L AVENEMENT DE LA FEODALITE CLASSIQUE. OOÎ
Suzeraineté, après laquelle soupirait la foule, la sentant nécessaire pour mettre fin aux rivalités de clans, et restaurer, en rétablissant la sécurité et la paix, un véritable ordre social.
Pour la constituer, l'organisation familiale du groupe vassalique servit encore l'ambition des maisons seigneuriales ou souveraines.
La cour du seigneur supérieur attire de plus en plus nombreux les nourris et les aspirants chevaliers*. L'armée féodale du haut baron se recrute ainsi, par dessus la tête des vassaux intermédiaires, dans les rangs des arrièrevassaux.
Les petits clans sont restés compacts. Ils ont résisté à la désagrégation opérée sur les fortunes moyennes par l'Église'. Leurs chefs recherchent la soumission à un prince régional de préférence à la dépendance plus étroite du suzerain plus proche, et loin de contrarier ce rapprochement, l'Église , favorable à la création d'États féodaux, y travaille de son mieux.
A un point de vue voisin , le serment de fidélité que doivent tous les habitants d'un territoire, et qui fait, à certains égards, du chef régional un chef de tribu, servit de même au grand suzerain à absorber les moindres seigneuries.
Enfin, le régime communal, en créant des groupes ana-
* Les usages de Barcelone relatent l'institution d"une cour princière et décrivent son organisation : « Alium namque supradicli principes nobilem et honestum et utilem miserunt usaticum quem illi tenuerunt et successoribus suis tenere in perpetuum mandaverunt; scilicet ut tenerent curiam et magnnm familiam .. et quando vcllent edere, facerent cornare ut noblles et innobiles venirent pvandere , et ibi distribuèrent pallas quas haberent in magnatibus et in eorum familia, et ibi mandarent hosles (ost) cuni quibus irent ad destruendam yspaniam et facerent novellos milites. » {Usatici Barchin., art. 124, éd. Giraud, II, p. 491).
^- Suprà, p. 449-500.
logues aux petits clans féodaux, profita aux princes, rois, ducs ou comtes, à l'encontre des seigneurs locaux.
A part les saillantes exceptions qu'offraient la Normandie, la Flandre ou les régions pyrénéennes, les États féodaux s'ébauchent à peine au xi° siècle. De même que l'autorité du roi de France est presque nominale et que sa véritable puissance, il la lire de son domaine, de même les seigneurs régionaux tirent leur puissance de leurs possessions immédiates et de leur mouvance directe, non de leur suzeraineté. L'axiome : Vassallus vassalli meiiionestyneus vassallus est une réalité. 11 l'est si bien, que le haut suzerain prendra le titre de son principal comté ou domaine, de préférence à celui de sa province ou de sa région.
Ce n'est qu'à partir du xii" siècle que , parallèlement et chacun pour son compte, le roi et les grands vassaux poursuivent avec un succès rapide le travail d'unification politique.
Au xiii" siècle, l'œuvre sera accomplie, de grandes seigneuries seront créées partout, sauf en Bretagne où le clan celtique résistera victorieusement bien plus longtemps. Le terrain de la lutte alors se déplacera; il ne sera plus entre ies seigneurs intermédiaires et tes grands vassaux, il sera entre les grands vassaux et le roi. Mais en môme temps, la féodalité primitive que je viens de décrire aura cessé d'exister. L'historien assistera au triomphe de la féodalité classique.
Nous avons reconnu trois vivantes assises à la seigneurie féodale : la parenté, la maisnie, la vassalité proprement dite. Rappelons-nous les éléments qui sont entrés dans la formation de chacune d'elles et nous les verrons converger vers un centre de gravité. Ce centre de gravité est la chevalerie.
Les parents, les hommes de la maisnie, les vassaux servent les uns à cheval, les autres à pied. Les uns, les fervestus , sont couverts de la lourde armure de guerre [garnement) : la brogne ou le haubert sur le corps , le haume en tête, les jambes protégées par des heuses et des hauts-de-chausses de fer, au bras gauche l'écu oblong à grosse boucle de métal, dans la main droite la longue lance de frêne ornée du gon fanon ou l'épieu carré, plus redoutable, et quand a été brisée la lance, jeté l'épieu, le glaive large et court à deux tranchants, le hranc. Ils montent pour la bataille de grands chevaux de main, des destriers. Les autres sont armés, à la légère, du petit bouclier rond ou ovale {tanje) , de l'épée longue et étroite, de piques et de haches, d'arcs et de frondes. De simples plastrons de cuir protègent leur poitrine, des bonnets leur tête. S'ils ont des montures, ce sont des chevaux de moindre taille ou même des mules.
