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CHAPITRE V

LA PERSONNALITÉ ETHNIQUE DE LA LORRAINE ET LES RAPPORTS AVEC LES PREMIERS CAPÉTIENS.

Autant il est certain que l’avènement des Capétiens fît d’aborcl obstacle à la revendication de la Lorraine, autant j’estime qu’il laissa intacts les droits qu’avait sur la France du milieu le seul royaume de France survivant. A supposer même (ce que je n’admets pas)1 que les droits des Carolingiens n’eussent point passé à la dynastie nouvelle2, la suprématie franque n’en restait pas moins sauve. Elle n’était pas attachée à une dynastie, mais au regnum Francomm. Supposez que la Lorraine fût restée un tel royaume, fût restée une France, et que le royaume de France occidentale eut disparu (absorbé, par exemple, par les Normands), c’est le roi de Lorraine qui aurait hérité de la suprématie sur la Gaule. Si, d’autre part, la Lorraine a cessé d’être une France, elle n’a pas cessé d’être une entité ethnique sur laquelle les droits du rex Franc or tint ont survécu.

La Lorraine est restée, par sa civilisation plus avancée,

1 Voyez T. III, p. 199 et suiv.

3 C’est dans la conscience populaire que ces droits avaient leur siège, leur fondement. Non seulement les rois Capétiens, mais tous les habitants de la Gaule passèrent pour Carolingiens, Karlenses. Guillaume Le Breton appellera Philippe-Auguste Karolicla, ou plus fréquemment Karolides . Allemands et Italiens du xn° siècle appelleront là France Kariinga. Et, alors, ceux qui revendiquent les Lorrains pour la Germanie les distingueront des Karlenses (voyez par exemple les Gesta pontif. Camerac., I, 55, Migne, 149, c. 62).

F. — Tome IV.

par ses mœurs et ses aspirations, par son esprit particularité, par la langue française qu’elle parlait, par ses sentiments traditionnels enfin, un pays profondément distinct de la Germanie1. La tradition du Rhin limite de la Gaule n’a cessé d’être vivace aussi bien en Lorraine2 qu’en Alsace3 et en France; la rive gauche a continué de s’appeler regnum Lotharii par opposition à la terra t eu tonie a ; ses habitants Lotharienses et même Lotha-Karlensesw (ce qui est spécialement caractéristique, les Karlenses étant les Français), par opposition aux Teutonici ; les manifestations d’esprit national se succèdent sans interruption; enfin, que la Lorraine parlât dès le x® siècle5 le roman, la langue de

1 Cf. l’excellent livre de M. Robert Parisot, Les origines de la Haute-Lorraine (959-1033) (Paris, 1909), notamment p. 463 et suiv.

2 Vie d’Adalberon II, évêque de Metz (984-1 005), par son contemporain et commensal Constantin, abbé de Saint-Symphorien, cap. 15 : « Domnus Heinricus rex, qui tertio Ottoni divo imperatori, ad regnandum quidem, needum ad imperandum, in tota Germania, quæ citra Hrenum est, et in Lotharii regno, quod cis Rhenum est, successerat » (SS. IV, p. 663, Migne, 139, c. 1559).

8 Voyez mon livre Les affinités françaises de l'Alsace avant Louis XIV, Paris, 1915.

* « Henricum regem Lotha-Karlensium adeunt »... ( Gesta Lietberti episcopi, cap. 3, Migne, 149, c. 179).

B Dès le ixe siècle il y avait, à ce point de vue, opposition entre les Lorrains et les Germains. Nous l’apprenons à propos de l’abbaye de Prum qui faisait partie de la Haute-Lorraine. Voici, en effet, le témoignage très frappant d’un contemporain. Le moine Waldenbert raconte qu’un noble Germain fit un détour et se couvrit la tête de son manteau pour ne pas rencontrer ni même voir des hommes qui parlaient le roman : « Reginarius, homo licet nobilis... cum... omnes Romanæ nationis ac linguæ homines (id est Gallicanæ , note Mabillon) ita quodam gentilicio odio exsecraretur, ut ne videre quidem eorum aliquem æquanimiter veliet... rogat servum qui comitabatur, ut si possit ea se via ducat qua conspectum. . . valeat declinare : tanta ejus animum innata ex feritate barbarica stoliditas apprehenderat, ut ne in transitu quidem Romanæ linguæ vel gentis homines... adspicere posset, etc. » ( Miracula S. Goaris . cap. 7, Mabillon, Acta SS. Bened., Il, p. 290-291; SS. XV, I, p. 365).

Vers la fin du xe siècle, Folcuin, abbé de Lobbes (Basse-Lorraine),

Gaule ( gallica lingua) et non le teuton ou tudesque, les témoignages contemporains en font foi. A Toul, à Metz, le teuton est lingua barbarica' . De l’aveu d’un chroniqueur saxon, Widukind, le français est la langue maternelle des Lorrains. Ce dernier témoignage est particulièrement curieux. Il prouve que les Allemands d’aujourd’hui, dans leurs subterfuges de guerre, ne font qu’imiter leurs barbares ancêtres. Widukind raconte qu’en 939, à labataille de Birthen, où le duc Giselbert combattait contre Otton I, des Saxons qui savaient un peu de français ( qui Gallica lingua ex parte loqui sciebant) se mirent à pousser en cette langue un grand cri de sauve qui peut , comme s’il partait du rang des Lorrains et provoquèrent ainsi une panique2. — C’était, mille ans par avance, la sonnerie française , à l’aide de laquelle les Germains ont essayé de tromper nos soldats !

Il ne faudrait pas se méprendre sur la portée de la restitution que, dès le début de son règne (987-988),

le même qui fut d’abord moine et chroniqueur de Saint-Bertin, savait le roman et le teuton, et il nous dit que c’étaient les deux idiomes qui se parlaient dans la Gaule. Mais il était lui de langue latine ou romaine, comme le montre par exemple sa locution : « Teutones hoc astipulare videntur ». — Voyez Gesta abbatum Laubiensium, cap. 1, 2, 20, etc. (Migne, 137, c. 547 et suiv., et spécialement, cap. 2) : « ex duobus usitatis Galliæ Jocutionum generibus... latina videlicet, quam usurpantes vitiarunt (latin corrompu = roman) et teutonica».

A la fin du même siècle (995), le concile de Mouzon, auquel n’assistent, en dehors de Gerbert, que des évêques et des seigneurs lorrains, est présidé par l’évêque de Verdun, Aimon, à raison de la connaissance qu’il a de la langue romane ( eo quod linguam gallicam norat , Richer, IV, 100) et c’est de cette langue qu’il se sert ( Gallice concionalus est, Actes du concile, Gerbert, éd. Olleris, p. 245).

1 Voyez, par exemple, la vie de saint Gérard de Toul par le moin« lorrain Guerry, D. Calmet, Hist. de Lorraine, I9, p. cjlxxxi.

2 « Ex nostris etiam fuere qui Gallica lingua ex parte loqui sciebant, qui clamore in altum gallice levato, exhortati sunt adversarios ad fugam. Illi socios hujusce modi clamasse arbitrati, fugam ut clamatum est inierunt » (Widukind, Res gestæ Saxonicæ, II, 47 ; SS. III, p. 443).

EIYRE IV

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