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AVANT-PROPOS
I. — J’avais espéré que ce volume suivrait à brève distance le précédent, et voici qu’un intervalle exceptionnel les sépare. La guerre actuelle en est cause pour partie. Elle a retardé l’impression commencée il y a quatre ans déjà. D’autres obstacles l’avaient précédée, dont le principal est qu’à la suite de deux événements, d’ordre très différent, la découverte du Code de Hammourabi, et l’ascension du Japon, mon activité scientifique avait été entraînée dans une autre direction, vers les études orientales, sans que jamais, du reste, ma pensée se soit détachée de cet ouvrage, ni que j’aie cessé d’en poursuivre l’élaboration.
Le retard imposé par la guerre n’aura pas été perdu. Il a fait prendre une actualité saisissante aux problèmes historiques qui sont traités dans ce volume et m’a conduit à leur donner leur plein développement. A la lumière des faits, l’esprit en France et chez nos alliés est en train de faire justice de deux superstitions néfastes, — la superstition du germanisme comme principe civilisateur, la superstition de l’origine récente du patriotisme français, — lesquelles sont toutes deux en étroit rapport avec ce que j’appellerai aussi la superstition féodale.
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II. — Les historiens allemands avaient fait passer pour axiome, aidés en cela par les théories nobiliaires et les doctrines feudistes de notre ancien régime, que les Germains avaient régénéré le monde antique, que leur royauté avait fondé la nation française, que dé la loi sali que procédaient nos institutions, qui de là avaient rayonné sur le monde entier, que de leurs mœurs et de leurs sentiments était née directement la féodalité, qui avait donné sa structure à l’Europe et absorbé en elle toute la sève vitale du patriotisme national ou régional, que de la même source dérive l'idéal chevaleresque de nos chansons de geste, qui seraient sorties des cantilènes germaniques, qu’enfin le Saint-Empire avait continué l’œuvre civilisatrice et étendu légitimement son autorité sur la partie orientale de l’ancienne Gaule, la vallée du Rhin comme la vallée du Rhône.
La guerre a permis au monde de juger de l'esprit civilisateur des Germains d’autrefois par celui des Germains d’aujourd’hui. Les manifestes des savants allemands nous ont édifiés sur l’espèce et la valeur de la vérité dont ils se donnaient pour les porte-paroles. Avec le mirage d’une hégémonie scientifique de l’Allemagne doivent disparaître des doctrines qui, de parti pris, avaient faussé l'histoire, que seul avait pu faire tolérer une sorte de respect fétichiste pour l’érudition germanique, et contre lesquelles, pour ma part, je n’ai depuis longtemps cessé de lutter ou de réagir.
III. — Dès le tome premier de cet ouvrage j’ai protesté contre la doctrine du rayonnement de la loi salique, en lui opposant le droit qui
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s'est constitvié en France atioc xe et xia siècles *. J’ai montré ensuite (T. I et II) que la féodalité avait mis plus de deux siècles à s’établir; j’ai prouvé que les chansons de geste, loin de refléter la. société germanique, sont le miroir de la société française du xe et du xie siècle, puisqu’elles sont en harmonie parfaite avec les chartes de cette époque, qu'ainsi le sentiment national était dès alors vivace. J'ai mis en lumière dans le précédent volume, comme dans celui-ci, le véritable caractère et le rôle exact de la rojmuté, non pas franque, mais gallo-franque , qui a présidé à la formation de la nation française. Que le patriotisme régional a survécu concurremment avec le sentiment unitaire de la Gaule et qu’ils ont coopéré avec la royauté à l’œuvre d’unification nationale, c’est ce qui ressortira, je pense, de tout l’exposé du présent volume, où i 'espère de plus avoir réduit h néant par les faits et les documents le prétendu droit historique de la Germanie sur les régions de la Gaule qu’elle avait usurpées, Alsace et Lorraine, Bourgogne et Provence.
IV. — En même temps qu’il gagnait en actualité, ce volume gagnait en unité. Par le développement qu’elle a prise, l’histoire des nationalités régionales qui n’en devait former que la « majeure partie »1 2 l’occupe tout entier. Et il ne me déplaît pas qu’il en soit ainsi, puisque les idées maîtresses qui en forment l’âme et le joint s’en dégageront avec plus de relief et pourront faire mieux leur chemin dans les esprits.
2 Comme le dit Y Introduction , qui était imprimée dès avant la guerre ( infrà , p. 2).
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Je compte, en effet, que cette guerre nous aura libérés des préventions que l’érudition allemande avait dressées contre notre ancienne méthode française de ne pas séparer l’analyse de la synthèse, le texte de son esprit. Ces préventions ne furent jamais miennes. Etait-ce au pays de Ducange et de Mabillon, de Duchesne et de Baluze, de ces admirables érudits qui ont fait plus et mieux que publier les documents, qui les ont rendus intelligibles et fait revivre, étaitce à ce pays d’abandonner leurs voies fécondes pour s’inféoder à une érudition aussi sèche, étriquée et pesante — quand elle n’est pas tendancieuse et chauvine — que celle de la science contemporaine d’Outre-Rhin?