A la grosse cavalerie appartenait sans conteste le premier rang. Ceux qui la composaient s'appelaient par ex-
F. — Tome 11. 36
cellence soldats, milites, plus tard cavaliers ou chevaliers, pour les distinguer soit des fantassins [pedites]^^ soit des écuyers et des damoiseaux, soit des cavaliers ordinaires {eqiiitesf. Tour à tour rempart d'airain ou bélier irrésistible, ils constituaient le noyau de Tarmée féodale.
Pour être miles, chevalier, de nombreuses qualités étaient requises. Il fallait être fort, robuste, athlétique, pour supporter le poids de l'armure, il fallait être rompu à l'équitation et au maniement de la lance et de l'épieu, il fallait de plus appartenir à une famille riche, ou avoir, dans les rangs inférieurs de l'armée, soit conquis cheval et armes sur le champ de bataille, soit obtenu d'un seigneur, par d'éclatants services, d'en être pourvu et équipé.
Le chevalier faisait donc partie d'une élite; il était un guerrier de choix et, par suite, un homme d'une condition supérieure. Ayant le pas sur les autres membres de la parenté, de la maisnie, du vasselage, il était investi d'une sorte de suprématie sociale. Dans tous les pays où le militarisme occupe une place prépondérante, les chefs de l'armée sont hors de pair. Mesurez la distance qu'il pouvait y avoir entre le vassal roturier et le vassal chevalier à la dislance qui sépare de nos jours encore, chez certains peuples, un officier noble d'un paysan ou d'un bourgeois. La chevalerie tendait ainsi à devenir, comme chez les Ro-
* « Illic fuit morluamaxima pars nostrorum equitum, propter quod multi ex nostris militibus reinanserint pedites. » (Tudebod, De Hierosolym. itinere, IV, 1, Rec. des hist. des croisades, Aut. Occid., III, p. 29). — « Conslilueriint autem de bello sic... ut pedites pracirent militibus... et milites sequerentur eos atque a tergo custodirent. » (Raymond d'Agiles, Historia Frcmconan, XII, R. des hist. des croisades, ni, p. 2o9j. — « Omnes homines, tam milites quam pedites qui habeant etatem et posse pugaandi. » {Usages de Barcelone, art. 68. Giraud, II, p. 478).
- « Milites nostri erant quingonli, exceplis illis qui militari nomine non censebantur, tamen equitantes. » (Foucher de Chartres, Histor. Hierosol.,\\h. 2, cap. 32, ibid., p. 413).
mains et chez les Gaulois, une caste militaire. C'est dans ce sens que Richer parle de Vordo militaris, cquestris\ De même que les diverses catégories de personnes composant le clan féodal se distinguaient au point de vue du service militaire, elles se différenciaient par les degrés plus ou moins proches où elles se trouvaient placées par rapport au chef. Les plus considérés, comme aussi les plus fidèles, étaient naturellement les descendants directs et les parents fictifs qui leur étaient assimilés. Or, la véritable adoption filii loco s'opérait précisément d'après les usages germaniques par la remise d'un armement complet ^ Cette remise étant faite, en règle, par le père, quand le fils arrive à l'âge de porter les armes, l'étranger qui l'accomplit prend la place du père ^ L'homme ainsi armé
^ « Hic patrem habuit ex eqvestri ordine. » (Richer, I, b, t. I, p. 17). — « Qui in militan ordine potenliores erant. » (IV, 28, t. II, p. 180). — Ajoutez liv. IV, H : « Uxorem de militari ordine. » (II, p. 136).
2 " Per arma fieri posse filium, grande inter gentes constat esse preeconium... Et ideo more gentium et condilione virili, filium le prœsenti munere procreamus : ut corapetenler per arma nascaris, qui bellicosus esse dignosceris.Damus quidem tibi equos, enses, clypeos, et reliqua instrumenta bellorum. » (Adoption du roi des Hérules par Théodoric. — Cassiodore, Variar., lib. IV, ep. 2. Opéra omnia (Paris, 1600), T, p. 97). — Suprà, p. 435 suiv.
