aquitain Gauthier donnés en otage à Attila sont nourris avec sa maisnie et, sous sa propre direction,
1 « Inclylus Burchardusnobili stirpe progenitus...pMeHiz»tempora dum transigeret, curiae regaii, more Francorum procerum , a parentibus Iraditus est... In aula... cunctis tara cœlestibus quam militaribus imbuebatur institutis. Dum vero adolescentix atque juventutis appulit annos, Domini providente gralia, qui fidelem militem sibi eum providebat futurum, magno dilectionis amore a rege amplectitur... Honoratur quoque ab inclyto rege auroque et argento, castris quoque ac possessionibus multis ditatur, ipsiusque consiliarius fidelissimus efficilur. » [Vita Burchardi, D. Bouquet, X, p. 3oOC-D.)
- Ecrite originairement en langage tudesque, cette chanson a été traduite en hexamètres latins par un moine de Saint-Gall, Eclcehard I, de 938 à 912, puis remaniée en cette forme par un de ses successeurs, Eclîehard IV (1021-1031). (Voyez Casus Sancti Galli, cap. 9. Pertz, Scriptores, II, p. 118). Sur le fond primitif, qui retrace des scènes de l'époque franque, se trouvent ainsi brochés les mœurs, les sentiments, les institutions du x'= et du commencement. du xi*^ siècle. — Je cite l'édition publiée par Edélestand du Méril dans le premier volume de ses Poésies populaires latines antérieures au .Y/i« siècle. Paris, 1843, p. 313-377.
exercés aux jeux de la guerre*. Ils deviendront ainsi les amis, mnici, du roi".
Raoul de Cambrai, bien que privé encore de l'héritage paternel, attire autour de lui une maisnie nombreuse, au grand dépit de ses ennemis\ Les jeunes gens qui la composent sont nourris et équipés par lui% ils lui servent de varlets% jusqu'à ce qu'ils les arment chevaliers.
(( Tant l'as norii qe l'as fait chevalier ''. »
Comment ne pas reconnaître l'ancienne adoption germanique, l'entrée dans la famille, l'entrée dans le compagnonnage? II naît, en effet, une sorte de parenté entre le nourri et le seigneur qui l'a élevé, entre Vadoubé et le seigneur qui lui a donné les armes''. Elever un enfant c'est
1 « Exulibus jJMeris magnam eshibuit pietatem
Ac veluti proprios nutrire jubebat alumnos
Ast adolescentes propriis conspectibus ambos Semper adesse jubet; sed et artibus imbuit illos Prœsertimque jocis belli sub tempore habendis. »
[Waltharius , v. 97 suiv., p. 321-322.)
2 Ibid., V. 127, 134, etc.
3 « Or n'a baron de ci qe en Ponti
Ne li envoit son filou son nourri, Ou son neveu ou son germain cousin...
Dolant en furent trestuit si anemi. »
{Raoul de Cambrai , v. 525 suiv.)
* « Il fu preudon : ces ama et goï,
Bien les retint et bien les revesti; Si lor donna maint destrier arabi. »
{Ibid., v. 527 suiv.)
s « Avoit l'enfant nourri de jone aé
Il l'en mena a Paris la cité
R. servi del vin et del clarê. »
{Ibid., V. 385 suiv.)
6 Ibid., V. 1078, p. 33.
'' Ceci n'a pas échappé à Lacurne de Sainte-Palaye. « Je crois avoir entrevu, dit-il, que ceux qui avoient conféré la chevalerie
4o8 LIVRE III. CHAPITRE V.
prendre la place du père*, l'armer chevalier c'est se porter garant, pour la vie, de sa bravoure et de son aptitude à manier la lance et à diriger un cheval.