V. — J’ai toujours estimé pour ma part que le premier devoir de l’historien est de découvrir les « dominantes » de l’histoire. Il y a loin de la synthèse à l’esprit de système. L’une procède de l’observation et de l’induction, l’autre d’idées préconçues, dogmatiques ou sentimentales. Et observation veut dire nécessairement : investigation la plus étendue, la plus impartiale, la plus approfondie des sources.
Je n’ai pas écrit une ligne de cette œuvre avant que j’en eusse arrêté le plan entier dans ma pensée, et ce plan je ne l’avais conçu qu’après avoir exploré, sans relâche, pendant une période de plus de dix ans’ (1872-1883), tous les documents originaux qui m’étaient accessibles, et parmi lesquels prirent place en première ligne les cartulaires manuscrits et imprimés.
Ce sont les conclusions rapportées de ce long voyage d’exploration qui sont les pierres angu-
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laires de mon ouvrage. Ce sont les matériaux innombrables recueillis, chemin faisant, qui ont sprvi à le construire. C’est l’impression générale ressentie, en cours de route, analysée et condensée par la réflexion, qui m’en a fourni le plan. Tel que j’ai pu le donner en tête du premier volume paru en 1886 i, ce plan est resté définitif. Il n’a subi que des modifications de détail ou de proportion.
Je dirai plus. Le schéma que j’ai dressé2 des résultats généraux n’a en soi rien d’anticipé. Ces résultats étaient dès alors acquis pour moi, et en partie élaborés. Ils ont été complétés, développés et mis au point par trente années de recherches postérieures soit dans les dépôts ou recueils de chartes, soit dans les monuments historiques de tout ordre. Ils ont été vivifiés , à l’aide des Chansons de geste et des Vies des Saints, dont j'ai été le premier à faire un emploi méthodique pour l’histoire des institutions. Ils attendent ainsi depuis de trop longues années que je trouve le temps et les forces de les mettre au jour dans tout leur ensemble.
VI. — C’est parce que les données sur lesquelles j’ai bâti m’ont paru inébranlables à l’épreuve que je n’ai pas hésité à rompre en face avec tant d’idées dogmatiques qui, de proche en proche, se sont érigées en despotes depuis Tépoque lointaine où feudistes, légistes ou canonistes les mettaient au service des puissants du jour. Pour en avoir raison, il m’a fallu, comme dans le présent volume, en ce qui concerne la
2 Ibid., p. 13-19.
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théorie des grands fiefs, faire à la polémique une place que par principe j’aurais voulu lui refuser.
Cette tâche maintenant accomplie, j’espère que l’édifice pourra se développer plus rapidement en hauteur.
VII. — Des huit Livres que j’ai prévus, le IVe, qui sera achevé dans le prochain volume, est le noyau fondamental. C’est le corps de l'édifice dont les quatre derniers Livres — consacrés à la description de la société sous tous ses aspects, matériels et spirituels, — formeront le couronnement, c’est la nef dont ils seront la flèche. Tel est le fond de ma conception.
VIII. — Si j’ai eu le constant souci de placer les textes essentiels sous les yeux du lecteur, de lui procurer le contact direct et continu des sources originales, je tiens à déclarer que les documents de l’histoire ne sont pas pour moi des pierres inertes ou frustes qu’il peut suffire, soit d’amonceler en tas, soit d’équarrir et de disposer dans un ordre systématique. Ils ressemblent plutôt aux pierres sculptées, ornementées et façonnées de nos cathédrales, qui portent la marque de l’ouvrier, qui ont été taillées., sciemment ou inconsciemment, en vue de la place qu’elles doivent occuper dans le monument, et où s’incorpore l'âme même de ceux qui ont. travaillé à le construire.
Reconstituer, grâce à ces pierres vivantes, l’image d’un édifice social disparu, dans ses détails, sa structure, son harmonie, telle m’apparaît' la mis-
AVANT-PROPOS
sion primordiale de l’historien. Tel est le but idéal auquel ont tendu dans le passé et tendront dans l’avenir tous mes efforts.
Aux Fougères, 27 juillet içij, — jour anniversaire de la victoire de Bouvines, qui a fondé Vunitè de la France, comme l'a sauvée, sept siècles plus tard , la victoire de la Marne.
INTRODUCTION
I. — Je n’ai rien à retrancher et j’ai peu de choses à ajouter au programme tracé dès l’introduction du tome premier de cet ouvrage, puis précisé en tête du précédent volume. La double nécessité de décentraliser notre histoire et de l’étudier dans les cadres naturels de l’évolution sociale, — à l’aide des sources strictement contemporaines, — s’est imposée de plus en plus à mon esprit. Et je persiste à penser qu’ainsi seulement nous pourrons assister dans le passé à la grande œuvre de notre unification nationale « sous
l’empire des forces ou des lois qui président à l’enfan-
lement et à la vie des Etats ». Plus avant j’ai pénétré dans les périodes, dissoiutive et préorganique, des ix®, xe et xie siècles, plus clairement se sont présentées à r mes yeux les diverses régions de la France comme | des organismes indépendants, passant par des phases de transformation et de croissance, des « groupes ethniques, distincts de mœurs et de coutumes, de sentiments et d’intérêts, gouvernés par des chefs de familles princières ou seigneuriales1, qui opéraient,
1 Je remarquerai aussi que chaque nationalité avait son patron religieux. Hariulf nous l'indique dans ce curieuxpassage des Miracles de saint Riqiiier : « cœperunt Franci invocare suum Dionysium,
F. — Tome IV. 1
INTRODUCTION
à leur égard, le travail préalable d’unification que 1» royauté devait achever un jour pour l’ensemble du pays ».