^ L'adoption par les armes produit même une parenté fictive entre l'adoptant et les descendants de l'adopté , entre l'adopté et les héritiers de l'adoptant. Sur le premier point voyez la lettre d'Alaric à Justinien : « Faclus est (genitor meus) per arma filius... In parentelœ locum noster jam transire débet alTeclus. Nam ex filio vestro genitus, naturee legibus vobis non habetur extraneus... mihi dedislis gratiam nepolis,quando*neo parenti adoptionis gaudiaprsestitistis. » (Cassiodore, Variar., VIII, 1, t I, p. 203). — Sur le second point voir le passage suivant, relatif ù Gensimund, qui, adopté par un membre de la famille des Amales, fil passer dans cette famille le droit de régner sur les Ostrogoths : « Solum armis filius factus. tanta se Ainalis devotione conjunxit, ut lieredibus eorum curiosum exhibuerit famulatura, quamvis ipse peterelur ad regnum. » (Cassiodore, Variar., VIII, 0, t. I, p. 209 vo).
de la main d'un seigneur a ses armes communes avec lui. tous deux ne forment qu'une seule épée, qu'un seul bouclier '. Il est assimilé au fils par le sang et placé par là dans une relation plus étroite, — en fait et en droit, — que l'affinité qui résulte de la vie commune des nourris et de la simple remise d'un symbole au vassal proprement dit.
Le chevalier nous apparaît de la sorte sous un double aspect ; à la fois comme le meilleur soldat et comme le meilleur vassal. La chevalerie est l'élite de l'armée et l'élite de la féodalité.
Ce double aspect se révèle dans tous nos vieux poëmes. La chevalerie y représente l'art militaire, avec son instruction professionnelle-, ses ruses de guerre^ sa discipline.
1 Contran, pour faire de Childebert son successeur au trône, lui met sa lance dans la main : « Rex Gunthramnus, data in manu régis Childeberthi hasta, ait : « Hoc est indicium, quod tibi omne regnum meum tradedi. » (Grégoire de Tours, Histor. Franc, VII, 33; Mon. Germ., I880, p. 313). — Quelle est la portée, quel est le sens de cet acte? Grégoire de Tours l'indique : « Cohorlabatur G. rex omnem exercitum, dicens: Videte, ovm, quia filius meus Childeberthus jam vir magnus effectus est. » [Jbid., p. 313-314). « Gunctum ei regnum tradedit, dicens : « Una nos pavma pvoteQcd , unaque asta defendat. Quod si filios habuero, te nihilhominus tanquam unum ex his reputabo. » (Liv. V, 17, p. 208). — Le roi des Hérules dit de même à Théodoric: « Sume itaque arma, mihi tibique lyrofutura. » (Cassiodore, Variar., IV, 2, t. I, p. 97). — De nos jours encore, on trouve un usage semblable chez les Arabes du désert. Le général Daumas raconte que les membres d'une caravane s'associent comme frères par ce serment solennel : « Chacun est le frère de tous; tous nous ne fai:>ons qu'un seul et même fusil, si nous mourons, nous mourrons tous du même sabre. » (Daumas, Le grand désert, 1857, p. 72).
2 (( Les guieruat tut par chevalferic. »
{Ch. de Roland, v. .3074.)
2 Quand Caneton propose au roi Marsile de surprendre Roland en traître dans les défilés de Roncevaux et de l'écraser sous le nombre, il appelle ce bel exploit un acte de gente chevalerie : « Duac avrez faite gcnle chevalerie , N'avrez mais guère en tute vostre vie. »
{Ch. de Roland, v. 594-5.)
LA CHEYALERIK. 565
son équipement perfectionné', puis la bravoure"", la résistance à la fatigue, la force physique qu'il exigea Le vrai chevalier est le guerrier modèle. Etre brave c'est défendre ses armes \
En même temps la chevalerie est la parfaite fidélité^ le dévouement, jusqu'à la mort, au chef qui vous a initié au métier des armes, revêtu de l'armure, ceint de l'épée, monté d'un destrier, au chef qui a droit à une reconnais-
' « Pois, sunt muntet sur leur curanz destriers;
Adubet sunt à lei de chevaliers, E de bataille sunt tuit apareilliet. »
{Ibid., V. 1142 suiv.)
- " De vasselage fut asez chevaliers. »
{Ibid., V. 25.) Cf. Ken. de Montauban , p. 211, v. 20 suiv.
•'• « Li Arcevesques est mult bons chevaliers :
N'en a meillur en tere desuz ciel, Bien set ferir et de lance e d'espiet. »
[Ch. de Roland, v. 1673 suiv.)
« Itel valur deit aveir chevaliers Ki armes portet e en bon cheval siet ; Deit en bataille tels estre forz e fiers , 0 altrement ne valt quatre deniers. »
[Ibid., V. 1877 suiv.)
Faire du butin est la grande vertu du chevalier : '. Bien doit on chevalier et loer et prisier. De quel part que il voise , qu'il sache gaaigner. » {Ren. de Montauban , p. 56, v. 25-26.)