Il n'est plus d'autorité publique pour juger de cette aptitude : le seigneur nourricier d'ordinaire en décide. Au nouvel adoubé de se montrer digne de la confiance mise en lui, capable de se servir de l'armement qu'il a reçu : il lance son cheval au galop, il frappe la quintaine, ou, si l'on est devant l'ennemi, il provoque un adversaire. L'approbation publique suit, elle ne précède plus :
Dist l'uns à l'autre : « Ci a boin chevalier ! ^ »
Nourriture et adoubement engendrent ainsi une aiïection et une fidélité toutes famihales :
« Si seront à ma cort ses II enfans nourri ; Chevaliers les ferai, si seront mi ami^. »
« Chevalier les fera, seront de sa maisnie*. » Parents adoptifs comme parents naturels d'un même
étoient regardés comme autant àe pères de famille; les conseillers ou assistants comme les parrains des nouveaux chevaliers et ceux-ci comme les enfants d'un même père. » {Mémoires sur l' ancienne chevalerie, 3" partie, p. 226, Paris, 1759). — C'est là, à mes yeux, un point de vue capital pour l'intelligence de la chevalerie. Voyez infrà, 3^ partie du présent livre.
' M. Sumner Maine a fort bien montré comment le fosterage produisait en Irlande une parenté fictive entre l'enfant et le père nourricier [Institutions primitives , p. 298). — Dans les Saga , les frères nourriciers furent assimilés aux frères jurés par le sang [svarabràdir), et finirent même par leur donner leur nom [fôstbrôdir). Cf. Pappenheim, op. cit., p. 36, note 3.
2 Girard de Viane, p. 22. De même Raoul de Cambrai :
Dient François : « Ci a nvAt bel enfant ! »
Dist l'uns a l'autre : « Gis est molt bel armez ; »
(v. 591.) ' Renaus de Montauban, p. 383, v. 13-14. * Ibid., p. 384, V. 7.
LA MAISNIE. 4o9
chef ont une même enseigne; ils portent fixés à la lance le même gonfanon', ils poussent le même cri de guerre^; ils ont aussi un même nom ^; ils s'appellent la maisnie un tel.
Les nourris reviennent sans cesse dans nos chansons. Ce sont les fidèles sur qui le seigneur compte avant tout et toujours :
« Sa mesnie apela où mielz se pot fier *. »
« 0 lui troi cent de chevaliers hardis Nés de sa terre que il avoit norris * »
« En courant vienent cil que il ot norris, Lor droit seignor ne volent pas guerpir''. »
« C'est du côté de Girart que se trouvaient les plus hardis : C'était sa mesnie, ceux qu'il avait nourris''. »
• Avant qu'il y eût des armoiries proprement dites, les gonfanons des diverses maisnies se distinguaient par leur couleur et par leur forme.
Une allusion plaisante à cet usage se trouve dans Aiol où la femme d'un boucher enrichi d'Orléans dit au héros du poëme, pour le gaber :
« Soéis de ma maisnie d'ore en avant , Donrai vous une offrande molt avenant : Ch'ert une longe andoile grose et pendant, Fermée ert en vo lanche al fer trenchant : A donc saront trestout petit et grant Qu'estrés de ma maisnie d'ore en avant. »
{Aiol, V. 2691 suiv.)
2 Chaque chef de maisnie, comme il avait son gonfanon, avait son cri de guerre. Les deux se disaient enseigne.
3 Cf. Renaus de Montauban , p. 264, v. 36-38 :
« JLi nons le duc Reliant sera mis en obli; S'aurai a nom Richars et lor charnex amis; Mult lor aiderai bien lor guerre à maintenir. »
* Ren. de Montauban, p. 356, v. 30.
^ Garin le Loherain, éd. Paulin Paris, I, p. 38.
6 Ibid., p. 39.
■^ Girard de Roussillon, le. Paul Meyer, § 320, p. 139.