C’est l’objet précisément de la majeure partie de ce volume de décrire l’avènement à la vie et le développement progressif des peuples provinciaux de la France majeure , comme j’ai décrit précédemment les groupements ethniques qui se sont formés dans la Francie , et de mettre en lumière ce qui. subsiste de l’entité nationale des Gaules que personnifie la royauté.
Cet exposé fournira, je l’espère, la preuve promise1 qu'à la différence des principes de la Francie, pour qui l’ancien mundium royal continuait à produire son plein effet et à fonder la foi lige, les principes du reste de la Gaule ne sont placés que sous la majoi ' potestas , sous la suprématie du rex Francorum , qu’ils sont tenus envers lui à la déférence et au serment de sécurité ou d’alliance, mais ne lui doivent pas d'hommage féodal, qu’en d’autres termes leurs dominations ne sont pas des grands fiefs, mais des États fédérés, sous la primauté du successeur de Charlemagne, qui reste investi de la suprématie franque.
Ce lien fédératif de pariage et de fidélité, que j’ai montré issu du régime de la concorde ou de la fra-
Pictavienses Hilarium, Turonenses Martinum, Aureliani Anianum, Lemovicenses Martialem, Tolosani Saturninum, Autisiodorenses- Germanum, Remenses Remigium, Vermandenses Quintinum » (Mabillon, A. SS. Ben., Sæc. V, p. 569). — L’auteur de la Translation de saint Liévin (xje siècle) nomme saint Bavon « dominum et patricium patriæ, magnum totius Flandriæ patron um » ( Ibid ., Sæc. VI, l,p. 68)^
1 T. III, p. 212.
INTRODUCTION
ternité % a été rompu pour les régions de la Gaule rattachées à la Germanie, mais nous aurons à rechercher à quelle époque précise, dans quelles conditions et dans quelle mesure.
II. — Il m’importe de répondre ici, en quelques mots, à l’amicale critique de mon cher et regretté confrère, A. Esmein, qui regardait ma « doctrine » sur les relations du principat et de la couronne « comme trop savante et trop subtile pour l’époque » 1 2. Assurément. Aussi n’est-ce pas du tout, comme il le croyait, une « théorie », une conception a priori que je prêle soit aux gouvernants, soit au peuple, mais une « résultante » que je constate des faits historiques. Je puis même dire que c’est a contrario que cette « résultante » s’est produite.
Le point de départ était le regnam Karoling orum , correspondant au regnum Francorum , la domination de la race franque représentée par les Karlingi , et cette domination a été refoulée progressivement3, par la naissance ou le développement de nationalités indépendantes, qu’un lien traditionnel seul continua à rattacher au regnum Francorum , jusqu’au jour, où ce lien (par Philippe-Auguste surtout, grâce à la
1 Voy. t. lit, p. 170 et suiv. — J'ajoute seulement que ce régime s’est trouvé étendu des cosouverains aux principes par le pacte [fœdns caritatis ) de Coulaines (843, Capit., éd. Krause, II, p. 253 et suiv.).
s Cours d'histoire du droit français, lleédit., 1912, p. 380, note 1.
3 Esmein, par inadvertance ( loc . cit.), me fait dire l’inverse. Il rapporte au xi* siècle ce que j’ai dit expressément du ixe (voy. t. III, p. 158-159, p. 161).
INTRODUCTION
victoire de Bouvines1) fut transformé en vassalité féodale, en vassalité des grands fiefs. Il n’y a donc pas eu, au x° et au xi® siècle, de « théorie » consciente, mais un enchaînement dé faits sur la base de notions traditionnelles. C’est comme un tissu dont les faits forment la trame, les survivances la chaîne et dont l’historien se borne à relever le dessin schématique.
Telle sera encore notre tâche : constater les faits et les déductions qui s’en tirent, la situation légale qu’ils créent ou qu'ils laissent discerner, comme aussi les sentiments qui leur servent de substratum , et que la royauté saura faire tourner plus tard au profit de la monarchie féodale.
III. — Nous nous heurterons, chemin faisant, à bien des préjugés anciens ou modernes. Aujourd’hui encore la plupart des historiens n’ont pas su remettre la souveraineté royale à la place d’où les feudistes l’avaient évincée pour lui substituer la suzeraineté féodale. En outre ils ont eu le tort, je le dirai, d’envelopper dans un même discrédit l’idée de race , que
1 Cette victoire a conjuré une anarchie princière succédant à l’anarchie seigneuriale, anarchie qui aurait réduit la royauté traditionnelle de la France à n’être plus, comme elle apparaît dans un des cycles des chansons de geste, qu’un fantoche aux mains du principat, et qui, exploitée par des souverains étrangers, aurait pu amener le démembrement de la Gaule. Elle a rendu possible la subordination générale du principat des Gaules à la monarchie capétienne, sous la forme féodale d’abord, absolutiste ensuite. Bouvines a donc été la clef de voûte de l’unité française.
