LA MAISON DE CORNOUAILLE ET L’INFÉODATION DE LA BRETAGNE
L’extinction de la maison de Rennes ne compromit pas l’unité nationale. Celle-ci ne s’en trouva même que plus étroitement cimentée. Le beau-frère de Conan, Hoel, qui fut reconnu comme son successeur, réunissait en ses mains, outre le comté de Cornouaille qu’il possédait depuis la mort de son père Alain Cagniart (1058), les deux comtés de Rennes et de Nantes, le premier du chef de sa femme, le second de par sa mère Judith, fille de Judicael.
La maison de Cornouaille put contribuer ainsi à la formation de l’âme bretonne. Elle réunit à la cour ducale les Ras et les Hauts-Bretons1 et, par ses alliances matrimoniales, par le mariage notamment d’Alain IV Fergent avec Ermengarde d’Anjou (fille de Foulque le Réchin), exerça une influence rénovatrice, accrut la sociabilité, tempéra les mœurs et améliora les institutions. Sous elle, grâce au comté et a l’Eglise de Nantes, les relations devinrent plus fréquentes avec la Francie, et un rappro-
1 Par exemple Cartul. de Quimperlé , p. 153 (1070) : « Ego
Hoël... coram multibus nobilibus meorum principum tam ex Nannetis civitate et Venetis finibus quam ex Cornugalliacensibus et Leonensibus primatibus... in publico conventu apud Ivemperele ». — Ibid., p. 162 (1107) : « Ego Alanus... multorum nobilium tam Cornugallie quam et aliarum partium in curia commorantium rogatu... ». — Cartul. de Redon, p. 332 (1108) : << Congregata apud Rothonum, ut moris erat, coram Alano principe, curia omnium nobilium Britannie » . Adde D. Morice, Preuves, I, c. 524.
chement s’opéra avec la papauté. Des chartes se réfèrent au règne des Capétiens 1, des allusions y sont faites au temps où Bretons et Francs avaient le même empereur2. Une bulle de Grégoire VII (si elle est authentique) reconnaît à nouveau que la Bretagne entière est placée sous la protection du Saint-Siège, qui garantirait ainsi son indépendance nationale3.
1 II s’entrouvedéjà du temps d’Alain Cagniart, comte de Cornouaille ( Cartnl . de Quimperlé, 1029, p. 99 : « Roberto rege Francorum imperium tenente »). En voici sous Hoël et Alain Fergent : « Contigit temporibus victoriosi et gloriosi principis Henrici, qui Francorum rcmpublicam reyebat, et illustris Hoël qui mediterraneam (la Mée = comté de Nantes) singulari prudentia gubernabat » (charte de 1075) (Redon, p. 331). — « Actum civitate Nampnetis... régnante Philippo Francorum rege, anno IV regni sui, consule Hoëllo » (25 octobre 1062, Cartul. de Redon, p. 233). — « Hæc donatio factaest, Philippo regnum Francise obtinente, annuente Raginaldo episcopo (évêque de Saint- Malo), Hoëllo Cornubiæ présidente, Gaulrido notbo, filio Alani, urbem Redonem optinente » (1062-1080, ibicl. , p. 234). — « Datum fuit et. confirmatum in tempore Matbiæ comitis Nannetensis, régnante in Francia Philippo rege »(110i?) (ibicl., p. 330). — « Papa Paschasio, Philippo Francorum rege , Alano et Mathia comitibus Britanniæ » (ibid., p. 250).
2 Dans un plaid public (in placito publico), tenu devant le duc Alain Fergent et sa femme Constance, auquel assistaient de nombreux clercs et laïcs, évêques, abbés, nobles et chevaliers, paysans et bourgeois, les moines de Redon produisent des diplômes de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve et invoquent en ces termes l’autorité du premier : « Hludovicus pius Francorum Brittannorumque imperator »
( Cartul . de Redon, après 1085, p. 238). — Cf. une lettre de Conan III au pape Honorius (1127) : « Conanus dux Britannorum.. . abbatiam Roibon... quam divæ memoriæ Ludovicus pius imperator quondam in minori Britannia, que nunc estmea, construxit » ( Cartul . de Redon ^ p. 298).
3 « Britannia, sicut nonnulli gentis veslre testantur, non solum ab imperatoribus, sed etiam ab ipsis babitatoribus, tutele et defensioni Sancte Romane Ecclesia commissa est... Nos itaque, Deo autore, hec que actenus neglecta sunt ad memoriam satagimus reducere, et tanto sollicitius circasalutem et honorem patrie vestre procuramus studium impendere, quanto, sicut jam diximus, Beati Pétri patrocinio gentem
l’iNFÉODATION DE LA BRETAGNE.