■♦ « Vassals est bons pur ses armes défendre. »
{Gh. de Roland, v. 3785.)
Le chevalier abattu était dépouillé de ses armes et de son cheval, pratique qui s'est conservée dans le combat judiciaire. Du reste, le seigneur sous les ordres duquel il combattait devait l'équiper à nouveau. (Voy. Ren. de Montauban , p. 141).
5 « Li quens Rollanz unkes n'amat cuard.
Ne orguoillus n'hume de maie part.
Ne chevalier, s'il ne fust bons vassals. »
{Ch. de Roi., v. 2134 suiv.)
sance éternelle pour les armes qu'il adonnées, pour les cadeaux qui s'y joignent, pour la dot souvent qu'il constitue au nouvel adoubé ^
La cérémonie de l'adoubement met en scène tout aussi clairement le caractère biparti de la chevalerie primitive.
L'éphèbe qu'on arme chevalier doit être solide, habile aux armes, excellent cavalier : il doit en faire ses preuves publiques, en lançant son cheval au galop et frappant la quinlaine^ Voilà le premier aspect. Voici le second. L'adoubé devient le filleul, le fils adoptif du seigneur qui
* Un adoubement fait par le comte d'Anjou Geoffroi Martel nous en présente un frappant exemple. Le fils puîné du seigneur de Chàteau-Gonlier sert le comte puis, armé chevalier par lui, obtient un don de terre, à titre de fils adoptif : « Comili serviens, cupidus gioriae, aggressus est consulem, precibus suorum, ut eum militem constitueret, et causa filiolationis modicum terrae ei largiretur quo posset eum gratiosius et aculantius servire... » [Chronique des comtes d'Anjou, p. 124).
Bernier, dès qu'il a été armé par Raoul de Cambrai, se reconnaît son homme lige :
« Devant Raoul s'asiet a genoillons.
« Sire, dit-il, biax est li gueredons ; Vostre hom sui liges, si m'ait S. Symon. »
{R. de Cambrai, x. 627 suiv.)
2 « Fait .1. estais a loi dôme saichaat. »
{Ibid., V. 512.)
« — Sire B, dist R. 11 senez En la qulntaine por moie amor ferrez , Si qe le voie Loeys Tadurez. »
(Ibid., V. 600 suiv.)
Je juge inutile de multiplier les citations. M. Léon Gautier, dans son beau livre La chevalerie (Paris, 1884), basé sur les chansons de geste, a très bien reconnu que l'adoubement au xi^ siècle était une cérémonie purement militaire sans intervention d'aucun symbole religieux (p. 269-271). On peut voir les dix-huit exemples d'adoubement qu'il a réunis (p. 285, note 3) et y ajouter notamment celui du Couronnement Louis, v. 16b 1 suiv.
l'adoLibe. C'est donc ce seigneur lui-même qui, comme un père , présidera à son armement et attachera tout au moins à son flanc la pièce capitale , l'épée ' ; c'est lui qui le fera revêtir d'habils seyant à sa qualité nouvelle, du bliaud de soie, du manteau garni de fourrures, de vair et de gris ou de peaux de martre ^ Par les armes qu'il reçoit le nouveau chevalier est associé à la fortune militaire de son père adoptif ; par les étoffes précieuses et les pelleteries dont on le couvre il prend son rang à la cour féodale. Tels sont vêtus ceux qui courtoient et siègent au conseiP.
Les exhortations faites à l'adoubé ont de même un dou-
' Le ceiaturon était chez les Romains l'insigne militaire par excellence. Prendre le ceinturon {sumere cingulum, cingulo insigniri), quitter le ceinturon [deponere cingulum], était synonyme de devenir soldat et cesser de l'être. (Voy. Daremberg et Saglio , Dictionn. des Antiquités, v° Cinqulum, II, p. H78, col. 2). Sous le Bas-Empire, il fut, en outre, le signe distinctif du fonctionnaire civil. [Ibid., p. 1181^ col. 2). Les expressions romaines s'adaptaient donc parfaitement à l'adoubement du chevalier et devinrent typiques. Elles purent contribuer ainsi à mettre au premier plan l'acte de ceindre l'épée; mais, au xi^ siècle, le rôle de l'adoubant ne s'y borne pas. Il pose le heaume sur la tête, comme il ceint l'épée au flanc :
« L'erme li dune. . .
Desor la coife de l'auber doublentia Li a assis. . . »
[R. de Cambrai, v. 472 suiv.)
- « Vous me déistes, plus Foirent de rail.
Que je seroie chevaliers, sans respit. » — « Vous le serez, li Loherens a dit, Or vous alez baigner un seul petit, Et cous avez et le vair et le gris. »
{Gari)i le Loherain , II, p. 179.)