Ce point de vue ne pouvait échapper à l’historien de Philippe- Auguste, M. Cartellieri, dans sa lumineuse esquisse Die Schlacht bei Bouvines (Leipzig, 1914, Cf. p. 8, 21', mais il l’a trop réduit à une rivalité des Capétiens et des Plantagenets.
INTRODUCTION
l’école d’Augustin Thierry avait tant exagérée ou faussée, et l’idée de nation que j’ai essayé de restituer à sa place légitime1, et cjue mon cher confrère Camille Jullian a, depuis lors, brillamment réhabilitée 2. Où l’on a vu un suzerain féodal, il y avait un roi investi de la suprématie carolingienne et franque; où l’on a vu de grands vassaux, il y avait des chefs de nations ou de peuples, des reguli dont le roi de France n’était que le primas inter pares , comme incarnant l’unité de la nation gallo-franque.
IV. — Sur cette double base royale et provinciale s’est préparée, puis élaborée, une hiérarchie politique dont la noblesse sera un des éléments, la pairie de France un des sommets, la monarchie du xne siècle le premier couronnement. Mais pour atteindre ce résultat, une réorganisation sociale, une restauration du principe d’autorité, générateur de l’ordre, était une condition préalable. C’est à cette restauration qu’ont travaillé, chacun dans sa sphère, la royauté, le principat et l’Église, la royauté dans son domaine, le principat dans ses possessions patrimoniales, l’Église dans ses seigneuries et dans son ressort religieux. Les classes populaires s’y associèrent sous la forme typique de la Paix et de la Trêve de Dieu, destinées à rétablir l’ordre et la sécurité dans la société. Merveilleuse convergence d’efforts, en vue de mettre fin à l’anarchie seigneuriale, efforts
1 T. III, p. 127-132 (Le groupement ethnique).
9 Ct. Jullian, L’ancienneté de l’idée de Nation (Paris, 1913).
INTRODUCTION
dont c’est la monarchie qui recueillera un jour le bénéfice, aux dépens du principat!
V. — J’ai du étudier de front le rôle de la tradition, plus lointaine, et celui de l’action collective, plus immédiate, dans la naissance et la constitution du principat, comme dans ses relations avec la royauté .
L’histoire, en effet, ne se laisse ni diviser en compartiments étanches, ni découper en tranches indépendantes l’une de l’autre. Eile est une trame vivante, un réseau où la vie circule et se transmet sans interruption. On ne saurait donc comprendre une institution, un état social, en les isolant, en ne remontant pas à leur origine immédiate et en ne les suivant pas de l’œil dans leur sort ultérieur. Mais l’écueil qu’il importe d’éviter est de conclure a un état existant ou par voie de déduction logique de ce qui a existé à une époque antérieure, ou par voie d’induction de ce qui s’est produit dans la suite. Tel est précisément le trop juste reproche qu'ont encouru les anciens historiens. Ils ont transposé dans le passé les idées et les institutions de leur temps, ils ont sauté à pieds joints par-dessus une période obscure, en reliant tant bien que mal des tronçons historiques. De là est né l’abus de l’idée féodale, avec les innombrables erreurs qu’il a fait naître, et qui ont vicié l’histoire de nos origines. Get abus s’est aggravé de nos jours par la réaction contre l’idée de race ou meme de nationalité, sur laquelle je dois revenir et m’expliquer en toute netteté.
INTRODUCTION
VI. — Il me semble que les historiens ont beaucoup trop confondu et mêlé les notions cependant très distinctes de race, de nation et de peuple1; c’est de cette confusion notamment qu’est née la fausse conception d’un Augustin Thierry sur le rôle que les races auraient joué dans la formation de la France, aussi bien que le scepticisme professé par un Fustel de boulanges à l’endroit de l’élément ethnique.
« Les différences entre les races , a dit un savant anthropologue, sont dans les formes extérieures, dans la structure anatomique, dans les fonctions physiologiques. L’étude de ces caractères a pour base l’homme considéré comme individu d’un groupe zoologique.
» Les différences entre les groupes ethniques (nations, peuples) sont le résultat des évolutions soumises à d’autres lois que celles de la biologie, lois «ncore à peine entrevues. Elles se manifestent dans les caractères ethniques, linguistiques ou sociaux. Leur étude a pour base le groupement des individus en société » 2.
Et comment se différencient, à leur tour, les groupes ethniques ?
Langue, mœurs, coutumes, traditions et croyances, communauté d’existence, de sentiments et d’aspirations, d’où naît le patriotisme, font la nation.
Le gouvernement commun fait le peuple.