Mais d’autre part la maison de Cornouaille prépara, sans en avoir conscience, une stricte sujétion à la monarchie anglo-normande, d’où allait dériver, conséquence inattendue, l’incorporation féodale à la France. La conquête de l’Angleterre en fut le point de départ, par la participation des Bretons et le rapprochement qui en sortit, par le prestige royal et la puissance militaire dont elle rehaussa la dynastie normande, par les inquiétudes qu’elle éveilla en France, et la rivalité ardente qu’elle fit naître entre les deux couronnes. Dix ans après cette conquête, sous Hoel, nous assistons à une intervention simultanée en Bretagne du roi d’Angleterre, Guillaume, et du roi de France, Philippe Ior. Origine et but en sont restés énigmatiques.
Il semble, au premier abord, que Philippe Ior, — dont l’intervention est attestée surtout par un de ses diplômes1,
— soit allé au secours du duc et des seigneurs bretons assiégés, dans Dol, par Guillaume le Conquérant, afin d’empêcher ce dernier de s’emparer de la Bretagne. Telle est l’opinion traditionnelle des historiens français % tandis que les chroniques bretonnes nous montrent Iloel et Guillaume assiégeant de concert dans Dol des chefs bretons insurgés, — parmi lesquels se trouvait le vassal
vestram pro devotione colla submisisse cognovimus » (Cart. Quirnperlé, p. 257 et suiv., 25 mars 1078. Jaffé, n° 5072).
La protection d’un pays par le Saint-Siège constituait en principe une libcratio, l'affranchissement à l’égard de toute autre puissance (Cf. P. Fabre, Étude sur le liber cens uum. Paris, 1892, p. 124).
— Notez la mention du pape Pascal dans la date d’une charte citée suprà (note 1).
1 « Tune temporis cum magna festinatione et nimis private veneramus Pictavim ad Gaufredum, ducem Aquitanorum, ut nobis auxilium preberet contra Guillelmum, regem Anglorum et comitem Normannorum, qui tune contra nos in Britannia quoddam opidum obsederat » (14 octobre l076, Prou, Recueil des actes cle Philippe I*r , p.220).
2 Le dernier historien de Philippe Ier, M. Fliche, ne se prononce pas nettement, il constate surtout que la question est obscure (p. 270 et suiv.).
rebelle de Guillaume, Raoul de Gael ou de Montfort, — et Philippe Ier les obligeant à lever ce siège. Le roi de France n’aurait donc fait autre chose que soutenir des révoltés, fomenter et entretenir, en vue d’une mainmise possible sur le pays, des dissensions intestines.
C’est la politique même qu’avait pratiquée le prince normand en 1065, et qu’il dut reprendre après l’avènement du fils de Hoel, Alain Fergent (1084). Quand celui-ci fut aux prises avec le comte Geoffroi, fils d’Eudon (1085-1087) 4, Guillaume essaya de contraindre le nouveau duc à lui faire hommage, en tentant de s’emparer de Dol sur ses vassaux, mais il y subit un grave échec et se décida à conclure avec Alain un pacte d' amitié que scella le mariage du duc breton avec Constance, la fille de Guillaume (1086-1087)1 2.
Dans les luttes prolongées et violentes entre les fils du Conquérant, Alain Fergent prit le parti de Henri Ier Beauclerc. 11 combattit à ses côtés à Tinchebrain (1106) et contribua puissamment à sa victoire. Et c’est ainsi sans doute qu'il en arriva à faire hommage au roi d’Angleterre, dont son fils Conan III épousa la fille naturelle Mathilde.
1 Alain IV nous l’apprend dans une charte de Quimperlé : « Cum in comitem Gauffridum Eudoni comitis filium exercitum ducerem, ut me et meos ab ipsius insidiis atque violentia que tune imminebat in ipso itinere, Dominus illesos servaret... » (1085-1087, Cartul. Quimperlé, p. 227).
2 « Deinde prudens rex, ut se vincere virtute Britones non posse prospexit, aliud consilium sibi posterisque suis commodum solerter præcogitavit. Cum Alanno Ferganno fœdus amicitiæ firmavit, eique Constantiam filiam suam in conjugium Cadomi lionorifice copulavit » (Orderic Vital, II, p. 291). Cf. Cartul. Quimperlé , p. 230-231 (Ch. du 1er août 1088).
Le Baud, ms. fr. 8266 « L’an mil quatre-vingt-sept, le duc Allain Fergaud... print à femme très noble dame Constance hile de Guillaume roy d’Angleterre. Il convenença à Baieux et dillec en apres la emmena en Bretaigne et au bout de seix jours ensuivants célébra magnificquement ses noces en la cité de Rennes a grant solemnite des barons prelaz et autres seigneurs de son pays ».