« Quel deuil pour les mesnies de Charles et de Girart, qui s'étaient engagées par serment à combattre jusqu'à la mort*. »
L'affection, ici aussi, est réciproque. Si la dernière pensée de Roland est pour son seigneur qui l'a nourri :
« De i^lusurs choses à remembrer li prist : De dulce France, des humes de sun lign, De Carlemagne, sun seignur, ki rnurrif^. »
Charlemagne, à son tour, voudrait ne pas survivre à sa
maisnie :
« Si grant doel ai que ne vuldreie vivre, De ma maisniée ki pur mei est ocise^. »
Des libéralités incessantes entretiennent, avivent le dévouement de la maisnie. Être libéral est, en effet, la maîtresse vertu du seigneur féodal*.
Le seigneur nourrit sa maisnie, il l'équipe, lui distribue armes, vêtements et fourrures, palefrois et destriers, or et
nbid., § 390, p. 191. — Ajoutez :
« ¥<= danziaus a a lui apelé ,
Qui tuit estoient si dru et si privé , Et si ami et de son parante,
Et cil responent : « A vostre volenté Ne vos faudrous por estre desmenbré »
[Aymeri de Narbonne, v. 842-844, 855-856.)
« ... se conbat à petit de maisnie, N'avoit od lui que cinq cens chevaliers; Cil sont si home , ne l'osèrent laissier. »
[Chevalier Ogier, v. 5375 suiv.)
2 Chanson de Roland, éd. Gauthier, v. 2377 suiv.
3 Ibid., V. 2936-2937.
* « Douez l'or et l'argent et le vair et le gris,
Qar douer est la rien qi plus monte à haut pris. »
{Ch. des Saisnes, éd. Fr. Michel, I, p. 86.)
argent'. Ce n'est souvent qu'après de très longs services que le fidèle de la maisnie est pourvu d'un fief. Tels, d'après Dudon, les vassaux de Louis d'Outremer qui l'avaient accompagné en Normandie. Ils n'étaient qu'entretenus par le roi, ils ne tenaient de lui aucune terre en bénéfice ou en fief; aussi réclament-ils à leur seigneur les terres des Normands et leurs femmes'.
Guillaume d'Orange a vieilli au service de l'empereur Louis, comme son compagnon le plus dévoué : « Tant t'ai servi que j'ai chenu le cliief ^, »
lui dit-il, et Louis le reconnaît :
« Gardé m'avez et servi par amor Plus que nus lioms qui soit dedenz ma cort *. »
Pourtant il n'a obtenu encore nulle concession de terre. 11 s'en plaint :
« De cel servise ne vos membre-il prou , Quant vos sanz moi des terres fêtes don -'. »
L'empereur lui répond qu'il est loin d'être le seul :
« Encore ai-ge LX de vos pers A qui ge n'ai né promis né doné ^. »
Pour prendre part aux largesses en servant un seigneur
' Voyez, par exemple, Ch. des Saisnes , II, p. 37. Ogier, v. 10601 suiv., V. 10615. Aiol, p. 108. Couronn. Louis, p. 103 et le passage d' Aspremont cité infrà, p. 469.
^ « Venerunt ad regem dlcentes : « Domine rex, tibi incessanter semper servimus , et nullius rei suffLcientia nisi cibi potusque ditamur. Hos advenas Northmannos expelle abhinc et extermina, precamur, et largire nobis illorum bénéficia, concessis uxoribus. » (Dudon, De moribus et adis Norm. ducum, éd. Lair, p. 238.)
3 Charroi de Nimes, éd. Jonckblœt, v. 254.
* Ibid., V. 307-308.
5 Ibid., v. 202-203.
6 Ibid., V. 281-282.
462 LIVRE m. CHAPITRE V.
généreux et puissant, pour obtenir, en guise de récompense finale, des terres , se présentent sans cesse des recrues nouvelles Le seigneur lui-même en sollicite et en attire quand il a besoin d'hommes; il leur offre deniers et chevaux :
(( Tuit cil qui servent as povres seignorez Viegnent a mei : ge lor dorrai assez, Or et argent et deniers moneez, Destriers d'Espaigne et granz muls sejornez'. »
Il leur offre surtout de les armer chevaliers', et défend même à ses vassaux de lui faire concurrence en cela^.