^ Dans le conseil tenu par Charlemagne, Ganelon qui y siège :
« De Sun col getet, ses grandes pels de martre E est remés en un sun blialt de pâlie. »
(Ch. de Roland, v. 281-2.)
ble objet. Etre brave, estl'une', être fidèle est l'autre". « Sois preiix^ » les résume toutes \
Ainsi encore de la coléc ou •paumée, du coup donné dans la nuque avec la paume de la main. Elle doit, selon un vieil usage germain qui se laisse suivre jusque dans la loi des Ripuaires% graver dans la mémoire d'une
1 « Chevaliers soies , dist li pères , biaus fix ,
Et corageus envers tes anemis. »
[Ogier, v. 7315-6.)
« Que damedieus qui en la crois fu mis Te doinst pooir contre tes anemis. »
{.iuberi, éd. Keller. Eomvart, p. 223.)
-' « Garde envers ton seignor, ne weilles meserrer. »
{Ren. de Mont., p. 48, v. 34.)
" « Soies proudom. »
(Gir. de Viane, p. 21.)
« Soies preus. »
[Ibkl., p. 65; cf. Gariii le Loherain, II, p. 182.)
' J'ai dit plus haut la double signification du mot preux.
^ c( Lex Ribuaria, cap. 60 : « Cum lestibus (2, 6 ou 12)... ad locum tradicionis cum totidem numéro pueros accédât et sic eis praesentibus prœtium tradat et possessionem accipiat, et unicuique de parvolis alapes donet et torquat auriculas, ut ei in poslmodum testiinonium praebeant. »
Le soufflet seul paraît s'être conservé après l'époque carolingienne, comme moyen mnémotechnique. Il se retrouve dans la charte suivante :
<c Illo anno quo perrexit Robertus cornes Jérusalem, dédit S. Petro ad Pratellum, ex suo dominio, unam villam qua3 vulgo Turstinivilla vocatur, pro qua structor ejusdem ecclesiae Hunfridus XII libras auri et duo pallia et duos maximi pretii caballos dédit... Huic rei interfuerunt vetulus N. T. qui unum de suprad. caballis a comité Roberto dono suscepit... Hunfridus constructor ejusdem loci cum fîliis suis Rogerio , Roberto , Willelmo , qui etiam a pâtre ob causam mémorise colaphum suscepit. Suscepit etiam aliud colaphum R. de L. qui hosam vini comitis Roberti ferebat; qui cum requireret cur sibi Hunfridus permaximum colaphum dedisset, respondit, quia tu junior me es, et forte multo vives tempore erisque testis hujus rationis cum ras poposceril. Suscepit etiam tertium colaphum H. filius W. comitis. » (Vers 1034. Gallia Christ., XI, Instr., col. 201 A).
manière ineffaçable le souvenir de la cérémonie d'adoubement et du seigneur qui l'a accomplie*. Elle a besoin d'être énergique pour remplir cet objet : son énergie témoigne en même temps et de l'endurance morale du nouvel adoubé et de sa force de résistance corporelle -.
Telle est la chevalerie des x'' et xi" siècles. Elle n'est pas encore une institution distincte, et elle n'a rien à faire avec les sentiments généreux qu'on lui prête si libéralement ou qu'elle a pratiqués plus tard. Les devoirs du chevalier sont tout relatifs. Ce sont les devoirs du soldat, du vassal et, par une réciprocité légale, ceux du suzerain. S'il est question de l'assistance àes pauvres , c'est de chevaliers
^ Dans Girard de Viane l'adoubant le dit expressément :
« Et de sa palme .i. grant cop li feri :
— De moi te mambre ! soies preus, Aymeri. »
<( El col li fiert .i. molt graiit cop iilainier :
— De moi te membre: soyez boiiis chevalier. »
Malgré sa rédaction tardive (xiii^ siècle) et son inspiration si manifestement religieuse et symbolique, VOrdene de chevalerie donne encore à la celée sa signification originaire :
« Chest li colée. ..
Et dite la seaefianche'?
Sire , chou est li remembranche De celui qui l'a adoubé A chevalier et ordené. »
{L'Ordene de chevalerie , Paris, 1759, pp 124-125.)
- » Une paumée eus el col li assist,
Por un petit que il ne l'abatist.
Voit le R. à pou n'enrage vis. »
[Garin le Loherain, II, p. 181.)