La ?iation peut donc devenir peuple sous un gou-
1 Voy. déjà à ce sujet, t. III, p. 127, note.
2 J. Deniker, Les races et les peuples de la terre (Paris, 1900), p. 11.
INTRODUCTION
vernement commun, qu’elle ne réalise souvent qu’au prix de longs efforts.
D’autre part, il y a des peuples qui ne sont pas une nation , parce qu’ils se composent de nations différentes. Tel fut le peuple romain, le peuple carolingien, le peuple français de l’époque napoléonienne, tel est, par exemple, le peuple autrichien ou le peuple hongrois de nos jours.
Ces peuples peuvent seulement être placés sous la puissance d’une nation dominante ou légale. Ils deviendraient nation le jour où celle-ci absorberait en elle les nationalités dépendantes.
Ainsi arriva-t-il pour le peuple des Karlenses qui constituait l’empire carolingien. Les nations nombreuses entrées dans sa composition furent réparties en trois groupes, en trois Francies , chacune avec ses dépendances, sous la domination de la nation franque qui demeura une'.
Le premier de ces groupes était le seul qui correspondit à une ancienne unité nationale, à cette unité de la Gaule dont Camille Jullian a donné une si belle définition1 2. Et c’est le seul aussi qui a survécu et
1 Cette unité, pivot, à mon point cle vue, de toute notre histoire, a été beaucoup trop méconnue, et récemment même encore contestée par Esmein ( op . cit., p. 70). Elle se dissimule sous les multiples partages des royaumes francs, d’où il m’a paru utile de la dégager dans un appendice de celte introduction.
2 « Le Sénat romain a brisé la Gaule : les empereurs doivent reconnaître son unité. Les Barbares l’ont partagée entre eux : les Francs la reconstituent. Le régime féodal a fait prévaloir, sur la vie nationale, la vie provinciale : la nature est la plus forte et la France se reforme là où était Ja Gaule. Grâce à la terre, à travers des milliers d’années, il a existé sous des noms différents, gaulois, romain, franc
INTRODUCTION
a fini par assimiler ou par absorber, dans la nation dominante, les diverses gentes qui en dépendaient. Il est resté ainsi le seul représentant de la nation franque, dont il a gardé le nom, de même qu’il avait recueilli seul le titre et le prestige du nom carolingien, sous les auspices duquel les trois groupes étaient nés.
La nation gallo-franque a commencé par se cantonner dans le bassin parisien, pour s’y replier sur elle-même et pour devenir un centre d’attraction et d’alliage, puis un foyer de rayonnement, à l’égard des multiples nationalités qui n’étaient plus rattachées à elle que par des liens ténus et fragiles. Gcs nationalités, de leur côté, se sont constituées peuples , gouvernements , prbicipats , en amalgamant les petits groupes secondaires ( patriæ , pcigï) sous l’hégémonie du groupe dominant (que sa prépondérance fût traditionnelle ou numérique), et d’ordinaire autour d’un noyau vivace, qu’alimentaient des rapports plus intimes avec la civilisation de la Francie : Flandre wallone ou Roumois, comtés de Rennes, d’Aulun, de Poitiers, de Toulouse, etc.
Mais ni la cohésion, ni la coordination ne furent
<et français, le germe indestructible d’un génie national » ( op . cit.,
Voyez aussi le tableau magistral, saisi sur le vif de la nature et de l’histoire, qu'a tracé M. Vidal de la Blache, en tète de Phistoire.de France de Lavisse. Du chapitre îv, Physionomie d' ensemble de la France, je retiens cette conclusion : « Il y a donc une force bienfaisante, un genius loci, qui a préparé notre existence nationale. C’est un je ne sais quoi qui flotte au-dessus des ditïérences régionales. Il les compense et les combine en un tout et cependant ces variétés subsistent, elles sont vivantes; et leur étude est la contre-partie nécessaire de celle des rapports généraux » (p. 51-52).
INTRODUCTION
jamais parfaites. Dans les interstices des grands principats apparaissent des seigneuries indépendantes, laïques ou ecclésiastiques, qu'un lien direct et plus étroit put de bonne heure subordonner à la couronne. Il appartient à l’histoire générale d'en dresser l’inventaire et d’en suivre les destinées. Je m’efforcerai du moins de déterminer, au point de vue de l'histoire des institutions, leurs caractères et leurs physionomies typiques. C’est avant tout la formation des grands principats que nous avons à décrire. Ce sont eux qui, au cours du xn° siècle, deviendront les grands fiefs, et qui jusque-là sont de petits États satellites, gravitant dans l’orbite du regnum Francorutn.
VII. — Il serait souverainement inexact de représenter les partisans les plus récents de la thèse féodale comme ayant emboîté le pas derrière les anciens feudisles. Leur attitude est tout autre, subtile et paradoxale, d’une érudition beaucoup plus sûre. A les entendre, le grand fief, aux x° et xi® siècles, existe en théorie plus qu’en fait, les grands vassaux, tout en faisant hommage-tige au souverain, se seraient comportés souvent '< à peu près comme si le roi n’existait pas » ; en d’autres termes « le lien vassalique très fort », « l’hommage dans toute sa rigueur » qui les unissait au roi, n’était, la plupart du temps, grâce à la puissance dont ils disposaient, que purement nominal1.