Les nouveaux venus commencent par faire hommage. C'est l'ancien mundiuin qui sous la forme affaiblie de Vobsp.qidum'' vit toujours, c'est la primitive recommandation qui les fait entrer dans la famille, dans la maison du seigneur, en fait àes fafnuli, familiares , domestici, obsequentes , etc. Ils doivent désormais fidélité et services en échange de leur participation à la vie commune. Remarquez, en effet, qu'il n'y a pas ombre de concession de fief.
Gauthier d'Aquitaine est le compagnon le plus fidèle et
1 Cour. Louis, éd. Langlois, p. 103.
2 « Et ki armes vora, je l'en donrai asses. »
(Ren. de Montauban , p. 138, v. 25.)
« S'o moi s'en vienent...
... si seront adoubé. »
[Charroi de Nîmes , v. 652, 657.)
' « Ne se penst jà nus hons itel pensée
Que chevalier i face en sa contrée ; Veigne à la cort quant ele iert asenblée Chascuns aura et cheval et espée Et bon haubert et ven taille fermée Et bonne robe de soie gironnée; Se il tant fait qu'il viengne à l'asenblée Chevaliers iert tantost, se lui agrée. »
{Aspreinont,éd. Gauthier etGuessard, p. 13, v. 19 suiv.)
* Voyez t. I, p. 67-68, avec les correctifs que j'ai apporte's plus haut à cet exposé (p. 435 suiv.j.
le plus cher du roi, bien qu'il n'ait encore reçu de lui aucune libéralité en terre*. Il refuse même d'accepter de sa main ni terre ni femme, pour pouvoir mieux le servir, pour rester plus parfaitement dans son obsequium , pour être prêt nuit et jour à accourir à son appela
Girard de Viane et son frère Renier arrivent à la cour de Charlemagne. Ils veulent s'engager à son service :
« Vos servirons volentiers bonemant, I an ou II. ferons vostre commant, Et s'il vous plait III. ou IIII. en avant, Por conquester onor et garnemant '. »
Charlemagne, sur le conseil de Gautier l'Alemant, consent à les retenir auprès de lui, et aussitôt ils lui font hommage :
« Et dist li Rois : — « Or viegnent donc avant , Et deviegnent mi home! »
Li damoisel firent molt à prisier :
Devant le Roi se vont enjenoilier Font li homaige voiant maint chevalier '*. »
1 «... gratia nostra
Prfe cuactis temet nimium dilexit amicis, Quod volo plus factis te quam cognoscere dictis.
Amplificabo quidem pariter te rure clomique. »
[Waltharius , v. 133 suiv.)
2 « Sed precor ut servi capiatis verba fi.delis
Si nuptam accipiam domini prœcepta secundum,
Vinciar inprimis curis et amore puellce,
Atque a servitio régis plerumque retarder.
Aedip'care domos, cultunigue intendere ruris
Cogar...
Nil tam dulce mihi quam semper inesse fidelis
Obsequio domini...
Si sero aut medio noctis mihi tempore mandas,
Ad queecunque jubés securus et ibo paratus,
lu beilis nulke persuadent cedere curœ »
[Ibid., v. 149 suiv.) ' Girard de Viane, p. 19.
* Ibid., p. 20.
L'adoubement suit pour l'un, est ajourné pour l'autre :
(( Premièrement adouberai Eainier :
Et de Girars ferai mon escuier, Armes aura, s'il me sert volentiers. »
Chemise et braies on aporte à Rainiei', etc. ^ »
Quelquefois l'inverse se produit. Un fils de roi, au moment où il a été adoubé, demande à un vassal éprouvé de son père d'entrer dans sa maisnie. Tel Louis s'adressant au duc Naismes :
« De ma maisnie sciés, je vous em pri-. »
Il y a donc dans la maisnie des classes, des catégories nombreuses de personnes. 11 y a des degrés comme dans le comitat ancien. Au premier rang les parents les plus proches et les compagnons les plus fidèles, puis les nourris, les adoubés, les serviteurs qui attendent l'adoubement. Suivant leur importance sociale, ils sont hommes de haut parage, chevaliers, bacheliers, damoiseaux, écuyers. La rémunération varie à proportion du rang^ :
(( Les dras de soie de paile Alexandrin , Les bons henas et les copes d'or fin , Les biax ostors, les faucons montardin, Tel avoir done Karles li fix Pépin Asgentis homes qui sunt de riche lin.
