CHAPITRE I
LORRAINE ET ALSACE
Le trait saillant de la Lorraine, telle qu’elle fut ^érigée en royaume, et dont l’Alsace fit partie jusqu’au milieu du x° siècle au moins, est d’avoir été non seulement un élément constitutif, puis un démembrement autonome de la Francie, mais le cœur même du regnam Francorum. C'est là que s’était fait l’établissement des Francs ripuaires, là que les Saliens se sont substitués à eux, après avoir triomphé des Alamans, c’est là que l’Austrasie avait eu son centre, la dynastie carolingienne son berceau. Le royaume de Lorraine fut donc une France par excellence, et il aurait été inexplicable que sa population eût jamais perdu la conscience des liens profonds qui l’unissaient au royaume de France après que la monarchie lorraine eut cessé d’exister. En réalité, les sentiments et les cadres ethniques persistèrent à travers tous les remaniements et les partages par lesquels ce royaume se démembra1.
Le traité de Verdun (843) n’avait nullement séparé la
1 Les limites territoriales de ces groupements ethniques furent d’abord inde'cises et flottantes : tel le ducatus Moslinsis que mentionnent deux diplômes de Charlemagne (782-783) ( Dipl. Karol. , I, p. 201-203) et qui reparaît sous la dénomination de ducatus Mosellicorum dans le partage de 839 (Ann. Bert., an. 839), à côté d’un ducatus Ripuariorum ; tel aussi le ducatus Helisatiæ du même partage, où des historiens ont vu à tort une simple désignation topographique.
Lorraine de la France; il avait divisé la France de Charlemagne en trois royaumes, en trois Francies, qui toutes trois relevaient des Carolingiens.
La France du milieu continua, après le partage de 855 entre les fils de Lothaire I, à former le siège du gouvernement et la résidence du roi Lothaire II1. Elle était séparée de la France occidentale par l’Escaut et la Meuse, de la France orientale par le Rhin, et de la Bourgogne, au sud, par le plateau de Langres, où la Meuse prend sa source. Ce fut elle qui devint la Lorraine, c’est à elle que le nom des deux Lothaire 2 3 demeura attaché par la simple raison qu’ils furent vraiment les deux seuls rois de la Francie médiane, considérée comme un regnum Francorum , autonome et distinct. Ce regnum Francorum se survécut dans l’appellation regnum Lotharii*, Lothariense ou Lotheriense regnum 4, qui devint dans la seconde moitié du xe siècle Lotharingia 5. L’Alsace y était politiquement et traditionnellement comprise, tandis que les pagi bour-
1 Voyez Parisot, Le royaume de Lorraine sous les Carolingiens (Paris, 1898), p. 108-109.
2 Reginon, ad an. 842 : « Porro Lotharius (Lothaire I), qui et major natu erat et imperator appellabatur, médius inter utrosque incedens regnum sortitus est, quod hactenus (avant 915, date de la mort de Reginon) ex ejus vocabulo Lotharii nuncupatur » (p. 75, éd. Kurze). — IcL, ad an. 855 : « Lotharius (Lothaire I) convocatis primoribus regni imperium fîliis suis divisit... equivoco, id est Lothario, (Lothaire II) regnum, quod ex suo nomine vocatur, concessit » (p. 77).
3 Voyez la note précédente, et comme un des premiers exemples, les Annales Augienses, ad an. 917 (Migne, 162, c. 1212) : « usque ad fines Lotharii regni ».
4 « Lothariensis regni » ( Continuât . R egionis, ad an. 917, p. 155). Lotheriense regnum (Miracles de Saint-Eugène de Brogne [935-937], SS. XV, p. 652) : « Eadem tempestate, qua timor Hungrorum omnes invasit qui morabantur in regno Lotheriense ».
a La forme Lotharingia apparaît vers 960 dans 1 ' Antapodosis de Liudprand, livre II, chap. 18 et 24 (Migne, 136, c. 819, 821). Dans les deux passages, la Lotharingia est opposée à la Francie orientale qui est devenue la Franconie.
LORRAINE ET ALSACE
guignons ou provençaux qui en dépendaient n’en constituaient que des appendices , au point de vue du droit public franc.
Après la mort de Lothaire II, le roi de la France occidentale, Charles le Chauve, revendiqua la couronne de Lorraine par préférence à l’empereur Louis, en invoquant le partage de Worms (839), où Louis le Débonnaire lui avait attribué une grande partie de la Lorraine1, et en se prévalant de l’antique coutume franque qui donnait à la royauté pour assise originelle l’élection dans une famille prédestinée, mérovingienne d’abord, carolingienne ensuite2. Au droit successoral de son neveu, il oppose le libre choix des Francs austrasiens3, dont un grand nombre, en effet (les évêques surtout), s’étaient ralliés à lui4 5, de préférence à l’empereur qui était loin, et au roi de Germanie qui était malade, en obéissant, sans nul doute, à cette affinité de sentiments, de mœurs et de langue dont nous retrouvons la persistance vivace aux siècles suivants. Malgré que le pape Adrien II soutînt la cause de Louis II B,
1 Lettre de Hincmar à Adrien II :« Fateatur hanc regni partem sibi a pâtre Ludovico Augusto, consensu tara episcoporum quam cæterorum procerum totius imperii traditam, et a fratre Lotbario sacramento pubiico conflrmatam » (Migne, 126, c. 177).
2 Cf. T. III, p. 162, p. 236.
3 « Computant quanta iste ab episcopis et populo qui regem non habebant, et a paganis et seditiosis impetebantur, in regnurn quod Lotharius habuit invitalus exordinata ordinaverit » (Hincmar, epist . cit., Migne, 126, c. 180).
4 « Plures... illi mandaverunt ut, quantocius commode posset, usque Mettis properare satageret, et ipsi tam in itinere quam ad ipsam civitatem ei occurrere maturarent >■> ( Annales Saint-Bertin, ad an. 869, éd. Dehaisnes, p. 190).
5 Hincmar, dans sa lettre à Adrien II, revendique avec la plus grande énergie le droit des Francs de repousser toute intrusion de la papauté dans le libre choix de leurs rois : « Dicunt sæcularem scripturam dicere quia omne regnum sæculi hujus bellis quæritur, victoriis propagatur, et non apostolici vel episcoporum excommunicationibus obtinetur... nos Francos non jubeat servire, quia istud