1 Voy. Lot, Hugues Capet, p. 235-237. — Cf. ces observations de Luchaire : « En fait, les rois du xi° et du xiie siècle n’étaient pas assez puissants pour étendre les exigences de leur fisc aux grandes
INTRODUCTION. H
L histoire aurait donc suivi ici une marche inverse de sa marche habituelle : l’apparence, la fiction aurait précédé la réalité, au lieu de n’en être qu’une survivance. Et comment prouve-t-on cette anomalie? Par des textes précis? par des engagements formels? Nullement. Un raisonnement juridique en doit tenir lieu ou doit servir à interpréter les documents vagues et ambigus. De ce raisonnement voici la formule : « Les grands vassaux du xne siècle descendent , à l’exception du duc de Normandie, des comtes, ducs et marquis de l’époque carolingienne. Or dès l’époque mérovingienne, les fonctionnaires n’obtenaient leur comitatus qu’après s’être commandés au roi, s’être placés sous son mundium . Or, si pendant la période où ducs et comtes étaienl encore fonctionnaires, ils étaient tenus, non seulement de prêter le serment de fidélité que devaient tous les sujets de l’Empire frank, mais encore d’entrer dans la vassalité du roi, il serait dif (îcilement admissible qu’à l’époque suivante I’octroi en quasi-propriété d’un duché ou d’un comté fût l'objet d’un engagement moins rigoureux. L’affaiblissement du pouvoir royal ne changeait rien à la nature juridique des rapports établis entre le souverain et les comités , duces ou marchiones » 1 .
Ainsi par tacite reconduction , ou par une sorte de présomption juris et de jure, les comtes ou ducs du
principautés de la France féodale » ( Institutions des premiers Capétiens, I, p. 114). « Ce n’est qu’à partir de Philippe-Auguste que les textes mentionnent les droits de relief ( relevahoncs feudornm) payés à la Couronue par les hauts barons » ( Institutions françaises , p. 578, note 2).
1 Lot, Fidèles ou vassaux, Paris, 190i, p. 3-4.
INTRODUCTION
x° et du xie siècle auraient accepté juridiquement, de père en fils, et le roi leur aurait imposé légalement le lien de dépendance vassalique qui attachait à la Couronne les comtes et ducs francs, leurs auteur s\ Qui ne voit ce qu’une telle filiation a de purement imaginaire? Non seulement les comtés et duchés francs, les marches et missatica ont été morcelés, déchiquetés, agglomérés de la façon la plus disparate et ont subi des transformations profondes, mais l’usurpation sous toutes ses faces a pris la place d'une transmission régulière. Si des comtes ou vicomtes ont pu être les descendants de fonctionnaires carolingiens, ils constituent l’exception, et ceux-là mêmes se trouvaient, vis-à-vis de leurs suzerains, dans des rapports tout autres que le fonctionnarisme. En ce qui concerne les princes de la Gaule, qui Seuls nous intéressent directement ici, les ancêtres dont ils se prévalaient sont avant tout des membres de la famille carolingienne, unis à elle par le régime de la concorde et de la suprématie. Et un obstacle croissant s’opposait à ce qu’ils acceptassent soit tacitement, soit expressément, la dépendance personnelle d’un comte ou d’un duc franc, et l’assimilation de leurs Etats à un honor carolingien. C’était leur caractère nouveau de chefs de nationalités, dont les progrès et la puissance se développaient en face et aux dépens de la royauté.
Si la prétendue vassalité féodale des princes de la Gaule manque d’une base juridique uniforme, elle est en diamétrale contradiction avec les conventions expresses, permanentes ou temporaires, conclues entre eux et la royauté, vrais traités d’alliance que nous
INTRODUCTION
aurons à passer en revue, qui fixent les rapports du Principal et de la Couronne, selon les circonstances ou les événements, sans nulle allusion ou référence à un accord tacite devant servir de norme traditionnelle.
En définitive, on ne s’est pas rendu assez compte que les relations du roi avec ses vassaux ou ses fidèles ont traversé une double phase : une phase de désorganisation, allant jusqu’à la rupture de l’hommage (sauf dans la Francie) , transformant la souveraineté royale en suprématie; une phase de réorganisation sur la base du fief, où un hommage nouveau prend naissance et où la suprématie royale se change en suzeraineté féodale.
VIII. — Les réflexions critiques qui précèdent, et celles que le lecteur rencontrera au cours de ce volume ne contreviennent pas à la règle que je me suis fixée de procéder par voie d’exposé historique et non de polémique. Je n’ai pu me soustraire au devoir de répondre à des objections qui m’étaient faites par avatice , notamment dans l’un des livres que j’aurai le plus souvent à citer (Lot, Fidèles ou vassaux). Ce livre, en effet, paraît dirigé tout entier contre le caractère que j’attribue aux princes de la Gaule, que j’avais esquissé dans le précédent volume et que j avais annoncé vouloir décrire dans celui-ci. J’ai limité la controverse au strict nécessaire et j’ai continué de poursuivre la vérité historique dans >< l’enchaînement des idées, des textes et des faits ».