Les palefroiz, les chevax, les deniers, Ce done Karle as poures chevaliers;
lbid.,[>. 21.
2 Ogier, v. 7323.
3 Comme chez les Germains , c'est souvent le partage du butin : « Girart et les siens prennent le butin. 11 en donna à ses hommes autant qu'il le devait, de telle sorte que depuis lors aucun d'eux ne lui manqua au moment critique. » [Gir. de Roussillon , § 91, p. 44). « Seigneurs je vous ai toujours nourris. Je vous ai enrichis de tout mon bien. Vous avez pris pour moi maint palais dont je vous ai distribué les richesses. » {Ibid., p. 139-160).
Le vair, le gris et les corans destriers , Les sors faucons, les muez esperviers, Ce done Karle as bacheliers legiers , As damoisiaus, us vilains sodoiers^. »
La maisnie s'étend même, on le voit, jusqu'aux soudoyers , jusqu'aux mercenaires, troupes souvent nombreuses que les seigneurs féodaux entretenaient et qu'ils faisaient venir de pays étrangers^ :
ce Si mandes par la vile les vallans chevaliers Et des estranges tieres mandes les sodoiers ^. »
Cette circonstance ne doit pas trop surprendre, car chevaliers et damoiseaux s'engageaient, eux aussi, comme soudoyers :
« Fouque s'est renforcé de mille chevaliers, et Fouchier de quatre cents damoiseaux légers, pris les uns et les autres comme soudoyers*. »
Et, de plus, les soudoyers étaient liés par le serment de fidélité et par l'hommage :
ce Li saudoier Aiol l'ont esgardé
Oui il avoit l'avoir abandoné ,
Et dist li uns à l'autre : ...
« Et ja li somes nous sor sains juré
Que ja ne li faurons en notre aé ^. »
Quand Aubri le Bourgoing s'offre comme soudoyer au comte de Flandre Baudoin, il se déclare prêt à devenir son homme, à se recommandera lui :
* Ch. d' Aspremont , p. 2, v. 71 suiv.
■2 « Girart a une mesnie bonne et nombreuse de soudoyers bavarois et allemands. » {Girard de Roussillon, trad. P. Meyer, §470, p. 219-220).
3 Ren. de Montauban, p. 141, v. 6-7.
* Gir. de Roussillon, § 127, p. 69.
» Aiol, éd. Normand et Raynaud , p. 129-130.
F. — Tome II. 30
466 LIVRE m. — CHAPITRE Y.
«. Or sui venus ci a vos por garant
Je et mes nies serons en vo cornant*. »
A vrai dire , la solde, plus ou moins déguisée, se retrouve à chaque pas. Elle est plus fréquente que la concession de terre, elle la remplace ou s'y joint; parfois elle lui est préférée.
Telle que je l'ai décrite, et même abstraction faite des mercenaires proprement dits, la maisnie pouvait comprendre des milliers d'hommes-.
C'étaient des combattants toujours prêts à marcher, qu'il n'était pas besoin de semondre au loin par brefs et messagers', dont le service en campagne pouvait se prolonger, sans récrimination, durant des saisons et des mois, alors que les vassaux pourvus de fiefs réclamaient, à grands cris, un prompt retour dans leur château et leurs domaines. Ils formaient l'armée permanente du baron féodal.