« Il a hauciet le paume, se li done .i. cop tel Por .1. poi ne l'abat et nel fist enverser. Et quant le voit li enfes, le sens quida derver ; 11 dist entre ses dens coiement a chelé : . . . Se Tcust fait, .i. autre, ja l'eust compéré. »
(Elle de Saint-Gille, x. 105 suiv.^
:j70 LIVRE III. TROISIÈME PARTIE.
peu fortunés, de vassaux clans la gène qu'il s'agit uniquement^
En fait, d'après les chartes comme d'après les chansons de gôste, les chevaliers, loin d'être les défenseurs des faibles et des femmes, sont leurs oppresseurs, leurs despotes ou leurs bourreaux. Prenez les types primitifs de Raoul de Cambrai et d'Ogier : types de chevaliers et types de peaux-rouges, lions et tigres. Rien ne les retient dans leurs emportements sauvages ou dans leur froide férocité; ni égard pour la faiblesse, ni crainte religieuse. Ils tuent sans merci l'homme désarmé; ils brûlent les nonnes avec leur couvent. Prenez la grande épopée du xi'' siècle, notre sublime chanson de Roland. Quels sont les sentiments qu'elle exalte? La fidélité à Dieu , au seigneur, au compagnon, à la patrie commune, la bravoure et l'honneur familial ; rien au delà.
La faiblesse s'efface devant la force. Les femmes sont disputées, enlevées, comme la proie légitime du plus vaillant. Si le chevalier prend leur défense c'est pour les conquérir. Elles le savent et s'y résignent'. S'il protège le marchand ou le pèlerin, le paysan ou le bourgeois, c'est à charge de rançon.
La chevalerie, à cette époque, n'est pas davantage un ordre proprement dit, un corps dont les chevaliers seraient les membres, et qui auraient des règles et des statuts. On n'est pas chevalier dans un sens absolu; on est
1 (I Ol- vous couvient des espérons lerir,
Et honorer les chevaliers gentis;
Donner aux pauvres et le vair et le gris. »
{Garin, II, p. 148.) De même, Ogier, v. 7331 suiv.
2 Une jeune fille délivrée par Ogier des mains des Sarrazins lui dit aussitôt :
« Conquis m'avés, or sui en vo cornant... Si porrés faire de moi tôt vo talant. »
{Ogier, v. 12066, 12091.)
le chevalier de quelqu'un', du seigneur qui vous a adoubé ou à qui l'on engage plus lard ses services.
D'où nous est donc venue la chevalerie des siècles postérieurs? Est-elle une importation étrangère? sarrazine ou Scandinave? est-elle une infiltration des mœurs celtiques ou bretonnes? Je ne le crois pas. Elle s'est développée progressivement sous la double face que je viens de lui attribuer, grâce aux transformations sociales qui s'opéraient autour d'elle.
L'homme de guerre, brutal, violent, sans cesse sous les armes, estima la bravoure dans les autres comme il s'en glorifiait lui-même. De là naquirent certaines lois de la guerre, la générosité, la loyauté entre adversaires % que vint renforcer ce mysticisme guerrier qui se manifeste par la vertu superstitieuse attachée au premier coup , comme indice du bon droit et de la protection divine, par la personnification de l'épée et du cheval.
' '< La bone espée a çainte Ogier au flanc;
Chevaliers tu Ogiers d'or en avant Du niillor roi qui unques fust vivant. »
{Ogier, v. 747-9.)
^ Olivier, en combattant contre Roland, avant qu'ils fussent compagnons, l'avertit de se tenir sur ses gardes :
« Ne dites mie que vos aïe trai Gardés vos bien. »
[Girard de Viane , p. 135.)
A son tour, Roland se refuse à frapper son adversaire désarmé :
<( A toz jors mais me seroil reprové Qu'occis auroie .L home desarmé.
Quier une espée tôt à ta volonté. »
[Ibid., p. 142.)
Voyez aussi l'épisode de Brahier et Ogier (Ogier, v. Ho70 suiv.) et le passage suivant du même poëme :
« N'est pas droiture a vaillant chevalier Que par lor langues se doient laidoier, Mais par lor armes se doivent desraisnier. »
[Ogier, v. 4572 suiv.)
o72 LIVRE III. TROISIÈME PARTIE.