Aussi bien, je le redis, ce n’est pas un système
INTRODUCTION
que je défends ni une théorie que je construis. Mon œuvre, à aucun degré, ne dérive de vues a priori. Je ne me suis formé d’opinion que celle qui sortait pour moi de l’étude minutieuse et méthodique des sources, et quand une investigation plus ample ou plus approfondie m’a convaincu que l’opinion commune à laquelle je m’étais provisoirement tenu n’était point justifiée, je n’ai pas hésité à faire amende honorable de ce qui m’est apparu comme une erreur. Ainsi m’est-il arrivé précisément au sujet du caractère prétendu réel de la première féodalité1.
Ce sont donc les résultats d’une étude documentaire, commencée il y a quarante ans et jamais interrompue depuis, que je consigne dans ces pages. D’autres les compléteront, d’autres les rectifieront. Mais j’ai confiance que l’ensemble en est vrai et qu'il sera confirmé par les historiens de l’avenir. D’ici là, je ne me (latte pas qu’il soit accepté sans résistance, et je dirais avec un vieil historien bien oublié aujourd’hui 2 : « Je sçay qu’entre les moins passionnez, la diversité des esprits fera diversement juger de mon œuvre, et que la grâce du lecteur n’esgalera la peine de mon travail ».
1 Voir t. Il, p. 491 et suiv.
2 La Popelinière, Histoire clés histoires. Pâtis, 1599. p. 2.
APPENDICE A L’INTRODUCTION
L’unité francique à travers les partages royaux.
Les Francs, en s’établissant dans la Gaule, n’ont pas, je l’ai montré1, fondé un royaume territorial, mais l’hégémonie d’un clan royal et d’un peuple. Tel fut le point de départ de l’unité francique, qui s’est solidifiée graduellement en un noyau fondamental autour duquel lés conquêtes ont été agglomérées, mais dans lequel elles ne sont pas fondues. Ce point de départ se trouve mis en claire évidence par les constatations suivantes de Longnou2 : « Chacun des fils de Clovis et plus tard chacun des fils de Clotaire Ier a son siège royal dans le pays colonisé par les Francs entre le Rhin et la Loire ; c'est là seulement qu'existe en réalité letir gouvernement. — Hors de ces limites, toute l’administration consiste dans une occupation militaire . — L’Aquitaine conquise par (sur) les Goths est divisée entre les quatre rois francs qui semblent avoir vu là un complément naturel de leur part de pays franc. — Ce mode de partage, que les fils de Clovis étendent aux pays soumis ultérieurement , favorise, par la création de nombreuses .enclaves, les dissensions des princes mérovingiens », j’ajoute : et fait obstacle à l’assimilation à la Fr an ci e.
Le système des enclaves fut abandonné par les Carolingiens, mais Charlemagne soumit à des administrations distinctes la Francie d’une part (Austrasie et Neustrie) et d’autre part les diverses catégories de conquêtes (pays
1 T. III, p. 163 et suiv.
2 Atlas historique de la France , texte, p. 36.
16 APPENDICE A L’INTRODUCTION
annexés et pays tributaires), en y distinguant des marches.
Les deux systèmes ne pouvaient que concentrer le noyau francique, en même temps qu’ils favorisaient les efforts séparatistes ou centrifuges des groupes ethniques domptés par la force.
L’unité de la Francie fut maintenue compacte jusqu’au partage île 839 et jusqu’au traité de Verdun (843). Jusquelà c’était toujours à un seul des héritiers du roi régnant ou défunt que la Francie était attribuée, avec des appendices variables et la primauté impériale. Pour les autres, des Etats étaient constitués en dehors de la Francie (en Aquitaine, Italie, Allemagne)1.
En 839, premier partage en Longueur fait par Louis le Débonnaire entre Lothaire et Charles le Chauve (Louis le Germanique gardant l’Allemagne). La Francie fut scindée en deux, manifestement pour favoriser Charles le Chauve, tout en laissant le choix à l’aîné Lothaire dont on reconnaissait ainsi la prééminence. Il choisit la Francie orientale avec l'Jtalie comme dépendance, et Charles eut la Francie occidentale (jusqu’au Rhin), qui, avec ses dépendances, englobait la Gaule, plus la Belgique et la Catalogne actuelles.
Le traité de Verdun (843) développa ce système. Chacun des trois copartageants prétendit cette fois à une part de la Francie, avec des dépendances au dehors. La Francie orientale fut, pour cela, partagée entre Louis le Germanique et Lothaire, qui reçut pour lot complémentaire une partie de la Francie occidentale (la. région entre l’Escaut et le Rhin). Ainsi se trouvèrent constituées les trois Francies : Francie de Gaule ou occidentale (avec
1 Projet de partage de 806 (la France à l'aîné Charles, 2 royaumes en dehors : Aquitaine et Provence, Italie et Germanie du Sud). — Partage de 817 (la France à Faîne Lothaire 1, 2 royaumes : Aquitaine et Germanie du Sud) complété en 829 par la création d’un duché royal au profit de Charles le Chauve.