C'étaient, en outre, des conseillers toujours présents. Le seigneur tenait avec les plus importants d'entre eux, « les meilleurs de ses hommes*, » son conseil et ses plaids ordinaires. Dans les affaires seulement d'une gravité extrême ou à certaines époques déterminées de l'an-
1 Auberi, éd. Tobler, p. 23, v. 31-32.
2 « Je verrai la mesnie qu'aura Fouchier : il peut, dit-il, mener contre moi mille chevaliers, et sa terre n'a pas mille pas. »
{Girard de Roussillon, trad. P. Meyer, § 127, p. 68.)
« Vous me devez servir en France a. IIII. rois, Chascun doit de mainie. M. chevaliers avoir. »
{Ren. de Montauban , p. 2Q2.)
3 « Ne la grant guerre ne m'estoit or mandée ;
Ne n'ai o moi fors mesnie privée ! »
[Auberi le Bourgoing , éd. Tarbé, p. 9.)
« Charles se rendait à Roussillon avec sa mesnie privée. 11 n'avait pas convoqué son ost, et pourtant sa chevauchée n'était pas si petite. » {Gir. de Roussillon , § 448, p. 210;.
* Girard de Roussillon, §§ 259, 261, 26b, etc.
née, à Pâques ou à la Pentecôte ', ce conseil s'accroissait, en cour plénière ou proclamée, des vassaux résidant sur les fiefs.
C'étaient des servants de tout ordre, sénéchaux, échan sons, porte-mets : Rainier, quoique chevalier et conseiller de la chambre de Charlemagne, et son frère Girard de Viane s'acquittent de pareils offices^
Ils maintenaient l'ordre dans le palais. Charlemagne s'adresse en ces termes à sa maisnie :
« Prenés le moi (un délinquant), ma mainie privée. Se vos ne l'f aites , vos fois avés faussée ! Mar s'en ira par nule trestornée, Qui ma cort a honie ^ ! »
Ils publiaient les ordres du seigneur : « Par sa maisnie a fait un ban huchier *. »
Ils étaient enfin ses compagnons de chasse, de chevauchée, de plaisir :
« Girart gorge son faucon ; autour de lui un millier d'hommes de sa mesnie, vêtus de hoquetons bordés d'orfroie et de jupons de soie vermeille ^ »
Entre eux, ils se devaient une assistance et une affection fraternelles :
(c Damoiseaux de ma mesnie , aimez-vous mutuellement ^. »
Le terme ancien de compagnon'' s'est conservé.
1 Ihid., §§35,231.
2 Girard de Viane, p. 25.
3 Girard de Viane, p. 63.
* Cour. Louis, p. 70, v. 1503.
3 Girard de Roiiss., § 48. — Adde, ibid., § 268, etc. ^ Girard de Rouss., § 307.
■^ Cf. Lex Salica, LXIII (Cod. 6 et 5, édit. Hessels) : « Si quis in hoste in conpanio de conpagenses suos hominem occiderit... in tri-
468 LIVRE m. CHAPITRE V.
« Bien sont d'une maisnie jusqu'à, M. compaignon*. » « Ses veront mes maisnies et mes compainges^. »
Il a seulement, par l'usage, perdu de sa rigueur. Il est remplacé souvent par les mots équivalents ou plus vagues de pair^, privé, dru\ ami/we et plevi, accidentellement" par un terme déformé [abbaich) paraissant venir du mot ambactus dont César se sert pour désigner les clients et les compagnons gaulois.
La maisnie est loin d'être la seule forme de compagnonnage qui subsiste vivace à côté du fief. Il en est de plus larges, il en est de plus étroites, de plus éphémères et de plus durables.
plo conponat. » Cod. 10: (c Siquis hominem ingenuutn qui lege salicavivit in hoste, in companio, de companiei suorum occident... in triplo conponat. »
^ Ch. des Saisnes, I, p. 141.
2 Aiol, p. 189, V. 6504.
^ D'où l'expression fréquente : « pair et compagnon. »
* A rapprocher de trustis.
» Girard de Roussillon, p. 138.