Si le chevalier est en même temps seigneur, s'il a des compagnons de tout rang sous ses ordres, il doit, sous peine d'être abandonné par eux et honni de ses pairs comme lâche, les protéger et les défendre. Son devoir est un point d'honneur^ A son tour, ce point d'honneur s'étend par la grosse jactance qu'à l'égal des guerriers d'Homère les héros de nos chansons de geste étalent en rodomontades et en coups d'audace et de témérité. Faire tort à un protégé c'est faire outrage au protecteur. Se faire le champion de tous les faibles, c'est donc donner la preuve la plus éclatante qu'on ne craint nul rival, puisqu'il faudra lutter à chaque instant contre tout venant. La magnanimité put sorlir ainsi d'un enivrement d'orgueil, d'une exubérance de force et de personnalité^
Mais ce fut surtout la fidélité due au seigneur et les devoirs à remplir auprès de sa personne qui aidèrent à la naissance d'un idéal chevaleresque. Le dévouement, l'abnégation, la loyauté sortirent par un élargissement graduel de la vassalité; une certaine sociabilité, une certaine délicatesse de sentiments, la courtoisie en un mot, du séjour périodique à la cour du seigneur. Mériter l'approbation
1 Le même fait se retrouve chez les Arabes. Chez eux aussi la protection des faibles repose sur la foi jurée, sur une sorle d'adoption (Quatremère, Mémoire sur les asiles chez les Arabes, Mémoires de l'Acad. des inscriptions, t. XV, 2^ partie (J84o), p. 326, 328) et constitue un point d'honneur fondamental. « Tout homme, dit M. Quatremère, qui, par lâcheté ou par tout autre motif, aurait abandonné son client et ne l'aurait pas défendu, se serait couvert de honte aux yeux des Arabes. » [Ibid., p. 329). Pour se placer sous la protection d'un Arabe, pour devenir son client, il suffisait d'attacher ses habits à la corde qui retenait sa tente. [Ibid., p. 319, 333). — « Un guerrier arabe tenait à grand honneur de se voir entouré de nombreux clients. Lorsqu'un homme quelconque implorait à haute voix son appui , il se hâtait démontera cheval et de prendre l'inconnu sous sa protection, sans lui demander ni son nom, ni le motif qui l'amenait. » {Ibid., p. 321).
- N'a-t-on pas vu, par bravade, des chefs arabes se faire protecteurs des oiseaux ei des sauterelles? (Quatremère, /oc. cit., p. 339).
des femmes qui faisaient le charme de celte cour devint une ambition du plus rude guerrier* ; mériter les éloges des trouvères, hôtes familiers du festin, échapper du moins aux traits mordants de leur satire était une autre.
Les cantilènes et les chants guerriers récités aux repas remontent à une époque immémoriale, les chansons de geste au moins au ix^ siècle, et leur succès alla grandissant aux trois siècles suivants. Les trouvères furent les vrais dispensateurs de la gloire. Le nom qu'ils célébraient vivait dans la mémoire des hommes, le nom qu'ils flétrissaient était voué à un indélébile opprobre".
Un idéal poétique se créa, et de la poésie descendit dans la réalité journalière. Idéal en rapport sans doute avec des mœurs farouches, mais en progrès aussi sur eux, assignant à la lutte de plus nobles mobiles que l'intérêt, le butin, l'assouvissement de passions sensuelles et sanguinaires. Le culte de l'honneur, la fidélité inviolable à la famille et au
1 « Ne à muillier n'a dame qu'as vêtit
N'ea vanteras eV règne dunt tu fus Qu'à Garlun aies un sul denier tolut, Ne fait damage ne de mei ne d'altrui. »
{Cil. de Roland, v. 1960 suiv.)
A la bataille de Bouvines, Buridan de Furnes s'écriera : « Que chacun se souvienne de sa dame. »
Clamabat : « Nunc quisque sue memor esto puelle. » (Guillaume le Breton, PJ\ilippide, XI, v. 143, éd. Delaborde (1885), p. 323)
2 « mult est pruz.
En plusurs gestes de lui sunt granz honurs. »
[Ch. de Roland, v. 3180-1.)
« Et desfendons nos cors à nostre brans, Que nus prodom vilainement n'en cant. »
{Offier, V. 7949-50.)
« Or guart cascuns que granz colps i empleit, Maie cançun ja cantée n'en seit. ><
{Ch. de Roland, v. 1013-4.) {Ibid., v. 1465.)
compagnon, au seigneur et au roi, à la patrie et à Dieu, la protection de la femme, du petit et de l'humble, la libéralité, l'exacte justice, devinrent, célébrés par les trouvères , le point de mire de tous ceux qui ambitionnaient la louange publique.