APPENDICE A L’INTRODUCTION
Reims pour siège royal et l’Aquitaine notamment comme dépendances) attribuée à Charles le Chauve, Francie médiane ou Lotharingie (siège royal Metz) avec ses dépendances de Bourgogne, de Provence et d'Italie, formant la part de Lothaire, Francie d’Allemagne ou orientale (siège royal Aix-la-Chapelle) avec la Suisse et l'Allemagne du Sud, restant à Louis le Germanique.
Non seulement l’individualité de chacun de ces trois tronçons d’un même corps fut maintenue sauve dans les partages auxquels donna lieu la vacance du trône, mais des efforts continus furent tentés pour reconstituer l’unité de la Francie primordiale.
Quand Lothaire Ier meurt en 855, c’est à un seul de ses fils, Lothaire II, que, selon sa volonté, la Francie médiane échoit, avec des dépendances en Bourgogne, tandis que les deux autres ont l’un, Louis II, l’Italie avec le titre impérial, le dernier, Charles, le Lyonnais, le Viennois et la Provence. Cette « Francie médiane » n’arriva pas aux héritiers de Lothaire IL A sa mort, Charles le Chauve veut la réintégrer à la Francie occidentale, puis il la partage avec Louis le Germanique1. C’est donc entre les deux autres Francies qu’elle est divisée, mais — chose curieuse — sa personnalité, nous le verrons, ne s’éteignit pas.
Voici maintenant que Louis le Germanique disparaît (876) et que la Francie orientale passe à l’un de ses fils, Louis le Jeune. Celui-ci s’empresse de se faire céder presque en entier par ses deux frères Carloman d’Allemagne et Charles le Gros la part de la Francie médiane que le traité de 870, entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, avait attribuée à ce dernier. L’autre partie fut acquise par lui de Louis 111 et de Carloman de France, fils de Louis le Bègue, qui était mort prématurément après avoir seul hérité en 877, de son père Charles le Chauve, la Francie de Gaule. De sorte que la Francia media se
1 Voyez infrà , § IV.
F. — Tome IV.
APPENDICE A L’iNTRODUCTION.
trouvait à peu près reconstituée aux mains de Louis le Jeune et en même temps réunie à la Francie de ï Est. Le possesseur de celle-ci avait prétendu même réunir les trois Franeies, en évinçant les fils de Louis le Bègue, et c’est pour obtenir son désistement qu’ils lui avaient abandonné leur part de la Francie médiane. Cette réunion, c’est Charles le Gros qui devait l’opérer, grâce à la disparition de tous les autres carolingiens légitimes et adultes.
La Francie de Gaule avait été attribuée tout entière à l’aîné des fils de Louis le Bègue, Louis 111, dans le partage qu’il avait fait, en mars 880, avec son frère Carloman de France. Celui-ci n’en avait eu que les dépendances (Aquitaine et Gothie, etc.), mais il l’acquit deux ans plus tard, par suite de la mort de Louis III et du basâge du posthume Charles le Simple (âgé à peine de trois ans). Presque en même temps (882), Charles le Gros héritait de son frère Louis le Jeune les deux autres Franeies (orientale et médiane) et bientôt après (884), lors de la mort accidentelle de Carloman de France, il se mit en possession de la France occidentale avec ses dépendances.
C’était donc la reconstitution de l’empire franc, d’autant plus complète que la mort de Carloman d’Allemagne avait, dès 880, permis à Charles le Gros de lui succéder dans ses états lombards, puis de ceindre la couronne impériale, etqu’en 887 la mort de Boson devait, de par la suprématie franque, soumettre son jeune fils et son royaume de Provence à la tutelle du maître des trois Franeies. Mais Charles le Gros n’était pas de taille à porter le poids d’un pareil empire. Il est déposé et meurt (887-8).
Les trois Franeies se scindent donc à nouveau et parallèlement leurs dépendances s’érigent en royaumes séparés. '
La Francie de Gaule élit roi (ou plutôt vice-roi) un non-carolingien, le neustrien Eudes (888), en attendant que Charles le Simple soit couronné (893).
APPENDICE A E’iNTRODUCTION.
La Francie d’Allemagne reconnaît le (ils naturel de Carloman, Arnulf, qui occupe également la France médiane.
Celle-ci sera vivement disputée entre les chefs des deux autres Francies sitôt que Charles le Simple, par la mort d’Eudes (898), aura été mis en possession du trône. Ses efforts pour la récupérer furent couronnés de succès, à la mort de Louis l’Enfant, le dernier des carolingiens d’Allemagne. Les Lorrains le reconnurent pour roi, jusqu’à ce qu’il fut en 923 dépossédé par les Robertiens de la royau té sur la Francie occidentale. C’est de ce jour que se prépara la réunion de fait, toujours contestée en droit, de la Francie médiane à la Germanie, son rattachement violent, et par morceaux, au regnum Teutonum , puis au Saint Empire romain.
Seule la Francie occidentale subsista dans son essence traditionnelle, cependant que les régions et les groupes de population placés sous sa dépendance s’animaient d’une vie propre, et, en accord ou en conflit avec elle, naissaient à l’existence nationale.
DE