C'est par cette voie qu'a dû s'exercer Faclion profonde des traditions germaniques ou normandes, celtiques même peut-être, incrustées en d'anciens chants que chaque génération adaptait à son milieu; c'est par elle aussi que les Arabes ont pu influer sur le développement de la chevalerie dès avant les croisades. Les rapports entre Francs et Sarrazins étaient trop fréquents, les invasions sarrazines trop étendues et dans le midi trop prolongées , trop grand le nombre des hommes retenus prisonniers en Espagne pendant d'interminables années^ pour que les vieux chants arabes qui, glorifiant l'indépendance et le courage individuels, le respect de la foi jurée, le cavalier et le cheval, la lance et l'épée, correspondaient si bien aux côtés saillants de la société féodale^ ne fussent pas mis à contribution,
* Aux nombreux témoignages des chansons de geste et des chroniques, on peut joindre cet émouvant récit d'une charte du x® siècle : « Habuimus olim unum hcBredem mascuUni generis nomine Sisinnium. Ipsum per manus paganorum perdidimus qui ductus est ad Ispanias, ibidem commoratus est per VII annorura tempora. Nos vero ejus genitores intérim non cessavimus orare in jejumis et elemosinis pro filio nostro et omni ebdomada revoluta in sabbalo vigilantes ante altare S. Mariée et S. Castoris eramus. Apparuit aulem Domini virtus et misericordia quia post fînem annorum preed. eramus vigilantes...., et
ecce de repente in prima noctis vigilia venitfilius i'erens qua vincu-
latus fuerat tôt annorum tempora, dicens, recognosce pater filium luum quem genuisti et tu mater quem triennio ablactasti, ecce adsum cum sanitate mentis et corporis. Quo viso fit gaudium magnum genitoribus et omni populo et civibus et omnes unanimes efTecti Deo reddebant gratias. » (92o-96o, Cart. d'Apt, MS. f"* 4 v»-5 r°.)
- Dans le grand roman arabe d'Antar, dont l'action se passe au vi'= siècle de notre ère , et dont les principaux matériaux sont au moins contemporains de Charlemagne, la concordance que je signale est frappante. Voyez par exemple cet adoubement de cavalier : « De
LA CHEVALERIE. 57'j
pour qu'il ne passât pas dans l'idéal poétique de nos trouvères un souffle de la générosité des libres enfants du désert arabique.
L'élévation, l'épuration des mœurs et des sentiments par la poésie héroïque n'était toutefois qu'une ébauche. Elle ne pouvait faire de la chevalerie une institution. Il fallut plus, il fallut la grande poussée religieuse qui fit des guerriers français des chevaliers de Dieu\ qui amena ou accomplit, suivant l'heureuse expression d'un brillant érudit, la formation du mode chrétien de la chevalerie". Il fallut surtout aussi que la chevalerie se détachât de la féodalité. Cette séparation s'effectua le jour où l'organisation du clan eut fait place à l'organisation foncière. Alors l'adoubement ne fut plus une adoption , une entrée dans les liens les plus étroits de la vassalité. Il se réduisit à un parrainage honorifique. Il continua seulement à produire cet esprit de corps, cet esprit de fraternité qui résultait jadis, à la fois, de l'exercice d'une même profession, la plus haute de toutes, et du lien de compagnonnage unissant tous les vassaux d'un môme seigneur. Cet esprit de corps et de
retour aux tentes, le roi revêtit Antar d'un khila 'tunique ou pelisse} brodé d'or, le ceignit d'un sabre à lame rayée et lui fit amener un de ses plus nobles coursiers. — « Dorénavant, dit-il, qu'il suive nos guerriers dans les rhazzias. « [Les aventures d'Antar, trad. par Marcel Devic. Paris, 1878, p. 42). Voyez aussi cette entrée dans le compagnonnage : « A compter de ce jour, je te reconnais pour mon cousin et tu fais partie de ma famille. Vous tous qui connaissez ma noblesse, sachez qu':\ntar la partage avec mes fils; il est mon compagnon, mon ami, mon cousin. » (IbicL, p. 129). — L'armure de fer et la cotte de mailles (p. 2, 33, 121, 300), la lance et le gonfanon (p. 2, 3, 241), la personnification du cheval (p. 59) et de l'épée (p. 99-101; s'offrent à nous comme dans les chansons de geste.
* Suprà, p. o23, note 1. — Dans la chanson d'Antioche les croisés sont appelés « li Jhesu-chevalier. »
« Cil qui Dame Dieu servent de loial cuer entier. »
(Ch. d'Antioche, ch. 7, v. 294, v. 311, II, r- 153.)
^ Léon Gautier, La chevalerie , p. 273.
solidarité, les ordres militaires ne le créèrent pas; ils se bornèrent à le fortifier. On était chevalier avant que d'y entrer. Comme les fraternités d'armes, ils solidifièrent l'une des bases historiques de la chevalerie, ils infusèrent un sang nouveau au compagnonnage antique.